LE PRÉSENT S'AFFIRME
A quelques jours de là, comme il admirait le parc, de sa fenêtre, il vit la porte de la maison s'ouvrir et une jeune fille en sortir rapidement. Elle disparut vers le verger où travaillait le jardinier et bientôt reparut avec un bouquet dans chaque main. C'était Avice. Ses tresses brunes s’échappaient du chapeau. Elle avançait le visage radieux, sa pensée à mille lieues de lui.
Il se demanda comment elle était soudainement devenue une habitante du château. Il se souvint qu'il avait donné congé à ses gens désireux d'assister à une revue de troupes dans la ville voisine. [ls avaient promis auparavant d’assurer le service.
Jocelyn constata avec plaisir que ses domestiques avaient une mince opinion de son exigence, puisqu'ils avaient jugé inutile d'engager personne autre qu'Avice.
A une heure, la jeune fille apporta sur un plateau son déjeuner, dans la pièce où il se tenait. Elle disposa le tout sur la table, puis, s’approchant de Îa fenêtre, elle releva le store qui avait glissé. Il put ainsi admirer à son aise le beau profil.
Il ressemblait, ce profil, à celui d’une des trois Grâces de Rubens dans le Jugement de Pâris; les concours en étaient parfaits.
Penchée ainsi, elle ressemblait moins à sa mère que de face.
— Est-ce vous qui avez cuisiné cela, Avice F
demanda-t-il en sortant de sa rêverie.
— Oui, monsieur.
Et elle esquissa un sourire.
Jocelyn remarqua qu'elle avait de jolies dents blanches. Cependant les deux dents de milieu, de la mâchoire supérieure, étaient légèrement irrégulières; personne n'aurait pu le remarquer, pas plus Pierston que les autres, s’il n'avait su que sa mère avait le même petit défaut. :
C'était la première fois, depuis que la première Avice avait souri sous son baiser, que Jocelyn revoyait le signe...
Le lendemain, tandis qu’il s’habillait, il l’entendit à travers le parquet disjoint converser avec les domestiques.
Maintenant qu’elle incarnait, à n’en pas douter, la Bien-Aimée, elle séduisait Pierston par les cadences de sa voix, qui, par moments, prenait des inflexions basses et passionnées; et alors la monotonie habituelle du ton disparaissait, et son cœur et son âme — ou ce qui semblait tel à Jocelyn — y vibraient.
La ligne musicale de ce son était aussi belle que n'importe quelle belle ligne tracée par le ciseau de Jocelyn.
Peu lui importait ce qu’elle disait; ce n'était pas son affaire. Et il prenait autant de soin à saisir le son de sa voix qu’à rester sourd aux paroles qu’elle prononçait.
Peu à peu cette musique lui devint indispensable
Un dimanche soir, il vit qu’elle allait à l’église. Aussitôt il se lança à sa poursuite le long de la grand'route, les yeux fixés, comme les mages vers l'étoile de Bethléem, sur son petit chapeau garni d’une plume de faisan.
A l'église, il s’assit derrière elle. Absorbé dans la contemplation de son oreille et de sa nuque blanche, il prit cependant conscience de la présence d’une femme dans l’aile opposée, dont les vêtements, bien que noirs et sobres de forme, suggéraient plutôt la coupe d’un tailleur londonien que celle d’une ouvrière de cette Ultima Thule.
Dans sa curiosité, il en oublia Avice. La femme tourna la tête et, bien qu’une voilette étrangement épaisse pour la saison dissimulât son visage, il lui sembla reconnaître Nichola Peyne-Avon.
Que diable ferait-elle ici ? Impossible, il “ur trompé.
La fin du service concentra de nouveau son attention sur Avice, à un tel degré qu’au moment de sortir il oublia de regarder la dame voilée, et quand il s’en souvint. — trop tard, — sa place était vide. Elle avait dû quitter l’église par une porte de côté.
