PARIS
DE RAR IESPEON
Hs ne A UATRES = La Belle-Jenny.
nee EL et H. ISWOLSKY. Les Rois aveugles.
39. Edmond JALOUX. Le reste est silence. LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT 40. Théophile GAUTIER, Le Roman de la Momie. IMPRIMEURS-ÉDITEURS. 8, RUE GARANCIÈRE, 6°
Ce
volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1920.
Tous droits réservés.
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réservés pour tous pays; y compris VU. R. S.Ss.
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Après la révélation — grâces en soient rendues à Henry-D. Davray — des saisissantes et inventives
œuvres de Wells, après celle des savoureux romans et des contes de Kipling, nous assistons à une invasion singulière de traductions anglaises. Elles débordent nos journaux, nos magazines, nos revues. L'hospitalité, aux bas prix dont ils la payent, est avantageuse à nos directeurs si, pour les jeunes écrivains français, cetie concurrence est néfaste.
Je ny verrais pas grand mal, car le talent a partout droit de cité internationcl. Malheureusement, l'abus de l'information quotidienne, l'habitude des nouvelles sensationnelles, brulales ou cyniques ont faussé le goût public; le feuilleton, c'est fatal, s'en ressent et reflète cette agitation vaine qui west que la parodie grotesque et sanglante de la vie. Conan Doyle a fait école. Un roman anglais qui veut se faire accepter chez nous doit avoir des péripéties, encore des Déripéties, un récit qui court au but comme une auto. L'âme des personnages, passons! Les décors, le paysage, brûlons! Un fait divers en mouvement :
voilà l'idéal. Et siuftout, pas de littérature : c'est l'ennemi!
Si cet engouement pour l'aventure, le mélodrame, les voleurs et les policiers ne faisait pas st tort au roman d'analyse, Thomas Hardy, qui est, depuis la mort de Georges Meredith, le plus vieux et le plus grand romancier anglais de ce temps, trouverait dans les revues et les journaux de France l'accueil dû à sa gloire; et nous waurions pas eu à promener ici et là, avant qu'il parût en volume, un des plus originaux de ses livres : cette Bien-Aimée dont la composition réalise un véritable tour de force.
Heureusement qu'un public d'élite n'ignore pas ce qui a paru en France de l'œuvre de Thomas Hardy : trop peu à la vérité, puisqu'entre dix-sept volumes, guère plus de six ont paru dans des revues et journaux, et sur ces six, trois seulentent, que je sache, en librairie: Tess d'Uberville (traduit par M "e Roland), Jude l’Obscur (par M. Firmin Roz) et Barbara (Loin de la foule bruyante), que nous devons à M"° Mathilde Zeys.
A se proposer de faire connaître La Bien-Aimée, la traductrice ne s'est pas dissimulé l'audace de son entreprise; mais, en s'efforçant de ne pas trop trahir le puissant romancier du Wessex, elle a surtout songé à l'hommage que les lecteurs pourraient rendre à un des plus curieux écrivains qui aient su dramatiser la splendeur de la nature et la misère de l'homme.
M. Firmin Rozg, qui a parlé avec une rare perspicacité de Thomas Hardy, dans une belle étude de la Revue des Deux Mondes, y faisait ressortir les caractères de lœuvre tourmentée de celui qu'il appelle : un Rousseau moins lyrique et aussi ardent :
La passion d'abord, avec son fatal pouvoir de
destruction, car elle déchire l'individu par les plus cruels conflits intérieurs et l'abeurte aux rigides contraintes sociales : lutte inégale où il se brise.
Puis le rôle décisif, tantôt favorable et tantôt bostile, de la nature; ses décors localisés presque en une seule contrée, puisque les romans de Hardy s'intitulent Wessex-Novels, que ce soit la vallée des grandes laiteries où Tess gagne son bumble vie, le promontoire rocheux de l’île où s’incarne le fantôme . de la Bien-aimée, ou les vastes plaines de bruyères qui enlisent le Retour au pays natal.
Ensuite le pessimisme souvent reproché à l'auteur, si contraire à l'optimisme anglais et qui n'est que la constatation loyale et probe de la réalité : pessimisme sur lequel Hardy s'est expliqué en affirmant que sa philosophie n'était nullement d'acceptation et d'impuissance, mais prenaît au contraire son levier dans l'action et la foi au progrès.
Enfin le goût de dramatisation qui violente quelquefois ses récits, la part tragique et voulue concédée au basard.
