NOUVELLE PÉRIODE : ELLE REPARAIT
Vingt ans s'étaient écoulés depuis les derniers événements et l’île n'avait pas changé; beaucoup cependant de ceux qui projetaient autrefois leur ombre sur ces pierres blanches avaient cessé de vivre.
Cependant, presque rien ne semblait changé. Les bateaux silencieux arrivaient vides aux quais et repartaient chargés de pierres: le pic résonnait dans les carrières; à la file indienne les chevaux bais tachés de blanc, attelés à des charrettes aux formes antiques, hissaient péniblement au haut de la colline les larges blocs de pierre.
Le bateau-fanal briliait chaque nuit là-bas au loin, et le phare du Béal étincelait alors de son œil de verre. “
LL MENT Ater = +1
es craquements de molaires formidables se répétaient à chaque marée sur la plage de galets, mais les galets n'avaient cependant pas été dévorés. Les hommes buvaient, fumaient et se querellaient dans les auberges un peu plus longuement et avec un peu moins d’accent que jadis.
Mais cn n'avait pas revu dans la petite île de la Manche la silhouette du sculpteur Pierston.
Il avait voyagé beaucoup à l'étranger, et, à l’époque où nous le retrouvons, il vivait à Rome, dans un grand hôtel. k
Depuis le ‘our de la naissance du premier-né d'Avice, il ne l’avait pas revue; mais il s'était arrangé pour avoir de temps à autre de ses nouvelles. :
Il apprit ainsi que Ike, peu après leur réconciliation, s'était mis à maltraiter sa jeune femme jusqu'au jour où son commerce facilité par Jocelyn, prospérant, le jeune homme ne s’occupa plus, heureusement que de ses affaires, laissant à Avice la direction du ménage. La paix domestique avait suivi, paix stable puisqu'elle est en dehors de la haine et de l'amour, et ne repose plus que sur une parfaite indifférence mutuelle.
Au début, Pierston avait envoyé en cachette de l'argent à la jeune femme, dans la crainte que son mari ne lui refusât tout confort matériel; mais bientôt il apprit, à son grand soulagement, que cette aide était inutile, l'ambition poussant Ike à s'établir comme un gentleman et à concéder à Avice, par amour-propre, des mensualités qu'il ne lui aurait jamais données autrement.
Ce soir-là, Pierston rentra dîner à son hôtel. I] avait passé sa journée parmi les bustes de la longue galerie du Vatican.
L'habitude propre à beaucoup de gens, de noter les ressemblances et les dissemblances des êtres et des choses, l'avait amené à découvrir ou à imaginer, dans l'atmosphère de Rome, dans les jeux de ciarté et d'ombre et surtout dans les réverbérations de la lumière, une analogie marquée avec l'atmosphère du roc natal. Illusion due peut-être à ce que l'œil ne rencontrant que des pierres, les ruines de la Ville Eternelle lui rappelaient les carrières de son île.
C'est à cela qu’il réfléchissait en s’asseyant à la table d'hôte 11 fut alors surpris d’entendre, en face de lui, prononcer le nom de son pays natal. I] prêta l'oreille. Un Américain parlait à son voisin d’une dame veuve anglaise, avec laquelle il avait récemment renouvelé connaissance, dans une petite presqu'île de la Manche, après l’avoir connue jeune fille autrefois, alors qu'elle habitait San Francisco avec son père et sa mère.
Son père, expliauait-il, était un grand carrier, retiré des affaires; mais il avait spéculé et perdu presque toute son énorme fortune. Jocelyn apprit ainsi que la fille, à présent veuve, s'appelait M"° Leverre: elle avait un beau-fils (son mari étant veuf lorsqu'elle l'avait épousé) qui promettait d’être « quelqu'un ».
Pierston écoutait distraitement; il fut tout à coup frappé des rapports que présentait cette histoire avec celle de Marcia. Cette idée le laissa d’ailleurs indifférent: après quarante ans de séparation!.. [1 résout
LOC hr
LE ei en He
pourtant de demander de ses nouvelles aux étrangers à la première occasion. |
Il ne pouvait attirer leur attention, séparé qu'il était d'eux par les bouquets de la table, et l’eût-il pu qu'il ne l'aurait point fait, ayant horreur de poser des questions en public.
