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LE PASSÉ REFLEURIT DANS LE PRÉSENT

Sitôt débarqué à Sylvania Castle, Pierston visitait la demeure : un manoir quelconque planté au bord de la falaise. [| avait déjà parcouru les pièces, la pelouse, la plantation d’ormes qui, sur ce roc sans arbres, donnait au parc un caractère unique. Par son aspect la propriété, qu'encerclait le mur d'enceinte, formait une complète opposition avec les terres voisines. Pour trouver d’autres arbres sur la plage de galets, il-fallait remonter dans la nuit des temps : creuser la couche molle qui gisait sous le lit de pierres, pour découvrir une forêt de conifères pétrifiés, tous couchés dans le même sens, comme par un ouragan monstre de la seconde époque géologique.

Lä nuit était venue Jocelyn se prépara à sortir, dans le but qui seul motivait son séjour dans l’île. Les deux domestiques qui devaient assurer son service s'occupaient à l'office. [1 quitta le château inaperçu, traversa un fossé bordé d’arbustes en fleurs et se dirigea vers un vieux bâtiment abandonné qui datait du temps d'É'isabeth et dont une fenêtre commandait le vis-à-vis des cottages voisins, parmi lesquels s’élevait celui d'Avice.

Il avait choisi ce moment, sachant bien que les

villageois n'étaient jamais pressés de baisser leurs stores à la tombée de la nuit.

Ainsi qu'il l’avait prévu, l'intérieur du cottage était visible. Une petite lampe l'éclairait.

Un choc sourd lui parvenait à intervalles réguliers : Avice repassait du linge sur une grande planche ; devant le feu s’alignaient, sur des cordelettes, nappes et serviettes.

La dernière fois que Jocelyn avait rencontré la jeune fille, il lui avait trouvé un teint pâle: mais ce soir-là, le travail et la chaleur du fourneau avaient rosi son visage. Les traits demeuraient parfaitement calmes et dénués de passion. Un profil de Minerve.

Lorsqu'elle leva la tête il lui sembla voir se refléter sur son visage l’âme de sa mère : cette âme, il s’en souvenait, si intelligente. Était-il possible que la fille possédât les mêmes traits sans avoir la même âme? Jocelyn avait constaté déjà de semblables exemples de persistante hérédité physique sans les qualités que semblait promettre le visage. 11 souhaita qu'ici il en fût autrement. |

Dans la pièce moins meubiée que la première fois, le buffet à étagères, où s’étalait auparavant la vaisselle, avait disparu, remplacé par un petit meuble en bois blanc. Disparue également la vieille horloge monumentale en cœur de chêne et au cadran imagé; un réveil-matin bon marché en tenait lieu. Ces changements l’attristèrent moins dans sa pitié qu'ils ne le réjouirent dans un instinctif égoïsme : la misère de la jeune fille faciliterait leurs rapports.

Se sachant dans la place pour un temps indéter-

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116 L A BIEN-AIMÈR miné, il n'éprouva pas le he présence dès ce moment, et il à Décidément la jeune fille ét la Bien-Aimée, cette créature pre: cie de révéler s'était-elle pas avisée déjà a nrateenne de rêve. Ne “ii celle-ci n’était plus AR ner En la mère ET « UN Souvenir dans la Cette constatation lui caus Un certain bon sens avait, 4194 dernières passions te ù n'avait élu une femme, qui sa beauté, choquât son intel!

Que signifiait ce chane vieillesse? :

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__ Elle est jeune, pauvre petite, expliqua la femme de charge pour l'excuser. Depuis la mort de sa mère, elle a bien du mal à s’en tirer, c'est pOur ça que nous lui tendons la perche. Mais je le lui dirai, monsieur.

— Je désire la voir moi-même. Envoyez-la-moi dès qu’elle viendra, dit Pierston.

