‹ La bien-aiméeChapitre 41 sur 45 · RE · texte numérisé non relu

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Pourquoi donc un homme de son âge, qui depuis des années n'avait rien fait qui pût ajouter à sa réputation d'artiste, pourquoi cet homme venait-il s’installer en un endroit semblable? Pourquoi, sinon pour complaire à une femme qui, selon toute apparence, ne l’aimait pas?

Pierston ne nota rien d’anormal dans l'attitude d’Avice pendant les quelques jours qui suivirent.

Mais à une semaine de là il eut une alerte. On était à table, lui assis entre la mère et la fille.

La nervosité d’Avice le frappa.

Il ne put s'empêcher de dire d’un ton de voix qui le révélait pour le moins aussi ému qu’elle :

— Pourquoi êtes-vous si troublée, ma chère petite?

— Suis-je troublée? fit-elle en tressaillant.

Et elle tourna vers lui ses beaux yeux de velours marron.

— Oui, peut-être J'ai reçu une lettre d’un vieil ami.

— Vous ne me l’avez pas montrée, fit vivement Mrs Pierston. | . — Non... Je l’ai déchirée.

— Pourquoi?

— [] était inutile de la garder, je l'ai détruite...

Mrs Pierston jugea plus prudent de ne pas insister et Avice se tut. ;

Elles partirent de bonne heure selon leur habitude, et Pierston, resté seul, se mit à faire les cent pas en méditant. Pour la première fois il soupçonnait qu'on peut fort bien être mariés sans être unis.

Ce « vieil ami » d'Avice avait tout l'air d’être un jeune amoureux, car pourquoi se serait-elle ainsi

troublée? Elle ne semblait plus aussi à l’aise avec lui que lors de son arrivée. Cependant Londres avait paru exercer sur elle une influence favorable, et la maison l'avait impressionnée. Mais Jocelyn songeait qu'aucune loi ne pourrait contraindre la jeune fille à l’épouser si elle refusait au dernier moment. Aussi résolut-il de prendre le plus d’empire possible sur elle et de hâter leur mariage.

Le lendemain il s’occupa de tous les détails de la cérémonie. L

Lorsqu'il revit Avice, il remarqua sur son visage de l’appréhension, mais il l’attribua à la crainte de l'avoir offensé, la veille, par son mutisme.

II demanda donc à Mrs Pierston en présence d’Avice de vouloir bien fixer un jour prochain. La bonne dame parut ravie. Elle aussi doutait qu'il fût sage de retarder plus longtemps leur union.

On convint que la veuve et sa fille regagneraient l’île dans un jour ou deux, et que Pierston les rejoindrait la veille du mariage qui devait être célébré dans leur île natale.

Jocelyn se trouva au jour convenu sur la côte sud de l'Angleterre. Tandis que le train l’emportait, il discernait à peine l’île, brume indistincte dans le soir tombant. Elle semblait.se draper dans un manteau d'ombre, s'éloigner à mesure qu’il approchaït, comme si elle lui en voulait de lui dérober un de ses plus purs joyaux en la personne d’Avice.

[l avait résolu, afin de ne pas gêner les deux femmes, de s'arrêter dans la ville la plus proche et d'y tout commander pour le mariage. Mais son impa-

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tience était telle, qu’il n'eut pas le courage de quitter le petit train qui l’emportait vers l'île.

Il passa devant les ruines du château des Tudor, et le long de la haute falaise qui lui cachait la mer, mais dont il devinait la présence au craquement des galets:

Au bas de la colline, au petit hameau des Wells, il ne trouva pas de diligence; aussi, donnant l'ordre qu'on lui apportât ses bagages à l'auberge, se disposat-il à monter la côte à pied.

A mi-chemin il aperçut une silhouette sombre. Bien qu'il fit trop noir pour distinguer les traits de l'inconnu, Pierston, à sa démarche, devina qu'il devait être à bout de forces : il s’appuyait pesamment sur la rampe de fer qui longe la côte.

— Êtes-vous malade? dit-il en le rejoignant.

— Oh! ce n’est rien, la pente est ra le.

L'accent n'était pas précisément i accent a’.glais, et Pierston en déduisit que l'incon u deva t être originaire d'une des îles normandes ‘le la Manche.

— Puis-je vous aider?

Car la voix, bien que fraîche et agréable, — celle d’un jeune homme évidemment, — lui parut affaiblie et tremblante.

— Non, merci. J'ai été malade, mais je me croyais guéri. Et puis la nuit était si belle que j'ai cru pouvoir venir à pied, par la route. J'avais trop présumé de mes forces et cette montée m'a achevé.

— Naturellement. Vous ferez mieux de prendre mon bras jusqu’au haut du raïdillon.

Ainsi sollicité, l'étranger accepta, et ils grimpèrent ensemble jusqu'au sommet.

Une fois là, le jeune homme abandonna le bras de Jocelyn.

— Merci de votre aide, monsieur, et bonsoir.

LS Il me semble, d'après votre accent, que vous n êtes pas de l'île. Est-ce que je me trompe?

— Non, je suis de Jersey. Bonsoir, monsieur, et merci de votre aide.

— Bonsoir, alors, si vous croyez pouvoir marcher seul. Tenez, prenez cette canne, elle ne me sert pas.

Ce disant, Pierston la lui mit de force dans la main.

— Merci, monsieur. Je serai tout à fait bien après quelques minutes de repos et je ne veux pas vous retenir plus longtemps.

L'étranger se tourna vers le sud où s’allumait le phare du Beal et le regarda fixement.

Comme l'inconnu désirait visiblement rester seul, Pierston se remit en marche, sans plus s’en soucier. Très impressionnable, il s'attrista pendant quelques secondes de la froideur du jeune homme.

