ERREURS DE LA RÉINCARNATION
Pierston s'était levé pour partir, mais se rassit à l'offre d’une tasse de thé. Il avait perdu la notion du temps, et, dans l'espoir que la nouvelle Avice reviendrait, il resta.
Il oublia que vingt ans auparavant il avait qualifié de divine, d’enchanteresse l'actuelle Mrs Pierston et que le temps n'avait cependant pas dû diminuer les qualités impliquées par ces épithètes.
Sans qu'il s'en doutât, elle avait remarqué l’impression produite par sa fille.
Comment il s’arrangea pour écarter les souvenirs trop tendres qu’il évoquait quelques instants auparavant avec la mère, Pierston n'aurait su le dire.
Peut-être Mrs Pierston lut-elle sur son visage ce qu'il n’osait dire? Toujours est-il que la conversation, à partir de ce moment, prit un ton de bavardage simplement amical. Jocelyn avait l'esprit ailleurs. Un froid tombait : il s’absorba dans sa rêverie. L'étude de son art à Rome, sans but pratique, contrebalançant l’exaltation de son cerveau, avait encore développé sa sensibilité maladive. [1 sentit que l’ancienne fatalité, — sa malédiction, comme il l’appelait, — s'appesantissait à nouveau sur lui.
La divinité, pas plus qu'autrefois, ne lui était pre-
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pice. Elle ne lui pardonnaïit pas le premier crime qu'il avait commis contre elle en la personne de la première Avice; c'était sûrement pour l'avoir dédaignée, que, tel le Juif légendaire, il se voyait condamné à errer perpétuellement dans le Royaume de l’Amour. Car la Divinité, une abstraction pour tous, représentait pour Jocelyn un personnage réel. I] avait contemplé son image de marbre dans les statues qui peuplaient son atelier; il l'avait admirée sous toutes ses formes, dans tous les jeux possibles de lumière et d'ombre; dans la splendeur des matins, dans la tristesse des soirs, au clair de la lune, à la lueur jaune des lampes. Personne ne connaissait comme iui toutes les lignes de son corps harmonieux. Aussi pouvait-il affirmer en connaisseur que les trois Avice étaient pétries de son essence divine.
Rappelé soudain à la réalité, il balbutia :
— Alors votre fille est gouvernante au château?
— Oui.
Avice, ajouta-t-elle, venait souvent passer la soirée et la nuit auprès d'elle pour égayer sa vie trop solitaire. Elle aurait bien voulu la garder toujours? Mais la jeune fille avait insisté pour gagner sa vie, et elle avait cédé. |
— Elle joue, je suppose? fit Pierston en désignant le piano.
— Oui. Admirablement. Elle a eu les meilleurs professeurs. Elle a été en pension à Sandbourne.
— Quelle chambre habite-t-elle ? demanda-t-il, curieux.
— La petite pièce au-dessus de celle-ci.
ÇC'avait été la sienne.
— Étrange, murmura-t-il.
Une fois son thé achevé, il attendit encore un grand moment. Avice ne venait pas; la nuit tombait: Pierston n'eut plus aucune excuse valable pour rester plus longtemps. |
— J'espère faire bientôt la connaissance de. votre filie, dit-il en se levant.
— J'espère aussi, répondit-elle. Ce soir, elle a dû aller se promener.
— À propos, vous ne m'avez pas dit pourquoi vous désiriez tant me voir?
— Je vous le dirai une autre fois.
— Comme il vous plaira. Si cela a rapport aux affaires de votre défunt mari, usez de moi à votre guise : je suis tout à vos ordres.
— Merci Reviendrez-vous?
— Très bientôt.
Jocelyn, une fois dehors sur la route blanche, ne se sentit aucune envie de regagner la petite ville voisine, [1 s’attarda longuement dans la plaine onduleuse, absorbé par ses pensées. Il songeait à l’extraordinaire ressemblance de la jeune fille avec les deux femmes qui l'avaient successivement attiré; et il se traitait de rêveur pour s'être laissé si soudainement fasciner par une femme qui avait à peine le tiers de son âge. Cette ressemblance extraordinaire entre enfants et parents, si fréquente dans l’île, alimentait encore son illusio”. ;
En passant de nt les murs du château, il dévia de son chemin € prenant le petit sentier‘ familier qui conduit aux ruines de Red King Castle.
Il passa devant le cottage où était née la nouvelle
Avice, il s'arrêta un moment à l'endroit où il avait entendu son premier cri, et contempla la lune qui se levait à l’ouest.
En dépit de lui-même, la vue de la nouvelle lune, symbole de l’inconstance, le confirma dans sa croyance d'une Bien-Aimée migratoire, et il eut l'impression que sa fantaisie l’observait là-bas à l'horizon. Souvent il s'agenouillait, en pensée, devant cette divinité fraternelle et lui envoyait son baiser. Son influence sur lui avait été grande.
Non loin, les ruines du château, massives et sombres, se dressaient au bord de la mer. li se dirigea vers ce lieu où si souvent il avait joué enfant. Assis sur le mur qui bordait la falaise, il goûta la douceur de vivre et d'aimer. Aucun vent et peu de flux.
Tout à coup il entendit une voix qu’il connaissait bien, et cette voix venait des rochers qui s’élevaient devant le château.
