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lune, telle qu'elle était vingt ans auparavant; et si l'apparition était bien une femme en chair et en os, ce ne pouvait être Avice Caro.
Maintenant qu’il avait accompli un devoir sentimental en venant visiter la tombe, il ne lui restait plus qu’à s’en retourner : il décida de rentrer à Londres le soir même.
Mais, comme il lui restait encore quelques instants, Jocelyn, par un instinct naturel, se dirigea vers East-Quarriers, le village où il était né.
[1 passa devant la place du marché et prit la route qui mène à Sylvania Castle; ce château, d’une date relativement récente, contenait dans son parc les plus beaux arbres du pays. Des chaumières s'élevaient tout près de l'enceinte du parc. L'une d'elles appartenait à Avice, c'est là qu'elle avait dû mourir.
Avant d'y arriver, il passa devant le château : un écriteau” annonçait qu’il était à louer, meublé. Au bout de quelques pas, il aperçut le « cottage », dont les pierres massives permettaient de résister à la destruction du temps. |
Une fenêtre ouverte, éclairée de l’intérieur, attira son attention. [1 se recula jusqu’au mur opposé et regarda. ‘ N
Une jeune femme débarrassait, de la théière et des assiettes, une table à thé que recouvrait une nappe blanche. pe
C'était le vivant portrait d’Avice, et c'était elle probablement que Jocelyn avait prise dans le cimetière pour use illusion de son souvenir.
Bien qu’il ne püt douter maintenant de sa réalité, il constatait que l'isolement, le silence de la
maison prêtaient à la jeune fille un aspect étrangement fantômal.
Jocelyn devina et attendit.
Un carrier rentrait justement chez lui, sa journée terminée.
Pierston s’informait :
— Est-ce une Caro ?
— Oui, m'sieu. C’est la fille unique de la pauvre Mrs Caro. Elle doit être bien seule ce soir, la pauvre fille. Plus personne auprès d'elle... Oui, c’est le vivant portrait de sa mère : tout le monde s’accorde à le reconnaître.
— Mais pourquoi vit-elle seule ?
— L'un de ses frères s’est noyé en mer, l’automne dernier, l’autre Vit en Amérique.
— Mais ils étaient grands propriétaires autrefois?
Le carrier expliqua à celui qu’il prenait pour un étranger qu'il y avait trois familles exploitant les carrières, pendant la dernière génération : les Bencomb, les Pierston et les Caro. Les Bercomb essayèrent de ruiner les deux autres et y réussirent en partie. Si bien que devenus riches, une fois leur fortune faite, ils avaient disparu de l’île. Les Pierston, eux, avaient prospéré sans bruit, pour se retirer à leur tour. Seuls, les Caro, pris entre ces deux compétiteurs, s'étaient vus ruinés.
Lorsque la fille de la veuve Caro avait épousé son cousin Jim Caro, elle essaya, avec l’aide de son mari, de relever sa famille à son rang primitif. Les essais furent malheureux : le jeune homme spécula, fit faillite et le couple dut quitter le pays. Jim était revenu tout dernièrement mourir dans ce petit cot-
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tage qui appartenait à sa femme par héritage. Sa veuve l'avait suivi de près.
Le carrier poursuivit son chemin, et Pierston, plein de remords, frappa à la petite porte. La jeune fille elle-même vint ouvrir, une lampe à la main.
— Avice! murmura-t-il tendrement. Avice Caro!
Il ne pouvait dominer le sentiment étrange qu'il avait alors vingt ans de moins et qu’il s’adressait à Avice, la disparue.
— Anne, monsieur, reprit-elle.
— Ah! Votre nom n'est pas celui de votre mère? . — Mon second nom, si. Et mon nom de famille aussi. Ma pauvre mère avait épousé son cousin.
— Comme toutes celles d'ici. Eh bien, Anne, pour moi, vous êtes Avice?… Vous l'avez perdue, alors?
— Hélas! monsieur! -
Elle parlait de la même voix douce, qu'il connaissait bien et elle glissait vers lui le même regard interrogateur de ses yeux noisette.
— J'ai connu votre mère autrefois, expliqua-t-il, et ayant appris à la fois sa mort et son enterrement, j'ai pris la hberté de vous rendre visite. Me pardonnez-vous, bien que je ne sois qu'un étranger pour vous?
— Oui, dit-elle d’un ton indifférent.
Et, regardant autour de la pièce, elle ajouta :
— C'était la maison de ma mère, et maintenant c'est la mienne. Je regrette de n'être point en deuil le soir de son enterrement, mais je viens d’aller porter des fleurs sur sa tombe et j'ai voulu enlever ma robe auparavant, de peur que l'humidité n’abimât le
crêpe. Voilà longtemps qu’elle était malade, voyezvous; je lavais et repassais pour gagner notre vie. . Elle s'était donné un effort, en tordant un des grands draps que les gens du château nous donnaient à blanchir.
— J'espère, mon enfant, que cela ne vous arrivera pas.
a Oh! jamais! Il y a la Charles Woolat et des tas de Jeunes gens qui feraient n'importe quoi pour moi. Mais je ne puis guère me fier à eux. Sam Scribben, l’autre jour, a déchiré une nappe en deux, comme il aurait fait dun chalumeau. Quand ils tordent le linge, ils ne savent jamais s'arrêter à temps.
La voix était bien celle de son Avice: mais la jeune fille était certainement moins réfléchie et moins cultivée que sa mère.
Cette Avice-là ne réciterait jamais des poèmes sur la scène du village, ni sur aucune autre, avec l’enthousiasme qu'y mettait la première.
Cette constatation le peina.
Cependant elle l'émouvait, comme peu de femmes l'avaient fait.
Et la pensée de la quitter lui était intolérable.
— Quel âge avez-vous? demanda-t-il.
— Dix-neuf ans bientôt.
Presque l’âge de la première Avice, lorsque lui et elle, durant leurs fiançailles, escaladaient les rochers. Mais lui maintenant approchait de l’âge mûr. Elle n'était qu'une blanchisseuse ignorante et il était un sculpteur riche et réputé de la Royale Académie. Pourquoi cependant lui fut-il désagréable de se souvenir qu'il atteignait la quarantaine?
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Il n’avait aucun prétexte pour demeurer plus longtemps. |
Ayant encore une demi-heure à perdre, il fit le tour par-la route de Sylvania Castle, qui datait du siècle dernier, et bientôt il arriva en vue de la dernière maison au bord de la falaise. Sa maison natale. L'été, on la louait à des visiteurs; maintenant elle était vide et silencieuse; le vent du soir agitait les tamaris, les seuls arbustes qui résistassent au vent de
. l'Océan. :
En face de la maison, loin en mer, le bateau-fanal vacillait: et soudain un désir impétueux l’assaillit : être, au lieu d’un artiste réputé et célèbre, un homme du pays, fiancé à la petite blanchisseuse du « cot-
tage > voisin.
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