MIGRATION
La pluie tombait sur la carène du vieux bateau comme du grain jeté à pleines mains par un colossal semeur, et l'obscurité la plus profonde régnait. Ils étaient blottis si près l’un de l’autre que Jocelyn sentait contre lui la tiédeur des fourrures. Ils s'étaient tus depuis qu’ils avaient quitté la route; ce fut elle qui dit la première, avec une inquiétude simulée :
— Comme c'est ennuyeux!
Il en convint et lorsqu'ils eurent échangé quelques autres remarques, Jocelyn fut certain, aux soupirs étouffés qu’elle ne pouvait retenir, que la jeune fille avait pleuré. |
— C'est peut-être plus ennuyeux pour vous que pour moi, dit-il, et je le regrette.
Elle ne répliqua rien, et il ajouta que c'était vrai ment un site bien sauvage pour une femme vo)j ageant seule et à pied. II émit l'espoir qu’au: événement fâcheux ne l'avait contrainte à sortir ce soir-là par un temps pareil.
D'abord, elle sembla peu disposée à lui racoaiter ses affaires et il en fut réduit à imaginer son h:-'uire et son nom. Comment le connaissait-elle? La nluie ne faisant pas mine de cesser, il hasarda :
— Je crois qu’il nous faudra regagner le village.
— Jamais! répondit-elle. |
Et la fermeté avec laquelle elle scella ses lèvres, se devina à la façon dont elle avait prononcé ce mot. ;
__ Pourquoi? hasarda-t-il.
— J'ai des raisons. |
— Je me demande comment vous me connaissez ? Je ne vous connais pas, moi. |
— Mais si, vous savez mon nom, tout au Moins.
— Je ne crois pas; vous êtes étrangère ici? |
— Non, je suis ou plutôt, j'étais une vraie insulaire. N'avez-vous pas entendue parler de la « Best Bed Compagnie » de pierres? |
— Je crois bien! Elle a essayé de ruiner mon père dans son commerce, son directeur en tête : le vieux Bencomb.
— C'est mon père.
__ Vraiment, je regrette d’en avoir parlé avec si peu de respect, car je ne le connais pas personnel lement. Après avoir fait fortune dans la compagnie, il se retira, je crois, à Londres?
— Oui, notre maison, où plutôt la sienne, est située dans Sud Kensington. Nous y habitons depuis des années. Mais nous avions loué aussi Sylvania Castle, dans l’île, pour la Saison. Son propriétaire, qui était absent nous l'avait cédée pour un mois ou deux. | ù |
Alors, miss Bencomb, j'ai habité tout près de vous. Mais la demeure de mon père était bien modeste à côté de la vôtre.
— M, Pierston pourrait avoir un palais pour peu qu'il y tint!
— Croyez-vous? Je n’en sais rien. Mon père ne me parle guère de ses affaires.
— Mon pére, fit-elle, éclatant tout à coup, me gronde toujours de ma prodigalité! Et aujourd’hui il a été plus dur que d'habitude. [1 m'a reproché de courir les magasins d’une façon exagérée et de dépenser plus que ma pension.
— Ce soir?
— Oui. Et la scène à été si violente que, sous prétexte de me retirer dans ma chambre, je me suis sauvée. Et je ne rentrerai jamais à la maison!
— Qu'est-ce que vous ferez?
— J'irai trouver ma tante à Londres, et si elle ne veut pas de moi, je gagnerai ma vie. J'ai quitté mon père pour toujours! Que serais-je devenue si je ne vous avais pas rencontré? Je me le demande: j'aurais marché vers Londres, j'imagine. Tandis que maintenant je vais pouvoir prendre le train.
— Si vous pouvez le joindre dans cet ouragan.
— Je resterai ici jusqu’à ce que la tempête s'apaise.
Pierston avait entendu parler du vieux Bencomb comme du plus mortel ennemi de son père. [1 savait que le père de la jeune fille avait fait une grosse fortune en ruinant successivement tous les petits carriers de l'île; mais le vieux crocodile avait trouvé dans le père de Jocelyn un morceau par trop dur
à avaler. Celui-ci était en effet resté jusqu’à ce jour
le plus grand rival de la « Best Bed Compagnie ». Jocelyn s’amusa de penser qu'il fût justement destiné à jouer le fils des Montaigu vis-à-vis de cette fille des Capulet.
fandis qu'ils parlaient, ils baissaient instinctivement la voix; aussi, pour dominer les rugissements de la tempête, étaient-ils forcés de s'approcher tout près l’un de l’autre.