Il attendit la fin du repas et les laissa partir les premiers.
Lorsqu'il se leva de table, il les chercha en vain dans le salon : ils avaient dû sortir. Où les retrouver?”
Pierston partit au hasard, plus agité qu’il ne voulait en convenir par les souvenirs qu'avaient ressuscités en lui les paroles des deux étrangers.
Il erra le long d’une voie éclairée, aboutissant à la Piazza di Spagna. Au delà, toutes les rues plongeaient dans l'obscurité; seul le sommet de l’église baignait dans une lumière orange; mais l’ombre s'épaississait, à mesure que le regard descendait le long de l'édifice. jusqu'aux marches de pierre usées que des gens montaient et descendaïent sans interruption, comme une théorie de fourmis noires. L'ombre enveloppait à gauche la maïson où Shelley avait vécu et à gauche celle où Keats était mort.
De retour à l'hôtel, il apprit que les Américains n'étaient venus que pour -le dîner. On ne savait où ils demeuraient; peut-être étaient-ils repartis?
Jocelyn ne les revit plus; il s’en consola : qu'importerait, à une femme capricieuse et lointaine comme Marcia, en admettant qu'il prît ia peine de la découvrir, l'amitié tardive qu'il pourrait lui offrir?
1! eublia l'incident. La seconde fois qu’il entendit
parler de l’ancienne île des « Slingers », ce fut par Avice. Elle lui écrivit vers cette époque pour lui annoncer la mort d’Ike. I| avait succombé, l’année dernière, à un accident dans sa propre carrière; ellemême avait été malade, quoique rétablie maintenant et parfaitement à son aise dans ses affaires. Elle terminait en disant son désir de revoir Jocelyn, si jamais il revenait dans l’île.
Avice ne lui avait pas écrit depuis de longues années : son désir de le voir maintenant l’intrigua. Cependant le ton de la lettre excluait la supposition qu'elle pût penser à lui comme à un ancien amoureux.
11 lui répondit en la plaignant d’avoir été malade, et en lui promettant sa visite dès qu'il serait de retour en Angleterre.
Il fit plus La lettre d’Avice avait réveillé en lui de vieux souvenirs qu'il croyait morts, et au lieu de rester à Rome, il partit sans plus tarder.
C'est ainsi qu'une semaine plus tard, il se trouvait au bas du coteau familier, sur lequel sont perchés les cottages de l’île comme des pigeons gris sur le toit d'une maison.
A Top-o’hill, comme on appelait généralement le sommet du roc, il s'arrêta pour regarder le travail des carrières. où les grues noires disséminées sur le plateau central avaient l'apparence d'un essaim de grosses mouches bourdonnantes. [] s’approcha d'un groupe d'ouvriers et s'informa de l'accident qui avait emporté l'année précédente le mari d’Avice.
Il apprit ainsi que, bien que veuve maintenant, elle menait ne existence heureuse, entourée d'amis.
# EE Sant de bre rer n OA
Jocelyn réfléchit qu'après tout sa visite serait superflue. [l n'avait aucune raison de la surprendre sitôt, sans avertissement Si bien qu'il rebroussa chemin. - Avice ne devait avoir aucun but spécial en lui demandant de venir : probablement un souvenir passager avait dicté sa requête Une grande indifférence avait dû forcément résulter de leur longue séparation.
Au bas du coteau, il reprit le train qui en longeant la rive, le conduisit à la plage voisine, à cinq kilomètres de là, où il avait pris ses quartiers pour quelques jours
Il fut ressaisi par le charme du pays. Chaque fois qu'il mettait le nez dehors, il apercevait l’île de sa jeunesse, s’avinçant dans la mer comme un grand oiseau.