Mais le plaisir qu’il éprouvait à s'approcher de la maison qui serait probablement sienne à l'avenir, Cassa cette ombre. Pourquoi, lorsqu'il vieillirait et que s'affirmeraient de plus en plus tenaces les vieux liens qui l’attachaient au roc natal, ne viendrait-il pas s'y établir avec Avice?

Cette maison était celle qu'avait habitée son père; c'était là qu'il était né. qu'il mourrait peut-être. {| Samusa à bâtir des plans pour l'agrandir, si Avice et lui venaient y vivre...

Son cœur se mit à battre en apercevant une grande et mince silhouette sur le seuil de la porte.

La jeune fille tressaillit en le reconnaissant, mais

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lui tendit cependant son front d’un air soumis. Elle semblait nerveuse, inquiète, tel l'enfant qui redoute la réprimande d’un maître sévère.

— Comme c'est gentil à vous d’avoir deviné que je pourrais arriver de bonne heure, fit Jocelyn. Si j'étais resté à Londres pour les dernières courses, je n'aurais pu prendre que letrain de minuit,mais j'ai préféré venir.

« Comment va mère? Notre mère, comme je l’appellerai bientôt...

Mrs Pierston, lui apprit Avice, n'allait pas très fort. Depuis son retour de Londres elle gardait la chambre : le séjour dans la capitale l'avait fatiguée.

— Mais elle ne veut pas reconnaître qu'elle s’affaiblit de peur de troubler mon bonheur.

Jocelyn était si heureux qu'il ne remarqua pas l’amertume avec laquelle Avice prononça ce dernier mot.

Ils montèrent auprès de Mrs Pierston qui parut soulagée à sa vue et lui lançant un regard reconnaissant:

— Je suis si. si heureuse de vous voir, dit-elle d’une voix tremblante, en lui tendant une main pâle et émaciée. J'ai été si...

Un sanglot lui coupa la parole. elle ne put parler pendant quelques instants. Avice essuya quelques larmes furtives et quitta brusquement la pièce.

— Je songe tellement à ce jour, dit Mrs Pierston, que je n'en dors plus; j'ai peur que mon rêve ne s'évanouisse et je crains de mourir sans vous Voir unis. Je sais si bien, en songeant à votre bonté passée, que vous serez un excellent mari! Elle ne se doute pas combien mon anxiété est grande...

Ils parièrent encore quelques minutes, puis Jocelyn

lui souhaïta le bonsoir; Mrs Pierston ne dissimulait plus maintenant sa joie de ce mariage, et ses paroles détruisirent les derniers scrupules de Jocelyn.

Avice l’attendait en bas. Il se demanda si en son absence de nouveaux incidents avaient inquiété Mrs Pierston; mais il ne pouvait poser cette question à la jeune fille, qui seule aurait pu le renseigner.

[1 s'étonna de ne pas la voir paraître au dîner. Elle devait être auprès de sa mère; il s’assit donc seul à table. !

Le temps passa. [ntrigué de ne pas la voir reparaître, il] s’avança vers la porte et sur le seuil il se trouva face à face avec elle.

Elle se tenait là comme il l'avait aperçue lors de son arrivée; elle regardait au loin sur la route, qu'éclairait la lune.

Sa présence parut la troubler.

— Qu’'y a-t-il, chère? demanda-t-il.

— Comme mère va mieux et n’a pas besoin de moi, je me demande si je ne vais pas aller chercher un paquet qu'on m'avait promis pour ce soir. Mais puisque vous êtes venu uniquement pour moi, j'ai peur de vous contrarier en vous laissant quelques instants.

— Chez qui devez-vous aller chercher ce paquet?

— Là, de ce côté, dit-elle en faisant un geste vague. Ce n'est pas loin. Je n'ai pas peur. je sors si souvent seule...

li la rassura gaiement :

— Si vous avez vraiment envie d'y aller, chère, que je ne vous en empêche pas. Je n’ai aucun pouvoir sur vous jusqu'à demain. Et vous savez que je n'en abuserai pas.

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-— Vous avez tout pouvoir, au contraire. Mère est hors d'état de me surveiller et vous la remplacerez.

— Allons donc, enfant! Courez jusque chez votre amie...

— Vous serez encore là, lorsque je reviendrai?

— Non, je vais aller à l’auberge, voir si l’on y a porté mes'bagages.

— Est-ce que mère ne vous a pas demandé de rester? La grande chambre a été préparée pour vous. Mon Dieu, je crains de ne pas vous l'avoir dit.

— Si, si, Mrs Pierston me l’a demandé. Mais l’on devait porter mes bagages à l’auberge; il vaut mieux

.que j'y passe la nuit. Aussi je vais vous dire bonsoir, quoiqu'il soit encore tôt.

& Je viendrai. de bonne heure demain prendre des nouvelles de votre mère et vous dire bonjour. Ne rentrez pas trop tard ce soir?

— Oh! non!

— Vous ne voulez pas que je vous accompagne?

— Non, merci, c’est tout près.

Pierston prit congé à regret. « Étrange, songeait-il, comme elle est enfant. Pour tout elle se demande si cela lui est permis, et non si c'est bien ou mal... »

A peine était-il parti, qu'Avice prit un paquet dans un placard, mit son chapeau et son manteau et s’avança jusqu’à Sylvania Castle où tout semblait paisible. Elle entendit passer Pierston devant les carrières de l’est : il s’acheminait vers l'auberge.

Elle prit alors le petit sentier sur la droite, et grimpa jusqu'au Red King Castle, qui se dressait, masse de granit noire, argentée de lune, au bord de la mer infinie.

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