Un matin donc qu’il répondait par une note brève à une critique acerbe sur sa dernière œuvre, on vint le prévenir que la jeune fille attendait dans le hall son bon plaisir.

Il s’y rendit.

— je suis très pointilleux au su jet du lavage, dit Je sculpteur d’un ton sec. Je tiens à ce qu’on n’emploie pas de carbonate.

— J'ignorais qu'on püt seulement s'en servir, répondit la jeune fille d'un ton réservé et craintif, sans le regarder.

__ C'est bien. De plus le cylindre écrase les boutons.

— je n'ai pas de cylindre, monsieur, murmurat-elle.

__ Ah! tant mieux, et je défends qu'on mette du borax dans l’amidon.

— Je n’en mets pas, répondit Avice du même ton. Et c’est la première fois que j'entends ce mot.

— Parfait.

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Pendant ce dialogue, Pierston songeait-à la jeune fille. 11 ne pouvait discerner le vrai caractère de cette enfant, influencé qu'il était par sa ressemblance avec une femme qu'il avait appris trop tard à apprécier. Il ne pouvait s'empêcher de voir en elle toutes les qualités qu'il avait admirées chez l’autre et fermait les yeux à tout ce qui ne cadrait pas avec ce cas unique de métempsychose.

La jeune fille, elle, ne semblait occupée que de son métier. Elle avait répondu à ses questions sans songer qu'elle était femme et jolie.

— J'ai connu votre mère, Avice, dit-il, je vous l’ai dit. Vous en souvenez-vous?

— Oui.

— Eh bien... j'ai loué cette maison pour deux ou trois mois. vous pourrez m'être utile. Vous habitez juste en dehors du mur d'enceinte, n’est-ce pas?

— Oui, monsieur, dit la jeune fille, toujours sur un ton de réserve. |

Grave et sereine, son charmant visage toujours immobile, elle se disposait à prendre congé.

Un sentiment étrange pénétrait Jocelyn à contempler cette apparence qu'il connaissait si bien, qui palpitait autrefois si vive en sa présence, et qui non loin de là avait jeté ses bras autour de son cou en lui donnant un si tendre baiser. I] l’avait méprisé alors, ce baïser, et cependant c'était le plus délicieux qu'il eût jamais reçu.

Et cette fille, le vivant portrait d’Avice, restait insensible!

— Votre mère était une femme éclairée et instruite, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur, tout le monde le dit.

— J'espère que vous lui ressemblez.

Elle secoua malicieusement la tête et s’éloigna d’un pas sage.

— Ah! un mot encore, Avice. Je n’ai guère apporté de linge; je vous prierai donc de venir chaque jour.

— Bien, monsieur.

— Vous n'oublierez pas?

— Oh! non!

Alors il la laissa partir.

N'était-il pas un citadin et elle une simple campagnarde? Cependant il s'était ouvert à elle, il lui avait montré de la bienveillance et elle n'en avait paru nullement troublée. à

Ah! pourquoi cette femme qui incarnait une chère mémoire se montrait-elle aussi impénétrable? Peutêtre était-ce sa faute à lui. Peut-être le trouvait-elle trop âgé pour le traiter en égal? Ceci l’amena à constater qu'il n'avait pas vieilli de cœur; il se sentait aussi jeune qu'aux jours où il courtisait la mère.

Le temps avait marché, mais ses sentiments étaient restés immuables.

Lorsqu'il songeait à certains de ses camarades, — êtres banaux, placides, légèrement ridicules, passés maîtres dans l’art de peupler leur foyer, les écoles, les co!lèges, adeptes dans l’art de former de jeunes fiancées, — il les enviait, leur prêtant les sentiments assagis dont ils faisaient parade, si paisibles avec leur commerce et leur politique, leur pipe et leur petit verre. Ils avaient franchi les dangereux courants de la passion et flottaient sur les eaux calmes de l’âge mûr.

