‹ La bien-aiméeChapitre 12 sur 45 · AU BORD DU PRÉCIPICE · texte numérisé non relu

AU BORD DU PRÉCIPICE

Miss Bencomb quitta l'hôtel pour la petite gare qui était juste à côté et venait à peine de s'ouvrir comme en prévision de cet événement. Sur le conseil de Jocelyn, elle écrivit un mot à son père pour

’ l’informer de ses projets et prévenir toute poursuite. Jocelyn l’accompagna à la station et prit congé. I! demanda ensuite son billet pour Londres et s'occupa de l’enregistrement de ses bagages.

Sur le quai, il retrouva la jeune fille. Un éclair brilla dans leurs yeux, qui signifiait en style télégraphique :

« Notre destination est la même, pourquoi ne monterions-nous pas dans le même compartiment? »

Ce qu’ils firent.

Elle choisit un coin à reculons, et il s’assit en face d'elle. L’employé jeta un coup d'œil dans leur Wagon et, les prenant pour deux amoureux, eut soin de ne laisser monter personne avec eux.

[ls parlèrent de choses banales: ce qu'elle pensait au fond, il n’en savait rien, mais à chaque arrêt il redoutait une intrusion. Avant qu'ils fussent à michemin de Londres, ce qu'il redoutait se produisit: la Bien-Aimée avait une nouvelle forme; elle dessinait maintenant chaque ligne du corps de cette fem:ne.

Voir approcher Londres semblait plus dur à Jocelyn que de voir approcher le Jour du Jugement dernier. Comment pouvait-il l’abandonner dans le tourbillon de la ville populeuse?

Elle parut effrayée du bruit de la grande cité. Îl lui demanda où habitait sa parente.

— À Bayswater, répondit miss Bencomb.

Il héla un cab, et proposa de l'accompagner jusque chez la tante, dont la demeure se trouvait sur le chemin de sa propre maison. Elle accepta et ils grimpèrent dans le véhicule. Devinait-elle ses sentiments? Pierston aurait bien voulu le savoir, mais elle restait impénétrable.

— Nous voici de vieux amis, dit-il tandis qu'ils roulaient.

— Certainement, réponäit-elle sans sourire.

— Mais en réalité, nous sommes ennemis mortels par hérédité, chère Juliette.

— Oui. Que dites-vous?

— J'ai dit : chère Juliette.

Elle eut un rire fier et murmura :

— Votre père et le mien sont ennemis, mais mon père et moi le sommes aussi maintenant...

. Leurs yeux se rencontrèrent.

— Ma reine chérie! s'écria-t-il emporté par ses sentiments, au lieu de retourner chez votre tante, je vous supplie de m'épouser!

Une rougeur envahit le visage de la jeune fille. Elle ne répondit pas et il craignit de l'avoir offensée. Peut-être s’était-elle simplement servie de lui comme d’un instrument utile,

Il reprit :

— Votre père n’aurait ainsi plus le droit de vous réclamer. Après tout, ma proposition n'est pas aussi irréfléchie qu'elle en a l'air: vous me connaissez : mon passé comme mon avenir. Je vous connais également. Nos familles sont voisines dans l'île depuis des siècles, bien que vous soyez devenue maintenant une Londonienre. ï

— Serez-vous jamais de la ‘ demanda-t-elle pensivement. |

Son exaltation était tombée.

— j'espère l'être Je le serai si vous consentez à devenir ma femme.

Sa compagne le scruta du regard.

— Pensez, argua-t-il, que cela vous sortirait immédiatement d'embarras. Plus besoin de se soucier de tantes à voir, ou de père courroucé à fuir.

Ces paroles semblèrent la décider. Elle s’abandonna à son baiser.

— Quand pourrons-nous être mariés? demandat-elle peu après.

— Peut-être demain. Je pourrai aller au «€ Doctor's Commons » aujourd'hui vers midi, et la licence serait prête demain matin.

— C'est entendu. Je n'irai pas chez ma tante. Je veux être une femme indépendante! Je n'entends pas être grondée comme une enfant de six ans. Et-Je serai votre femme, si c'est aussi facile que vous le dites.

Pendant cette consultation, ils avaient fait arrêter la voiture, Pierston avait bien un atelier et quelques pièces dans le voisinage de Campden Hill, mais il n'était guère convenable d'emmener la jeune fille

Royal Academy »?

chez lui avant qu'ils fussent mariés. Ils décidèrent de descendre dans un petit hôtel.

Changeant de direction, ils revinrent donc dans le Strand, et bientôt se mirent à couvert dans une des vénérables tavernes de Covent Garden, qui étaient dans ce temps-là fréquentées par les campagnards venant de l'Ouest. Jocelyn la quitta alors pour s'occuper des démarches indispensables.