C'était le printemps, les petits steamers locaux commençaient à fonctionner, et Pierston ne se lassait pas d’excursionner sur l’un et l’autre de ces jouets d'enfant qui font quotidiennement le tour de l’île. Il revoyait les hauts rochers et les ruines de Red King Castle qui dissimulaient le petit village de East- Quarriers. w. #4
Le temps passait et chaque jour, comme s’il la redoutait. Picrston remettait au lendemain sa visite à Avice. w Mis
l fut alors surpris par une lettre d'elle. Sachant qu'il avait passé une Journée dans l’île, elle supposait qu'il ne devait pas être loin et lui écrivait à Londres, pensant -qu'on ferait suivre Pourquoi n'était-il pas venu la voir comme il l'avait promis? Son ton était pressant Elle désirait, il le devina. lui parler plus intimement qu'elle ne le voulait faire par lettre.
mme V5
Il se demanda ce qu’elle pouvait bien avoir à lui dire et se mit en route le jour même.
Avice, à laquelle il avait si peu songé ces dernières années, reprenait dans son esprit une grande place.
Il sentit qu’il ne considérait plus la femme de la même façon.
Autrefois, chaque personnalité n’incarnait pour lui que temporairement un type idéal; aujourd'hui son cœur tendait à se montrer fidèle à la personne elle-même, quelles que fussent ses imperfections; bien plus: ces imperfections accroissaient sa tendresse.
Ce sentiment plus mûr, affiné et supérieur, ne laissait pas de l'inquiéter. |
Avice n'habitait depuis longtemps plus le petit cottage. [l s’informa de sa demeure et on lui indiqua son ancienne maison, à lui. Elle s'élevait comme autrefois devant la Manche, confortable et spacieuse; les tamaris, qui seuls pouvaient affronter le vent du large, avaient grandi un peu, et la façade était rechampie à neuf.
La veuve en deuil qui le reçut dans le grand salon, n’était plus. hélas! que l'ombre d’Avice. Comment aurait-il pu en être autrement après vingt ans? Cependant il n'y avait pas songé, se sentant, lui, toujours le même.
Et en effet ce fut la première constatation d’Avice.
— Mais vous n'avez pas changé.
— Je n'ai pas changé, Avice, non, répondit-il tristement:
Car son impuissance à s’assimiler à sa génération le jetait hors de son temps. Ah! cette persistante
jeunesse de cœur dans un corps usé, quelle chose comique, si elle n'était pas si tragique!
— Je vous envie d'être toujours le même, repritelle Moi. les chagrins m'ont vieillie….
— Oui... j'ai su.
Changeant d'expression soudain, elle le regarda avec une curiosité amusée; il devina sa pensée : cet homme qu'autrefois elle considérait comme si en avant d'elle dans le sentier de la vie, lui semblait maintenant un contemporain. Tous deux ne se sentaient-ils pas vieillir, ne regrettaient-ils pas leur jeunesse enfuie?
Jocelyn était venu dans l’esnoir d’une vision, qui, hélas, n’était plus; et bien que tiré de son rêve par la réalité brutale, il ne pouvait se décider à partir.
[ls parlèrent du passé, de son amour défunt; cet amour qu'elle avait méprisé alors, mais auquel elle songeait plus souvent que lui maintenant.
[ls se sentaient rapprochés du fait qu'Avice habitait maintenant la maison où s'était écoulée sa propre enfance. Leur nom commun, ajouté à l'identité du domicile, le frappa.
— C'est là que je m'asseyais tout petit, dit-il en se plaçant près de la grande cheminée, d’où par la fenêtre on apercevait la campagne. Je voyais les tamaris s’agirer doucement, et au delà le même talus de gazon qui domine la mer. Et le soir, le même bateau-fanal qui s'allume là-bas, scintillait pour moi. Tenez, prenez ma place, cela me fera plaisir.
Elle approcha sa chaise et Pierston, debout à ses côtés. lui désignait les objets familiers qui avaient frappé ses regards d'enfant.
+ go mme + 4 ne Un mm
Le visage d'Avice, pensif et fatigué, révélant une dure vie de femme, effleurait presque sa poitrine, si près qu'il l’aurait pu toucher en s’inclinant à peine.
— Et c'est vous la châtelaine de cette demeure!…
reprit-il; et c'est moi le visiteur. Je suis heureux
de vous voir ici, oh! si heureux, Avice! Vous avez de quoi vivre. largement, n'est-ce pas?
Et il jeta un regard circulaire sur le solide mobilier d'acajou. le niano à queue et la grande bibliothèque.