Ces traits généraux déterminent bien dans ses grandes lignes la physionomie de Thomas Hardy.
Poëte, il a le don d'idéalisation fluide qui prête tant de grâce et de séduction aux figures de ses héroïnes: ce n’est pas trop dire, a remarqué Annie Macdonnal, qu’elles ont quelque chose de shakespearien. Dramaturge, il compose ses œuvres en raccourcis robustes, avec d'étonnants reliefs. Romancier, il excelle à créer cette atmosphère mystérieuse qui est celle de la vie Ésues + sibla # féfécbig pe + atmosphère où
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Jo PRÉFACE
indéfini et nous font percevoir notre propre conscience avec une intensité troublante.
La gravité de la vie, de ses forces obscures et de ses lois secrètes, la gravité de nos actes et de leurs conséquences, ce sentiment qui nous hante parfois du tragique de la destinée devant l'absence, la maladie, la mort, cette gravité de l'irréparable empreint les livres de Hardy d'un accent profond, jointe à une émotion qui va souvent jusquà l'angoisse. Nous vivons, la plupart des êtres vivent dans la frivolité de l'au jour le jour, rejetant les idées tristes, ne pensant jamais ax déclin et à la disparition inévitables. Hardy nous ramène à la certitude de notre sort précaire, au malaise et à l'amertume de notre condition buimaine, dévorée de désirs insatisfaits, agitée d'instincts aveugles et voraces, incompatible avec le bonheur.
Non qu'il y ait en lui moralisme puritain, ni prêche religieux. Aucune thèse ne vient gâter la trame de ces récits qui portent en eux leur morale, parce qu’elle découle de l'enchaînement des faits et de la logique des sentiments. Hardy ne nous baigne dans le courant de la vie intense que parce qu'il la voit et la sent telle, point du tout en prédicant, maïs en romancier et en artiste.
Peu d'écrivains ont senti avec autant de force l'injustice des coutumes, l'hypocrisie des mœurs, l'iniquité des lois, la bouffssure universitaire, la vanité des castes : tout le inensonge social. En s'attaquant à cet édifice vermoulu et formidable, branlant et solide encore, il s'est attiré l’inimitié de tous ceux qui ont une âme convenne, à qui la façade tient
PRÉFACE | Il
lieu de tout, et que choque, comme un rare cynisme et une œuvre de scandale l'affirmation de la vérité brutale,
Thomas Hardy wa pas moins irrité beaucoup de femmes anglaises en montrant à quel point il connaïssait le cœur féminin, et en mettant à nu sans réticences ses impulsions farouches, ses contradictions décevantes, ses ruses et ses faiblesses, ses abîmes d'inconscience.
Si bien qu'en son pays même, et quoique son âpre talent y ait triomphé, une fausse pudeur évite parfois de reconnaître son mérite et d'avouer qu’on a lu ses œuvres. Ce châtiment inmérité a toujours été celui des grands voyants d'art qui n’ont pes voulu flatter leurs semblables et tendent à l'humanité son miroir
‘inexorable,
Est-ce à dire qu Hardy soit misanthrope et n'aime point ses frères de souffrance? Ce serait le calamnier. Rappelous-nous les délicieuses figures de jeunes filles et de femmes, les beaux caractères d'hommes qui ennoblissent ses livres. Sa tristesse est celle d'un idéaliste que le poids du réel tire en bas, mais dont les regards dominent la vie pauvre et plate, dont le cœur bat pour tout ce qui est élevé.
De son art de composition, je ne sais ce qu'on doit admirer le plus, cette mise en valeur des épisodes par opposition de lumière et d’ambre, ou leur vertu substantielle qui fait tenir eu une page le suc de six pages d'un autre écrivain. L'emploi qu'il sait faire de l'ambiance est merveilleux : ses décors sont des états d'âme représentatifs et d'incomparables sugges= tions, Pour son audace philosophique, aucune routine,
aucune morale officielle ne la déroutent et ne linfluencent : sa pensée va droit à l'essence des choses. Ce sont là procédés, c'est l'envergure d’un maître.
LR * *
La Bien-Aimée dans l'œuvre de Hardy tient une place à part, bien faite pour surprendre ceux qu'a émus aux larmes l'infortune de Tess ou qu'a désolés la faillite morale de Jude et de la charmante Sue. L'artifice du sujet est visible. Mais que ce renouvellement de manière est ingénieux! Un tour de force, disais-je. Lorsqu'il s’agit d'un tel virtuose, comment l'intérêt du lecteur ne serait-il pas très excité?