Il était environ trois heures de l'après-midi, lorsque ayant réglé toutes les questions préliminaires nécessitées par sa décision soudaine, Jocelyn revint lentement à l'hôtel en flânant. I] était tout étourdi et la marche lui faisait du bien.

Il s’arrêtait çà et là aux devantures, quand soudain, comme inspiré d’une idée subite, il fit signe à un «hansom» et donna au cocher l'adresse de Mellstock Gardens.

Arrivé là, il sonna devant la porte d’un atélier; un grand jeune homme, d’environ son âge et tenant à son pouce gauche une grande palette barbouillée, vint lui ouvrir.

— Comment, toi, Pierston, je te croyais à la campagne. Entre. Je suis heureux de te voir. Comme tu le vois, je suis en train de finir un tableau pour un Américain qui doit l'emporter ces jours-ci dans son pays.

Une jolie jeune femme s’occupait à coudre près du chevalet. Sur un signe du peintre, elle disparut sans mot dire.

— Je lis sur ton visage que tu as quelque chose à me conter; nous sommes seuls maintenant, tu peux parler. Que veux-tu boire?

— Oh! peu importe! Un alcool quelconque...

Somers, écoute-moi bien, j'ai en effet quelque chose à te dire.

Pierston s’assit dans un fauteuil et Somers se remit au travail. Lorsque le domestique eut apporté du brandy pour calmer les nerfs de Pierston, du soda pour détruire l'effet injurieux du brandy et du lait pour adoucir la force néfaste du soda, Jocelyn commença son récit, en s'adressant plutôt à la cheminée gothique, à la vieille horloge et aux chenets anciens qu’à Somers, qui se tenait devant sa toile un peu en arrière de son ami.

— Avant de te dire ce qui m'est arrivé, je vais t’expliquer queile espèce d'homme je suis.

— Grand Dieu! je le sais déjà.

— Non, tu ne le sais pas. Généralement on n’aime pas à parler de cela. et cependant je reste éveillé la nuit des heures à y'songer.

— Non! fit Somers incrédule et cependant plein de sympathie pour le trouble de son ami.

— Je suis né sous un sort curieux, une mystérieuse influence. Tu me vois intrigué, perplexe, confondu des tours de passe-passe que me joue une créature, une déesse plutôt, Aphrodite, comme la définirait un poète et comme je la symboliserais moimême en marbre Mais j'oublie : ceci ne doit pas

* être une complainte, mais un plaidoyer : une sorte

d’Apologia pro vilâ meû.

— j'aime mieux ça. Parle.

CHARIEREZVIE

SES FREMIÈRES INCARNATIONS

— Somers, tu n'es pas, je le sais, de ceux qui croient que la Bien-Aimée peut revêtir pendant longtemps une même forme, s’incarner dans une seule enveloppe charnelle; sinon mon histoire te paraïtrait bizarre.

— Pas de personnalité, je t'en prie!

— Fort bien; supposons qu'il soit question d’un autre. Je descends, tu le sais, d’une race singulière, d'une race de visionnaires; cela explique bien des choses. Revenons à notre héros. Sa Bien-Aimée s'incarna successivement en plusieurs êtres trop nombreux pour t'être présentés, ne laissant lorsqu’Elie émigrait qu'un corps vulgaire et pareil aux autres. Il n’y a là aucune absurdité, c'est un simple fait, exprimé d'une manière qui déroute seulement ies conventions.

« Voici donc le principe posé...

— Continue!

— Eh bien, ma première incarnation eut lieu, autant que je m'en souviens, lorsque j'avais neuf ans. C'était une fillette aux yeux bleus d’une huitaine d'années, la cadette d’une famille de onze enfants; ses cheveux blonds tombaient sur les épaules; ils essayaient de friser, mais sans succès; ils ne réus-

sissaient qu'à pendre lamentablement comme des

baguettes de tambour.

« Ce défaut m'inquiétait et fut cause que ma Bien-Aimée s'évada de ce jeune tabernacle. Je ne me souviens pas au juste de l'instant précis. Ce fut, je crois, peu après avoir embrassé ma petite amie, sur un banc du jardin, par un chaud après-midi d'été. Nous avions ouvert une ombrelle de guingan bleu, afin de dérober aux passants nos marques d'affection, sans songer que cet écran éclatant attirerait bien plus l'attention que nos menues personnes.

« Lorsque le départ de sa famille et le sien mit fin à ce rêve, je crus que ma Bien-Aimée m'avait quitté à jamais. Tel le premier homme lorsqu'il vit pour la première fois se coucher le soleil. Je me trompais, bien entendu : Laura était morte pour moi, mais non ma Bien-Aimée.