Au bout d’un quart d'heure, qui passa sans qu'ils s’en aperçussent, leurs voix se firent plus tendres.
Il était très tard lorsque la jeune fille se leva, alarmée de sa situation.
-- Pluie ou non, il faut que je m'en aille, déclara-t-elle.
— Revenez au village, dit-il en lui prenant la main, je vous accompagnerai. Le train du soir a passé.
— Non, je préfère continuer. Je passerai le reste de la nuit à Budmouth... si jamais j’y arrive.
— Ilest tard, tous les hôtels seront fermés, excepté cependant près de la gare une petite auberge où vous refuseriez d'entrer. Mais si vous êtes résolue, je vous accompagnerai. Je ne puis vous quitter ainsi et vous ne pouvez partir seule.
Elle se montra déterminée et ils se mirent en route sous les hurlements de la témpête et les bourrasques. La mer grondait et s'élevait si haut sur leur droite, battait si près d'eux sur leur gauche, qu’ils avaient l'impression de traverser le fond de son lit, tels les enfants d'Israël. Rien, si ce n'est le frêle parapet de pierre, ne les séparait de ce gouffre
dément; et à chaque choc du flot la terre tremblait,
les galets s’entre-choquaient, l’embrun leur fouettait le visage. D’innombrables petites mares se formaient entre les pierres du parapet et s’écoulaient en ruisselets qui se perdaient à nouveau dans la mer.
ÉÉUDESDÉUN CARACTÈRE: … 43
L'île était encore bien véritablement une île. Jusqu'à ce jour ils n'avaient pas soupçonné la force des éléments. Bien souvent des piétons solitaires avaient été entraînés à la mer et s'étaient noyés, ou bien une soudaine brèche les avait ensevelis; et ce mur cependant devait être doué d’un pouvoir surnaturel pour se reconstituer après de telles ruptures, telle la forme de Satan lorsqu'elle est coupée en deux par l'épée de saint Michel.
« Substance éthérée qu'on ne peut longtemps désunir. »
Les vêtements de la jeune fille offraient plus de prise au vent que les siens et elle était par conséquent en plus grand danger. Elle ne pouvait refuser l’aide que lui offrait le jeune homme. Il commença par lui offrir son bras, mais le vent les sépara aussi aisément que deux cerises sur la même branche. Pour l’affermir, Jocelyn entoura de son bras la taille de la jeune fille.
Elle ne fit pas de résistance.
À peu près à ce moment-là, — fut-ce un peu avant fut-ce un peu après? — Jocelyn prit conscience d’une sensation qui s'était glissée en lui sans qu’il y prît garde, alors qu'il se tenait assis auprès de sa nouvelle amie sous le bateau. Bien que très jeune encore, il avait trop d'expérience pour ne pas reconnaître ce sentiment et ne pas en être alarmé, terrifié même. Cela signifiait une migration possible de la Bien- Aimée. Le phénomène ne s'était pas, il est vrai, encore produit, mais il ne tarderait guère. Il songea combien la jeune femme était douce et tiède dans
Me LA BIEN-AIMÉE
son’ vêtement de fourrure, tandis qu'il la tenait serrée contre lui; les seules parties sèches de leurs vêtements étaient d'ailleurs, pour lui son côté droit, et pour elle le côté gauche, d'où leur pression mutuelle excluait la pluie.
Dès qu'ils eurent traversé le pont, ils se trouvèrent plus abrités, mais il ne relâcha pas son étreinte avant qu’elle ne l’en priât. [ls traversèrent le château en ruines, laissant l’île loin derrière eux. Bientôt ils approchèrent des faubourgs de la plus proche ville d'eaux qu'ils traversèrent sans s'arrêter, et peu après ils gagnaient Budmouth. Jocelyn était plein de pitié pour miss Bencomb et, tout en s'étonnant de la décision qu'elle montrait, il ne pouvait s'empêcher de l’admirer.