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Tandis que lui, leur contemporain, il se voyait encore ballotté comme un bouchon par la vague de chaque nouveau désir, comme il l’avait été vingt ans auparavant. Et cependant il savait bien que tout n’est que vanité.

Avice était partie.

Il ne la revit pas ce jour-là Du moment qu’il ne pouvait lui rendre visite, elle devenait aussi inaccessible que si elle avait franchi l’enceinte de la cita-

delle militaire que l’on distinguait là-bas, au haut de

la colline.

Dans la soirée, il prit le sentier qui mène au Red King Castle d’où l’on surplombe la falaise et au bas duquel gisent d'énormes blocs, détachés du château : plusieurs portaient incrustés des noms et des initiales. Il connaissait l'endroit et la particularité. En cherchant bien, il découvrit aux faibles rayons de la lune deux noms, qu’enfant il avait lui-même gravés : c'étaient : Avice et Jocelyn. Les pluies et la mer avaient presque entièrement rongé les caractères. Mais

à côté, fraîchement taillés, se lisaient, accouplés, les

deux noms : Anne-Avice et Isaac. Ils ne devaient pas être inscrits depuis plus de deux ou trois ans. Qui était Isaac? Un des admirateurs de la jeune fille, sans doute.

Il revint sur ses pas, et passa devant la maison des Caro. Avice était là, la lumière filtrait à travers la fenêtre; mais les volets étaient fermés.

Chaque fois qu’il la rencontrait, Jocelyn tressaillait, et ce trouble, il l’attribuait moins à la présence de la jeune fille, qu’à l’humble et nouvelle condition

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qu’elle occupait. Cette déchéance avait, à ses yeux, quelque chose de très pénible.

Avice, elle, ne semblait jamais émue, alors qu’autrefois son sosie pâlissait brusquement à chaque nouvellé rencontre.

On l'eût dit indifférente, presque inconsciente de sa présence. [1 était moins qu’une statue de marbre pour elle, tandis que pour lui elle devenait un foyer ardent.

Une soudaine terreur de l'amour envahissait Jocelyn lorsqu'il s’abandonnait à ses pensées. I] en tremblait. Qu'’arriverait-il s’il se voyait condamné, en punition de ses inconstances sentimentales, à une fatale fidélité envers un objet que son intelligence mépriserait? Une nuit il rêva qu'il apercevait, derrière la jeune fille, la Déesse implacable, le narguant de tout son sardonique visage.

Plus de doute, la Bien-Aimée ressuscitait. Et le changement qui s’opérait en elle le stupéfiait. Elle s'était déguisée capricieusement bien des fois, et il l'avait vue sans trop d’étonnement s’incarner dans des femmes de différentes classes : depuis la fille d’un digne ecclésiastique jusqu’en une almée nubienne, qui, le ventre ceint d’une écharpe bariolée, ondulait, aux sons d’un tam-tam sonore; mais un certain vernis d'intelligence, de poésie ou d’idéal revêtait toutes ces incarnations. Quelques-unes prédominaient par leur esprit,. d’autres par leur talent, certaines même par leur génie.

Mais Avice, elle, ne semblait se distinguer en rien, si ce n’est par sa beauté. Elle ne savait mamer ni l'éventail, ni le mouchoir ; à peine aurait-elle su

enfiler des gants. Et cela choquait son sens esthé: tique.

Mais il suffisait qu’il revît la jeune fille pour oublier ces griefs. Elle était l'innocence même, . et c'était beaucoup. Pauvre petite Avice! Tout le portrait de sa mère.

Après tout, sa famille valait la sienne. Seule la misère l'avait ravalée. L

Et puis, qui sait si la simplicité de la jeune fille n’ajoutait pas à son amour? Sa jeunesse extrême offrait un charme ineffable. Auprès d’elle il retrouvait, dans toute leur fraîcheur, les sentiments qu'il éprouvait auprès de la première Avice; mais hélas! il avait avancé de vingt ars vers l'ombre.

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