En sugposant que ce fût Mrs Peyne-Avon, il !a découvrirait facilement dans un hôtel d’une des villes d'eaux voisines.
Peut-être était-elle venue excursionner dans l’île? Quoique. D'ailleurs, il lui importait peu. Et il ne chercha pas la réelle explication.
Lorsqu'il sortit de l’église, le gros œil placide du phare s’incendiait. Jocelyn s’éloigna dans cette direction pour échapper à Nichola, — en supposant que
ce fût elle, — et au reste de la compagnie. Puis il tourna sur sa droite et s’avança rapidement vers le château dans l'espoir de rejoindre Avice. Maïs il ne put l’atteindre, tant elle marchait vite. Devant la porte de la jeune fille, il s’arrêta un moment et constata que son cottage demeurait encore dans l’obscurité. Elle n’était donc pas encore rentrée.
Il revint sur ses pas, sans plus de succès : seules, deux personnes dont il distinguait les silhouettes, un homme et une femme, conversaient sur la route.
L'homme disait :
— Si vous ne m'aviez déjà épousé, je rompraïis net. En voilà un joli aveu à faire à son mari!
Ces paroles impressionnèrent désagréablement Jocelyn et il rentra chez lui. Comme il atteignait la grille, il remarqua que le cottage d’Avice était maintenant éclairé : elle avait dû rentrer par une autre route. Satisfait de la savoir saine et sauve, il gagna sa chambre.
Vers l’est la mer avait bizarrement rongé les rochers et la vue qu'offrait la côte opposée était des plus pittoresques.
Une des petites portes du parc donnait sur la falaise. A l'extérieur un puits profond d'eau pure avait dû autrefois alimenter le château, maintenant en ruines, de Red King.
Par un matin ensoleillé, Jocelyn méditait en cet endroit lorsqu'il discerna en bas, sur la plage, une silhouette de femme étendant du linge sur les galets.
Il descendit. Avice affairée ne l’aperçut pas. Ses bras roses et bien faits, que rehaussait sa robe de
cotonnade rouge, étaient, quoique minces, assez gras pour former de petites fossettes au coude.
Il s’approcha sans parler. Le vent arracha au caillou qui le maintenait une manche de chemise; Pierston !a replaça sous un galet plus lourd.
— Merci, dit-elle tranquillement.
Elle tourna vers lui ses veux noisette et parut satisfaite de reconnaître Jocelyn. Elle était si absorbée dans ses pensées, — des pensées tristes à en juger par son air, — qu'elle n'avait pas jusqu'alors remarqué sa présence.
Elle continua à converser avec lui amicalement, ne montrant ni hardiesse déplacée, ni timidité ridicule. Quant à l’amour, il était visiblement aussi loin de son esprit que l’idée de la mort et de la dissolution.
Un des draps se repliait sous le vent, Jocelyn dit :
— Étendez-le et je poscrai les cailloux dessus au fur et à mesure.
Elle ne dit pas non. Un moment la main de Jocelyn toucha la sienne.
C'était une main jeune, longue, mince, et un peu humide encore du lavage.
Au moment de poser le dernier galet, il le laissa tomber par maladresse sur les doigts d’Avice.
— Oh! pardon, je vous ai fait mal, s’écria-t-il navré, vous êtes éraflée, Avice!
[1 prit sa main pour examiner la blessure.
— Non, monsieur, fit-elle gentiment en lui permettant de retenir ses doigts; je me suis égratignée ce matin avec une épingle. Vous ne m'avez pas fait le moindre mal avec le caillou.
La PUY RO
Sur sa robe rouge tranchait à la main droit nn À crêpe. Cette vue attrista Jocelyn Gigi — ez-vous isi l LR en Vent visiter la tombe de votre — Oui, monsieur, quelquefois. f'irai € :
arroser les Re DR LURR GE sis es Elle avait achevé son ouvrage et ils se séparèrent Ce soir-là, tandis que le soleil ensanglantait Fr il passa devant sa demeure. Les stores n’é ns baissés et il l’aperçut, en train de coudre.