Les maisons qui faisaient face à la baie les protégeaient maintenant, et ils purent atteindre sans difficulté la station terminus.
Comme Jocelyn l'avait prévu, il n'y avait qu'une maison d'ouverte de ce côté-là, une petite auberge de tempérance, ou s'arrêtaient les voyageurs, débarquant de la diligence ou des bateaux de la Manche. Avant d’être admis, ils entendirent un bruit de verrous, de chaînes, et peu après ils entraient dans un couloir qu'éclairait faiblement un unique bec de gaz.
Il remarqua alors que malgré sa grande taille, presque égale à la sienne, et ses belles proportions, ia jeune fille semblait à peine dans la fleur de l’âge. Son visage était saisissant; plus encore peut-être par son air impérieux que par sa beauté, cependant remarquable. Le vent et l’embrun avaient donné à ses joues une belle teinte de pivoines rouges.
Elle se montra inflexible dans sa décision de prendre le train du matin, et il garda ses conseils pour des détails de moindre importance. Il n’y avait plus qu'une pièce libre, au premier.
— Dans ce cas, dit-il, vous devriez monter dans votre chambre, et faire descendre vos vêtements pour qu'on les fasse sécher: immédiatement devant le feu: sinon, ils ne seront jamais prêts. Je vais en donner l’ordre à la bonne et vous faire porter quelque chose à manger.
Elle accepta, sans cependant donner la moindre marque de gratitude. Lorsqu'elle fut en haut, Pierston lui envoya un léger souper, par la bonne endormie qui était de service la nuit.
Il se sentait une faim dévorante, et se mit à faire sécher ses vêtements tant bien que mal tout en mangeant, devant la grande cheminée.
I se demanda ce qu'il devait faire, mais son indécision ne dura guère, et il résolut d'attendre ainsi le matin. A l'aide de quelques couvertures et d'une paire de pantoufles découvertes dans un placard, il‘tâchait de s'arranger le plus confortablement possible pour la nuit, lorsque la jeune bonne redescendit avec une brassée de vêtements tout trempés.
Pierston s’écarta du feu. Elle s’agenouilla devant la flimme, et les bras tendus fit sécher un des vêtements de la Jeune Junon, d'où un nuage de vapeur ne tarda pas à s'échapper.
Toujours agenouiliée, la jeune bonne laissa tomber sa tête, puis la redressa, puis la laissa retomber définitivement en même temps que ses-bras.
— Vous avez sommeil, ma fille, dit Pierston.
— Oui, monsieur, je suis levée depuis si longtemps. Lorsque personne ne vient me déranger, je couche sur un matelas, dans la pièce voisine.
— Alors je vais vous remplacer : allez vous cOucher, comme si nous n’étions pas là. Je ferai sécher les vêtements et les déposerai là en tas, afin que vous les remontiez à la jeune dame au matin à la premiére “Pret le remercia et quitta la pièce. Bientôt il entendit venir de la chambre voisine des ronflements sonores. Alors Jocelyn examina les vétements et les étendit un à un. Tandis que la vapeur l'enveloppait, il s’abandonnait à la a il prit conscience du changement qui s'était produi en lui pendant la promenade. ea
La Bien-Aimée changeait d'asile et venait d’élire domicile chez la propriétaire de ces vêtements légers. |
Au bout de dix minutes il l’adorait.
Et que devenait la petite Avice Caro?
Il ne pensait plus à elle de la même façon. Au
fond, il n'était pas sûr d’avoir jamais vu en cette.
amie de sa jeunesse, si prévenu fût-il en sa faveur, la véritable Aimée. Mais, qu'il l'eût aimée Ou non, il sentait bien que l'esprit, l'essence, l'Idéal qu'il appelait son Amour, désertait à la dérobée cette forme lointaine, se glissait dans la présence proche qui reposait dans la chambre d'en haut.
Avice n’avait pas tenu parole, retenue par des craintes chimériques : elle n’était pas venue le retrouver dans les ruines solitaires. Qu'elle füt responsable de son erreur!
PE