VOYAGEUSE SOLITAIRE
Lorsque l'enfant eut disparu, Jocelyn revint sur ses pas jusqu’au plus proche réverbère et lut ce qui suit; c'était l'écriture d’Avice :
Bien-aimé, j'espère que vous ne vous fâcherez pas des réflexions que m'ont suggérées notre rendeg-vous de ce soir dans les ruines de Sandsfoot. Je crains que votre père n'ait insisté auprès de vous pour que nous célébrions nos fiançailles selon l'ancienne coutume; ce serait assez naturel, puisque vous êtes d'une des plus vieilles familles de l’île. À vrai dire, c'est mère qui le suppose. Or, telle n'est pas mon idée : je trouve la coutume antique surannée et sans aucune raison d'être. Aussi je préfère (ne fût-ce que pour sauvegarder les convenances) ne pas venir VOUS retrouver en un lieu qui pourrait, à d'autres qu'à nous, rappeler la coutume traditionnelle. |
Je suis sûre que cette décision ne vous peinera Pas, que vous comprendrez mes sentiments tout « modernes» et ne m'en jugerez pas plus mal. Et, cher. si nous célébrions cette coutume antique sous de lächeux auspices, peut-être aurions-nous de vieux
sentiments de famille assez enracinés, pour croire,
comme nos aïeux, à un présage de malheur.
Voilà. Vous reviendrez bientôt, n'est-ce pas, mon cher Jocelyn? Et prochainement arrivera le jour où nous ne nous quitierons plus. AVICE.
Jocelyn, ayant lu la lettre, s’étonna d’une aussi antique simplicité et qu'Avice et sa mère pussent attacher tant d'importance à ce qu’il considérait, lui, comme une barbarie passée.
D'ailleurs il ne s'était jamais prononcé en faveur des vieux usages, bien qu’il leur fût attaché dans le fond.
Aussi, tout en souriant d’Avice, qui dans sa naïveté se croyait « moderne », Jocelyn fut désappointé et un peu choqué qu’une raison si imprévue le privât de la compagnie de la jeune fille. Combien les vieilles idées étaient encore vivaces sous l'éducation nouvelle!
Le temps était orageux, et Jocelyn, n’ayant aucune envie de retourner louer un véhicule au village, hâta sa marche. Dans ce site exposé, la brise nocturne se faisait sentir plus qu'ailleurs, et la mer derrière le parapet de pierre s’agitait avec furie, en rythmes tumultueux qui suggéraient des chocs de bataillons et des cris de victoire. :
Tout à coup devant lui, sur la route blanche de lune, il discerna une silhouette de femme, et se rappela alors que quelqu’un l'avait dépassé, tandis qu’il lisait la lettre d’Avice sous le réverbère.
Il espéra un moment que c'était Avice elle-même. Mais non, cette silhouette apparaissait plus forte et plus grande que celle de sa fiancée. Bien qu'on fût
POP RTE .
seulement en automne, elle était tout enveloppée de fourrures.
Il la rejoignit bientôt et put voir son profil se découner sur les lumières de la rade. Un visage de Junon : des traits nobles, bien marqués. Jamais il < n'avait contemplé une beauté aussi classique. Sa démarche était cadencée, mais si alerte et si rythmée qu’elle ne se ralentit pas d’une minute. Pendant ce temps il l'observait, en proie à mille conjectures.
Il allait la dépasser lorsqu'elle se retourna vers Jui : |
— Monsieur Pierston, je crois, dit-elle, du village de East-Quarriers? |
La voix était impéricuse et hautaine.
[1 fit signe que oui, et s’absorba dans la contemplation du beau visage. |
Parmi toutes les femmes qu'il avait connues, elle représentait un type à part; et son accent n'était pas si « local» que celui d’Avice.
— Pouvez-vous me dire l’heure, s’il vout plait?
{1 tira sa montre et frotta une allumette : sept heures et quart. A la fugitive lueur du soufre, il vit que ses yeux étaient rouges et battus, comme si ee avait pleuré. |
— Monsieur Pierston, permettez-moi une question qui vous paraîtra étrange Pouvez-vous me prêter de l'argent pour un jour ou deux? J'ai eu la sottise d'oublier ma bourse sur ma table de toilette.
Cela paraissait étrange, en eftet, et cependant 1e visage de la jeune fille semblait franc et honnête. Non, à coup sûr, ce n'était pas une aventurière. L glissa la main dans la poche de son gilet et l'y
laissa, irrésolu : que pouvait bien signifier « de l’argent »? Son apparence junonienne, son attitude, le poussèrent à s’harmoniser avec elle et à répondre royalement. [] devina un roman et lui tendit un billet de cinq cents francs. |
Cette munificence ne parut pas la surprendre.
— Merci, cela suffira, dit-elle tranquillement, lorsqu'il eut prononcé le chiffre, de peur qu’elle ne le remarquât pas elle-même.
Tout en devisant, il n'avait pas observé que le. vent, fraïchissant, de bise sifflante était devenu grondements, et de grondements cris aigus, avec la soudaineté propre à la rose des vents de l'île. Et ces caprices amenaient toujours ce qu’ils promettaient : la pluie. Les gouttes, qui avaient d’abord bombardé leurs joues gauches, telles les balles d’une cancnnière d'enfant, prirent bientôt le caractère d’une fusillade d'enfilade venant de la rive. La jeune fille se reiourna, inquiète de cette attaque imprévue.
— Îl faut se mettre à l’abri, dit Jocelyn.
— Mais où?
À leur gauche s’étendait la longue plage monotone, trop exposée pour leur servir d’abri et où les galets s'entre-choquaient comme les dents d'une mâchoire géante; à leur droite la petite rade où les lointaines [lumières des vaisseaux, maintenant obscurcies, luisaient faiblement. Derrière eux quelques points lumineux çà et là à l'horizon indiquaient l'emplacement de l'île; devant eux, rien de défini, aucune habitation avant d’avoir atteint le mince pont de bois, à un mille de là, qui précède le château
HenrÆViil.
IE He