Soudain elle s'arrêta court, comme quelqu'un qui a oublié l’heure et piqua son chapeau sur sa têt Le Jocelyn continua son chemin et il était à teur du petit sentier tortueux, lorsque, se retou il discerna derrière lui la mince silhouette. < Il dépassa rapidement des jeunes gens et des jeunes filles aux seaux tintants qui tiraient de l’eau us fontaines, le long de la route, et il se dirigea vers l'église. Le phare était allumé depuis le couch : soleil et sa flamme brillait nette, là-haut Fe le ciel, éclairant l’église, qui se dressait un pe Rp arrière, ne Là, il attendit Avice.
— Vous aimiez votre mère? demanda-t-i].
— Mais oui, naturellement, répondit-elle. Elle avançait avec légèreté et il avait l'impre qu'il pourrait la soulever comme une plume Jocelyn faillit répondre : « Moi aussi » ras tut à temps. Mieux valait ne pas révéler de fai qu’elle semblait ignorer. :
Avice s’absorba dans sa rêverie, puis reprit : — Mère a eu un très grand chagrin lorsqu'elle
taient pas
auant,
avait à peu près mon âge. Son amoureux l’abandonna parce qu'elle avait refusé de le rejoindre une nuit. Mère ne s’en est jamais consolée. A sa place je ne me serais guère souciée d'un garnement semblable. Elle n'a jamais voulu me dire son nom, mais cela ne m’empêche pas de penser que c'était un homme sans cœur ni foi, et de le détester.
Après cette déclaration, Jocelyn se trouva incapable d'entrer dans le cimetière et se dirigea vers la pointe sud de l’île. Il se sentait très misérable et cette vengeance lui semblait imméritée : qu’avait-il fait, en somme, pour être ainsi tourmenté?
La Bien-Aimée, après avoir quitté Nichola Peyne- Avon pour le fantôme d’une morte qu'il n'avait jamais aimée, ressurgissait en Îa frappante image de cette morte avec une persistance que l’indifférence absolue de la jeune personne rendait intolérable.
il n'allait cependant pas épouser ce petit brin de fille?
Pourquoi pas, après tout? Il en eut soudain un grand désir. Cependant, plus il l’étudiait, plus il lui
“voyait de défauts, sans compter son manque d’édu-
cation.
La raison. aveuglé comme il l'était, lui disait qu’elle était plus froide de tempérament, plus vulgaire de nature, que l’exquise première Avice.
Mais vingt ans apportent un changement à votre idéal; et si un homme mûr devient plus exigeant sur l'enveloppe charnelle d’une femme, il est prêt à faire des concessions sur le contenu spirituel.
il se regarda dans la glace et fut alors presque
satisfait du manque d'éducation d’Avice qui l'eût contraint autrefois à la repousser.
Combien il envisageait sa folie présente différemment de son amour passé! Aujourd’hui, il pouvait être fou avec méthode, sachant que c'était de la
folie : autrefois il essayait de se persuader que sa
folie était de la sagesse. Dans ce temps-là, la moindre étincelle de raison, s’il jugeait les imperfections de sa Bien-Aimée, était vite éteinte avec crainte. Et aujourd'hui la vision pénétrante et précise des choses ne le rassérénait pas. I] se savait un être d'instinct et il s’y résignait passivement.
Puis, il avait l’obscure intuition que cette famille Caro, — bien qu’elle ne dût peut-être pas produire avant des siècles une individualité capable de compléter sa nature incomplète pour former un tout parfait, — était la seule famille capable de créer un tel être. Pour continuer cette métaphore, les Caro avaient trouvé l'argile et non le potier, tandis que les famiiles d’autres jeunes filles qui auraient pu l'attirer avaient trouvé le potier, mais non l'argile.
EHAPITRE VII.