— Mistress Atway!fl
Un silence suivit : personne ne vint.
La voix appela alors :
— John Honey!!!
Personne ne répondit à cet appel; alors la voix reprit, suppliante cette fois :
— William Scribben!!!
Cette voix était, à n’en pas douter, celle d’une des Avice, de la plus jeune probablement. Elle devait être en péril pour appeler ainsi.
Un petit chemin en pente serpentait entre les rochers et les murs du château, le long de la falaise, d'où semblaient venir les cris.
Pierston s’y précipita et bientôt aperçut une jeune fille en robe légère, qui, le pied pris dans'une crevasse, semblait dans l'impossibilité de faire un mouvement.
Pierston s’approcha en hâte.
— Oh! merci de venir à mon aide! murmura-t-elle timidement. Quel stupide accident. J'habite tout près d'ici, et n’ai pas eu très peur. Mon pied s'est pris dans la fente de ce roc et je ne puis le retirer malgré tous mes efforts. <
Jocelyn examina le terrain.
— Il n'y a qu'une chose à faire, dit-il alors; essayer de retirer votre pied en abandonnant la bottine.
Elle essaya de suivre son conseil, mais sans succès. Pierston alors tenta de glisser sa main dans la crevasse pour déboutonner le bas de la chaussure, mais il n’y put parvenir. Prenant alors son canif, il coupa les boutons un à un. La bottine se détacha et le pied put glisser.
— Oh! que je suis contente, s’écria-t-elle gaiement. Je craignais de passer toute la nuit ici. Comment vous remercier ? } j
Il tira avec violence sur la chaussure dans l’espoir de la déraciner, maïs rien n'y fit.
Elle murmura alors :
— Laissez-la, je vous prie. Ma maison est tout près, je marcherai sur mon bas.
— Je vais vous aider.
Elle protesta pour la forme, mais accenta sen bras. Tandis qu’ils avançaient lentement, elle expliqua qu'elle était sortie par la porte du fond du jardin dans le but d'aller admirer la mer au clair de
lune, du haut de la falaise, et qu’en sautant elle s'était pris le pied dans la crevasse.
Si Pierston en plein jour portait son âge, dans le crépuscule il apparaissait encore très séduisant. Sa silhouette ne différait guère de celle qu'il avait lorsqu’il était moitié moins âgé. Bien conservé, très droit encore, toujours soigneusement rasé et encore agile, il portait une jaquette très serrée qui amincissait sa taille, déjà svelte : on lui aurait donné facilement trente ans de moins.
Avice lui parla sur le ton d'égalité que l’on prend vis-à-vis d’un camarade du même âge que vous, et, comme l'obscurité croissante dérobait de plus en plus son visage, il confirma l'erreur de la jeune fille par sa voix chaude et ardente.
L'assurance, la liberté de paroles qu'Avice avait acquises dans son séjour au pensionnat, aidèrent fort Pierston dans le rôle de jeune premier qu’il se sentait tout disposé à jouer.
Il eut garde de s’avouer un natif de l’île; et il lui cacha soigneusement qu’il avait courtisé sa grand”mère. :
J1 constata qu’elle était sortie du parc par la porte d'où il s’échappait souvent autrefois pour venir sur les rochers. Il l’accompagna presque jusqu’au chàteau; le parc, mieux entretenu que lorsqu'il l'habitait, rappelait l’ordre et la propreté de jadis.
Comme sa grand'mère, Avice était trop inexpérimentée pour se montrer réservée, et, tout en grimpant le petit sentier, elle s'’appuyait sur son bras avec abandon.
Lorsqu'il l’eut quittée dans l'obscurité, une tristesse
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submergea l'âme de Jocelyn et balaya tout le plaisir qu'il venait d'éprouver en compagnie de la jeune fille. ;
Si Méphistophélès avait jailli soudain de terre en lui offrant la jeunesse contre son âme, le sculpteur aurait consenti avec joie à vendre cette part de luimême qui lui était moins nécessaire à cette heure que des lèvres rouges, un teint mat et de longs cils bruns.
Pourquoi aussi était-il né avec une telle nature?
Ce triple attachement était dû, il est vrai, à une réunion de circonstances uniques et possibles seulement dans cette île étrange.
Les trois Avice, la seconde rappelant à s’y tromper la première, la troisième étant l'épanouissement des deux autres, devaient leur ressemblance aux immémoriales coutumes de l’île d’intermariage et d’accordailles prénuptiales. Grâce à ces traditions, le type physique était presque uniforme chez parents et enfants, pendant des générations : de sorte que jadis, avoir vu un homme ou une femme de l'île, c'était connaître toute la population de ce roc.
Les prédispositions de Jocelyn et les remords de sa première infidélité firent le reste.
Il rebroussa tristement chemin. Avant de reprendre la route qui devait le conduire à la petite station, il redescendit vers les rochers où il avait découvert la jeune fille et rechercha l'endroit où elle s'était pris le pied dans la crevasse. Lorsqu'il l’eut découvert, il s'agenouilla et après de violents efforts parvint à en arracher la petite bottine.
Il la contempla un moment, puis résolument la mit dans sa poche et regagna la route pierreuse.
CHAPIEREAIL I