— Oui, Ike m'a laissé de la fortune. C’est lui qui a songé :e premier à quitter mon petit cottage pour une plus vaste demeure. Il a acheté cette grande maison. J'y finirai mes jours.
Pierston réfléchissait; non seulement son ancienne adoration, devenue aujourd’hui de la simple amitié, mais encore quantité d'autres circonstances, semblaiïent l'inviter à réparer une fois pour toutes sa désertion originale, en proposant à Avice, lorsque le temps serait venu, sa main et sa fortune.
S'il ne l’aimait plus comme au temps où, longue et svelte, elle donnait la chasse aux souris dans son appartement de Londres; il éprouvait pour elle une affectueuse camaraderie qui, vu son âge, pourrait faire encore du bonheur.
Il sentit «i vivement qu'il pouvait être encore heureux de cette paisible amitié qu'il crut un moment à |3 joie de vieiilir, au bonheur de sentir enfin se calmer son cœur errant et agité.
— Je vous suis profondément reconnaissante d’être venu, reprit-elle, rompant le silence. Je ne voulais pas écrire et cependant je voulais vous parler.
— J'ai torjours eu pour vous uns très tendre affec-
enr N 14 Er
N L * ave [Eng us
HA rat
LELr.
tion, et quoi qu'il arrive, vous pouvez compter sur moi. Notre amitié remonte à vingt ans. Mais en réalité elle date de plus loin : du jour où, âgé de dix-huit ans. je rencontrai la femme exquise qui vous ressemblait comme une sœur. Vous savez comment tout cela finit. J'étais jeune, insouciant.. Mais ce m'est une douce consolation de penser que la fille de cette femme et moi, sommes amis aujourd’hui...
— Ah! la voici! dit soudain Avice, dont l'attention s'était quelque peu égarée pendant l'évocation de ces souvenirs.
Elle guettait sur les rochers une jeune silhouette féminine. |
— Elie doit être en promenade, reprit Avice. Je me demande si elle viendra jusqu'ici. Elle est occupée comme gouvernante au château.
— Oh! Vraiment. Elle.
— Oui. Son éducation a été excellente, meilleure même que celle de sa grand’mère. C’est moi l’ignorante de la famille; aussi Isaac et moi, nous sommesnous juré de la faire instruire et nous avons tenu parole. Elle s'appelle Avice comme vous l'aviez demandé. Je suis sûre que vous l’aimerez. Pourvu qu'elle vienne!
— Est-ce ià. le bébé? balbutia Jocelyn.
— Oui.
On apercevait distinctement maintenant la jeune fille. C'était une édition plus moderne, plus nouveau jeu des deux Avice auxquelles il avait été lié pendant ces quarante dernières années Une dame presque...
Elle était plus Jolie de visage que sa mère et sa grand'mère, et semblait très femme pour son âge.
eo © 2 © D iQ CR
Elle portait un large chapeau rond, garni d’une mousseline blanche rayée de noir. Ses cheveux tombaient bas sur le front, et la couleur de ses épaisses tresses brunes se reflétait dans l'iris de ses grands yeux profons. Ses lèvres minces et nerveuses se joignaient joliment en dessinant un petit arc d’un rouge très vif. Un tempérament changeant, prompt à-passer de l'affection à l’aversion, du sourire à la moue; Pierston en aurait juré rien qu’à voir cette bouche mobile.
C'était la troisième Avice.
Jocelyn et 1a seconde Avice la dévoraient du regard.
— Ahlelle ne vient pas; elle n’a sans doute pas le temps maintenant, murmura la mère désappointée en voyant la jeune fille s'éloigner. Peut-être viendrat-elle ce soir.
Pierston resta songeur.
C'était elle qui, avec toutes ses particularités essentielles et un charme encore plus intense, l’avait séduit auparavant.
Lorsqu'il détourna le visage de la fenêtre, ses Jo tombèrent sur l’Avice intermédiaire.
Quelques minutes auparavant, elle était encore: la relique de la Bien-Aimée, maintenant ce n'était plus qu’une forme vide.
De l'amitié, certes, il en éprouvait à son égard; mais il ne songeait plus à l’épouser : une rivale venait de surgir.
HHSIREX