« Quelques mois s’écoulèrent; l’Aimée ne reparaissait, pas, ét cependant j'avais fini de pleurer sen apparition en cheveux blonds.

« Elle ressuscita d’une façon que je n'aurais jamais soupçonnée. J'étais avec des camarades sur le quai de Budmouth, devant l'École Préparatoire, occupé à regarder la mer, lorsqu'un gentleman d'âge mûr, suivi d'une jeune fille, vint à passer, à cheval. La jeune amazone tourna la tête et, — est-ce parce que je la regardais béant d’admiration, — me sourit. Au bout de quelques pas. eile se retourna et me sourit de nouveau.

« Cela suffit à m'enflammer. Je compris immédiatement la signification de mon trouble : la Bien- Aimée revivait. Cette seconde forme dans laquelle

il lui avait plu de s’incarner était une jeune femme déjà; teint mat, les cheveux châtains relevés en chignon, et les yeux bruns, je crois : on ne pouvait concevoir d'un seul coup tous les charmes de sa personne.

< je souhaitai à mes camarades un rapide bonsoir, dès que je le pus sans attirer l'attention, et m'avançai rapidement le long de l'Esplanade, dans la direction qu'Elle et son père avaient prise. Ils avaient dû mettre leurs chevaux au trot, car on ne les voyait pius.

« Désespéré, je pris au hasard une des rues latérales, et mon cœur Se mit à battre lorsque je vis galoper vers moi les deux cavaliers de tout à l’heure.

< Rougissant jusqu à la racine des cheveux, je m'arrêtai et la regardai en face tandis qu'elle passait Elle sourit de nouveau, mais, hélas! dans les yeux de ma Bien-Aiïmée aucun éclair de passion ne brilla à ma vue. »

Pierston s'arrêta, vida son verre. I] vivait la scène qu'il évoquait. Somers garda ses réflexions pour lui et Jocelyn reprit :

du Ce jour-là Jerrai à sa recherche par les rues, mais en vain. La première fois que je revis un des camarades qui se tenaient avec moi sur le quai lors É la Re je lui rappelai insidieusement l’inci-

Te ù ent et lui demandai à brûle-pourpoint s’il ne connaissait pas les cavaliers.

€ — Oh! si, dit-il, c'était le colonel fille Elsie.

€ — Quel âge peut-elle avoir? interrogeai-je,

Targe et sa

troublé par la disproposition probable de nos âges. |

€ — Dix-neuf ans, dit-on. Elle doit épouser, après-demain le capitaine Popp du 50°, et ils partiront aussitôt après aux Indes.

€ Le chagrin que me causa cette révélation fut tel, qu’au crépuscule je me rendis sur le quai du port, avec l'intention déterminée de mettre fin à mes jours. Mais j'avais entendu dire que les crabes se collaient aux visages des morts sombrés en cet endroit et les dévoraient: l’idée de ce répugnant voisinage m'arrêta. J'avoue que le mariage de mon Aimée m'importait peu, son départ me brisait le cœur.

& Je ne l’ai jamais revue. Bien que je susse par expérience que ma Bien-Aimée restait présente quoique non incarnée, j'avais peine à croire qu’elle reparaîtrait jamais sous un autre aspect que celui de la divine miss Targe.

€ Je me trompais encore. Il s’écoula, il est vrai, un long intervalle.

« Je n'étais plus de cet âge ridicule où les garçons de quinze ans ressemblent à de jeunes ours et affectent de mépriser les jeunes filles.

& J'avais dix-sept ans.

« J'étais assis un soir chez un pâtissier de Budmouth, quand une dame et une petite fille vinrent s'asseoir en face de moi.

e Nous nous regardâmes : la fillette me fit des avances. Je murmurai :

€ — Quelle charmante enfant!

« La dame sourit, mais ne répondit pas.

<— Elle a les yeux doux de sa mère, fis-je.

« — Vous trouvez qu’elle a de beaux yeux?

demanda la dame comme si elle n’avait pas entendu la fin de mon appréciation.

€ — Oui. pour des copies, dis-je en la regardant.

« Après cela nous nous entendîmes fort bien. Elle m'apprit que son mari faisait une croisière en yacht; je la plaignis de n'être pas du voyage.

« Peu à peu, elle se montra sous le jour d’une femme abandonnée, et à quelque temps de là je la rencontrai seule dans la rue. Elle se rendait au débarcadère, m'apprit-elle, pour y attendre son mari. Mais elle ne savait pas le chemin. Je m'offris à l'accompagner et elle accepta.

« Je n'entrerai pas dans les détails; qu’il te suffise de savoir que je la revis plusieurs fois; bientôt je découvris que la Bien-Aimée (dont les faits et gestes m'intriguaient depuis quelque temps) se modelait selon les contours charmants de cette jeune dame.

