‹ La bien-aiméeChapitre 40 sur 45 · A LA VEILLE DE LA POSSESSION · texte numérisé non relu

A LA VEILLE DE LA POSSESSION

Pierston avait loué en vue de son mariage une maison en briques roses sur le modèle des petits hôtels de Kensington, avec un atelier aussi vaste qu’une grange du moyen âge, au fond du jardin.

D'accord avec Avice, la mère, dont la santé s'était momentanément rétablie, il invitait les deux femmes à venir passer une semaine ou deux à Londres, dans l'espoir de frapper favorablement l'imagination de la jeune fille. I] espérait intéresser sa fiancée à l’ameublement de leur futur intérieur, exciter en elle le désir d'en devenir bientôt la maîtresse.

On se trouvait fort bien en ville : personne pour les déranger; la « season » n'étant pas encore ouverte, les commerçants se montraient pleins de zèle, comme si depuis longtemps ils n’avaient rencontré un client Gui leur plût autant que Jocelyn. Pierston et les deux femmes, aussi inexpérimentés les uns que les autres, car le bonheur troublait l'esprit de Jocelyn, étaient entièrement à leur merci.

Avice se montrait charmante quoique un peu froile. Et Jocelyn se réjouissait de ce grand bonheur qui lui était réservé pour la fin de sa vie.

Avice ressemblait à sa mère qu'il avait aimée dans sa chair, mais elle avait l’âme de sa grand'mère,

qu’il avait aimée en son esprit; et il l’aimait encore davantage de les incarner toutes deux. Il n'aurait su dire ce qu'elle sentait cu pensait exactement, et cependant il lui semblait avoir des droits si formels sur les femmes de cette race, que l'indifférence d'Avice ne le troublait pas trop.

C'était une de ces molles et tièdes journées d'automne qui, à ce moment de l’année, inondent Londres de leur lumière dorée, et s’éteignent dans ces fulgurants couchers de soleil qui exciteraient l’admiration universelle si l’on ne savait qu’ils sont dus à la décomposition de la lumière à travers l’épaisse fumée de charbon qui plane sur la ville.

Derrière ces lourds nuages qui dessinent dans le ciel des châteaux gothiques, les gens qui se trouvaient sur les impériales d'omnibus purent distinguer de longues stries couleur topaze qui se foncèrent peu à peu en une pourpre éclatante.

[1 avait plu le matin, et Pierston, qui prenait soin de lui, avait chaussé ses pieds d’une paire de caoutchoucs pour aller faire une course en ville.

Il rentra sans faire de bruit dans l'escalier où quelques derniers rayons dorés avaient trouvé moyen de pénétrer.

Il pensait que sa fiancée et sa future belle-mêre l'attendaient pour le thé.

Mais il n’y avait qu'Avice auprès de la théière brune et des cakes appétissants.

Elle tenait un mouchoir devant ses yeux et pleuraïit silencieusement.

Un livre reposait sur ses genoux.

Elle ne remarqua sa présence que lorsqu'il fut

tout près d’elle et Jocelyn fit semblant de n'avoir pas remarqué ses larmes.

Ils causèrent d’un arrangement de tapissier. Puis elle lui servit une tasse de thé et quitta la pièce. Pierston avança la main pour attirer à lui le volume qu'elle lisait.

C'était un vieux livre d’études : Les Lectures frangaises, de Stiévard. Sur la première page le nom d'Avice Pierston. Un livre de classe évidemment, datant de l’époque où elle était pensionnaire à Sand-

bourne. Cependant quelque notations semblaient plus

récentes.

Pourquoi pleurait cette écolière — car qu'était-elle de plus qu'une gamine? — sur un livre de classe?

L'un des morceaux l’avait-il émue? Impossible. Pierston s’absorba dans sa rêverie, et il ne se sentit plus aucun goût pour l'installation de sa nouvelle maison, qui l’avait absorbé entièrement pendant ces derniers jours.

La joie qu'il ressentait quelques heures auparavant à voir approcher son mariage, s'évanouit soudain.

Cependant il aimait Avice chaque jour davantage; parfois même il redoutait de trop la gâter, car son affection inquiète était si grande, qu'il lui passait tous ses caprices.

Il jeta un regard sur la vaste pièce qui s’enveloppait d'ombre; les statues blanches se détachaient seules, l’observant d'un air méditatif comme pour dire : « Eh bien, vieil ami, qu’allez-vous faire maintenant? »

Jamais elles ne l'avaient regardé ainsi, du temps où elles se dressaient dans son vieil atelier familier, où il avait créé toute sa vraie œuvre,

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