Par une curieuse rencontre littéraire, notre Chateaubriand a subi, très jeune, la crise par laquelle passe le béros de Hardy: leurs chimères se sont confondues. Vous rappelez-vous cette page des Mémoires d'outre-tombe?
« L’ardeur de mon imagination, ma timidité, la solitude, firent qu'au lieu de me jeter au dehors je me repliai sur moi-même; faute d'objet réel, j'évoquai par la puissance de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quitta plus.
-& Cette charmeresse me suivait partout invisible; je m'entretenais avec elle comme avec un être réel; elle variait au gré de ma folie: Aphrodite sans voile, Diane vêtue d'amour et de rosée, Thalie au masque riant. Hébé à la coupe de jeunesse; souvent elle devenait une fée qui me soumettait la nature. Sans cesse je retouchais wa toile; … ma femme unique se
Hhansformat "et tue nttiute dé Ventes aus Vés-
quelles j'idolâtrais séparément les charmes que j'avais adorés réunis. >»
Mais le roman de Hardy, par la fixité de son but, va plus loin. Chateaubriand fut vite guéri de son illusion par les grands voyages et le contact, alors sanglant, des bommes. Le Pierston de Hardy jusqu’à la vieillesse perpétue son espoir trahi et sa poursuite vaine.
Cette impuissance à saisir l’objet convoité, cette tristesse de l’inassouvi, le regret de sentir tarir son cœur insatiable, l’'amertume de glisser à l'abîme sans fond, l’affreux dessèchement de l'être sous l'idée fixe, qu'est-ce donc, sinon le plus baut des symboles, le drame de Faust auquel nous touchons, de Faust épris les formes chatoyantes de la vie ct voyant foudre entre ses doigts tout ce qu'il touchc!
La Bien-Aimée a pour nous émouvoir un autre attrait : l'appel d'une terre immémoriale où le passé parle, où la coutume s'impose aux traditions des vivants et au souvenir des morts, où les indestructibles legs de l'hérédité et de la race imprègnent le drame d'une fatalité occulte.
Est-elle assez cernée de traits vigoureux, s’enlèvet-elle assez nettement sur le fond blanc des pages, l'Ile, en réalité presqu'île, où Hardy a situé son récit, l'île rocheuse, vibrante du pic des carriers et du choc des vagues, perpétuant au-dessus des flots sa petite existence vieillotte et où les familles, unies par de séculaires mariages, ne forment presque plus qu'une grande famille, avec des traits de visages accusés et des ressemblances parlantes?
Quoi de surprenant à ce que ce cadre rigoureux
détermine le circuit des pensées et celui des événements, projette sur eux l'influence maléfique de son ombrel Ce west pas em vain que Jocelyn Pierston, nature d'artiste, cœur ardent et léger, dédaignera en sa qualité de civilisé les vieux rites. La Némésis de l'île natale, en un enchaînement de circonstances Presque inévitables, châtiera son cœur ingrat par tout ce que le désir et le regret ont de plus cuisant. Ombres vengeresses, trois femmes semblables et qui n'en sont qu'une pour son imagination torturée, le poursuivront. Il expiera le tort d’avoir outragé, dans ce qu'ils avaient de plus pur et de plus fidèle, l'ordre secret des choses, l’ême des génies invisibles.
Île ne inéconnais pas l’empiétement, ici, de la fiction. Je reconnais qu'à l'ex tceptionnel d'une situation semblable, il n'est pas interdit de préférer la vérité quotidienne, Il se peut que Thomas Hardy, SOUS l'empire de sa conception exclusivement romanesque, ait tracé des contours moins certains, des entités de fantaisie plus que des personnages réels.
Il faut tout son talent évocateur Dour nous convaincre d'une aussi rare aventure; et en dépit de l'art qu'il y apporte, le lecteur se teprendra peut-être, le livre fermé. Mais le charme subsistera, pour lui, de ces tableaux délicats, de ces épisodes émouvants; et 1l aura peine à éluder la mélancolie poignante qui s'exbale de cette œuvre suspendue entre ciel et terre, pareille à ces nuages dorés qui out des formes animales et bumaines et se diaprent d'une riche fantasmagorie: beaux mirages que notre imagination seule suscite, complète et prolonge. PAUL MARGUERITTE.
Paris, 1909.