« Pourquoi avait-elle préféré la retraite séduisante et inaccessible d’une femme mariée, alors que tant d’autres s'offraient? Je ne sais. L'affaire se termina fort innocemment : la jeune femme quitta la ville avec son mari et son enfant; elle semblait

considérer comme un flirt banal des relations qui -

ne le furent certes pas pour moi.

« Pourquoi te ferais-je le récit de ce qui suivit? Après cela, la Bien-Aimée se témoigna de plus en plus. fréquemment et il me serait impossible de te narrer en détail ses diverses transformations. Elle changea neuf fois de résidence dans le cours des deux ou trois années qui suivirent. Quatre fois elle prit les traits d’une brune, deux fois ceux d’une” pâle

bionde et trois fois ceux de femmes qui n'étaient ni brunes ni blondes. Parfois, c'était une grande belle fille, maïs le plus souvent, je crois, elle préférait se glisser sous la peau d'un être flexible, aérien et de petite talile. Je m'’accoutumai si bien à ces incarnations successives que je m'y résignais passivement. Je parlais à la Bien-Aimée, je l’embrassais, je souffrais pour elle, dans ses diverses métamorphoses. C'est ainsi qu'allèrent les choses jusqu’au mois dernier.

« Là, pour la première fois, Elle me réserva une surprise en se personnifiant ou plutôt en évitant de se personnifier en la personne d’Avice Caro, une jeune fille que je connais depuis son enfance.

« En fin de compte, j'ai décidé qu après tout elle n'avait pas élu domicile en Avice Caro, et cela parce que je ne me suis pas encore départi envers elle d'un grand respect. »

En cet endroit, Pierston fit un bref récit de sa récente camaraderie avec Avice, de l’engagement qu'il avait pris, et comment il venait de le rompre d'une façon inattendue, par le simple fait d’avoir rencontré une femme dans laquelle la Bien-Aiïmée se manifestait à vue d'œil. Elle s'appelait miss Marcia Bencomb.

[Il annonça leur résolution de se marier sur-lechamp et mit Somers en demeure de lui dire si, en de pareilles circonstances, il devait l’épouser ou non?

— Certainement non, dit Somers, tu ne dois épouser personne, si ce n'est la petite Avice. Et encore non, pas même elle. Tu es comme les autres

hommes. en pire. Tous sont inconstants comme toi, mais pas avec une telle clairvoyance.

— Inconstant n’est pas le mot. Être inconstant, cest se fatiguer d’un être qui, lui, ne change pas. Mais j'ai toujours été fidèle à la trompeuse créature que je n’ai jamais pu saisir; à moins que je ne sois maintenant sur le point de m’en emparer.'Et, laissemoi te le dire, sa fuite d’individualité en individualité n'a rien eu de plaisant pour moi; ce ne fut certes pas un jeu folâtre où je me complus.

& Voir la créature, que l’on a cru parfaite, perdre sous vos yeux la divinité qui la parait, de flamme se réduire en cendres, d’une vitalité radieuse ne laisser qu’une ombre vague, cela n’a rien d’agréable, je te le jure; et c’est pour moi une torture. Chaque forme qu’elle ne hante plus est comme le nid vide d’un bel oiseau envolé et qu'emplit la neige. Je souffre cruellement à contempler un visage où Elle n'est plus.

— Tu devrais te marier!

— Peut-être bien! Mais je crains que la pauvre Marcia ne soit compromise si N’ai-je pas raison de dire que je suis maudit? Jusqu’à présent, par bonheur, je n’ai fait souffrir que moi. Sachant ce qui m'attend, je me suis rarement risqué à me lier à une femme, dans la crainte d’en chasser l’Aimée plus tôt qu’à son heure...

Pierston se tut, et peu après il prit congé.

Comme le conseil d'un ami pèse peu en pareille matière, il retourna aussitôt auprès de miss Bencomb.

Elle n'était déjà plus la même. L'anxiété avait fait visiblement une entaille ou deux à son amour-propre,

et la hautaine courbe de sa lèvre s'était accusée.

— Comme vous avez été longtemps absent! fit-elle avec impatience.

— Peu importe, chérie. Tout çst arrangé, nous pourrons nous marier dans quelques jours.

— Pas demain?

— Impossible. Nous ne sommes pas depuis assez longtemps à Londres.

— Et comment l’ont-ils su au Doctor’s Commons?

— C'est que. j'ai malheureusement avoué que nous venions à peine d’arriver, oubliant qu'il était nécessaire de séjourner.

— C'est stupide! Enfin, on n’y peut rien maintenant. Pourtant, à votre place, j'aurais été moins étourdi.

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