‹ La bienheureuse Thérese de l'Enfant-Jésus (volume 2)Chapitre 10 sur 115 · FRA A MES · texte numérisé non relu

FRA A MES

ous les détails de la maladie de notre mère sont encore présents à

mon cœur. Je me souviens surtout des dernières semaines qu’elle a passées sur la terre. Nous étions, Céline et moi, comme de pauvres petites exilées ! Tous les matins, Madame X'’” venait nous chercher, et nous passions la journée chez elle. Une fois, nous n'avions pas eu le temps de faire notre prière avant

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de partir, et Céline me dit tout bas pendant le trajet : « Fautil avouer que nous n'avons pas fait notre prière P — Oh! oui », lui ai-je répondu. Alors, bien timidement, elle confia son secret à cette dame qui nous dit aussitôt : « Eh bien, mes petites filles, vous allez la faire » ; puis, nous laissant dans une grande chambre, elle partit. Céline me regarda stupéfaite ; je ne l’étais pas moins et m’écriai : « Ah ! ce n’est pas comme maman | toujours elle nous faisait faire notre prière. »

Dans la journée, malgré les distractions qu'on essayait de nous donner, la pensée de notre mère chérie nous revenait sans cesse. Je me rappelle que Céline ayant reçu un bel abricot, se pencha vers moi et me dit : « Nous n’allons pas le manger, je vais le donner à maman. » Hélas! notre mère bien-aimée était déjà trop malade pour manger les fruits de la terre ; elle ne devait plus se rassasier qu’au ciel de la gloire de Dieu et boire avec Jésus le vin mystérieux dont il parla dans sa dernière Cène, promettant de le partager avec nous dans le royaume de son Père.

La cérémonie touchante de l’Extrême-Onction s’est imprimée dans mon âme. Je vois encore l’endroit où l’on me fit agenouiller, j'entends encore les sanglots de notre pauvre père.

Le lendemain de la mort de maman ‘, il me prit dans ses bras : « Viens, me dit-il, embrasser une dernière fois ta chère petite mère. » Et moi, sans prononcer un seul mot, j'approchai mes lèvres du front glacé de ma mère chérie.

Je ne me souviens pas d’avoir beaucoup pleuré. Je ne parlais à personne des sentiments profonds qui remplissaient mon cœur; je regardais et j'écoutais en silence. Je voyais aussi bien des choses qu’on aurait voulu me cacher : un moment, je me trouvai seule en face du cercueil, placé debout

1 M°* Martin quitta ce monde le 28 août 1877, à 11 heures du soir. Elle ‘était dans sa 47“ année.

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dans le corridor; je m'’arrêtai longtemps à le considérer ; jamais je n’en avais vu, cependant je comprenais! J'étais si petite alors qu’il me fallait lever la tête pour le voir tout entier, et il me paraissait bien grand, bien triste...

Quinze ans plus tard, je me trouvai devant un autre cercueil, celui de notre sainte Mère Geneviève ! ; et je me crus encore aux jours de mon enfance! Tous mes souvenirs se pressèrent en foule dans ma mémoire. C'était bien la même petite Thérèse qui regardait, mais elle avait grandi, et le cercueil lui paraissait petit; elle ne levait pas la tête pour le regarder, elle ne la levait plus que pour contempler le ciel qui lui paraissait bien joyeux, car l’épreuve avait mûri et fortifié son âme de telle sorte que rien ici-bas ne pouvait plus l’attrister.

Le jour où la sainte Eglise bénit la dépouille mortelle de notre chère maman, le bon Dieu ne me laissa pas tout à fait orpheline; il me donna une autre mère et me la fit choisir librement. Nous étions réunies toutes les cinq, nous regardant avec tristesse. En nous voyant ainsi, notre bonne fut émue de compassion et se tournant vers Céline et vers moi : « Pauvres petites, nous dit-elle, vous n’avez plus de mère! » Alors Céline se jeta dans les bras de Marie en s’écriant : « Eh bien, c’est toi qui seras maman ! » Moi, toujours habituée à suivre Céline, j'aurais bien dû l’imiter dans une action si juste; mais je pensai que Pauline allait peut-être avoir du chagrin et se sentir délaissée, n’ayant pas de petite fille ; alors je vous regardai avec tendresse, et cachant ma petite tête sur votre cœur, je dis à mon tour : « Pour moi, c’est Pauline qui sera maman | »

1 La Rd Mère Geneviève de Sainte-Thérèse, fondatrice du Carmel de Lisieux. Sa vie a été résumée dans une notice sur la fondation du monastère.

a — ——— — —— ——]—] 22 La Bienheureuse Thérèse de r'Enfant-Jésus.

NUE PR AO LU 2 AD ÉTÉ ET EE ES Comme je l'ai écrit plus haut, c’est à partir de cette époque qu’il me fallut entrer dans la seconde période de mon existence, la plus douloureuse, surtout depuis l'entrée au Carmel de celle que j'avais choisie pour ma seconde mère. Cette période s'étend à partir de l’âge de quatre ans et demi jusqu'à ma quatorzième année, où je retrouvai mon caractère d'enfant, tout en comprenant de plus en plus le sérieux de la vie.

Aussitôt la mort de maman, vous le savez, ma mère, mon heureux caractère changea complètement. Moi, si vive, si expansive, je devins timide et douce, sensible à l'excès ; un regard suffisait souvent pour me faire fondre en larmes; il fallait que personne ne s’occupât de moi; je ne pouvais souffrir la compagnie des étrangers et ne retrouvais ma gaieté que dans l'intimité de la famille. Là, je continuais à être entourée des délicatesses les plus grandes. Le cœur déjà si affectueux de notre père semblait enrichi d’un amour vraiment maternel, et je vous sentais, ainsi que Marie, devenues pour moi les mères les plus tendres, les plus désintéressées. Ah! si le bon Dieu n'avait pas prodigué ses bienfaisants rayons à sa petite fleur, jamais elle n’aurait pu s'acclimater sur la terre. Encore trop faible pour supporter les pluies et les orages, il lui fallait de la chaleur, une douce rosée et des brises printanières; ces bienfaits ne lui manquèrent pas, même sous la neige de l’épreuve.

Je ne ressentis aucun chagrin en quittant Alençon ‘ ; les enfants aiment le changement et ce qui sort de l'ordinaire; ce fut donc avec plaisir que je vins à Lisieux. Je me sou-

1 M. Martin résolut de venir habiter Lisieux pour rapprocher ses filles de leur oncle maternel, M. Guérin. Il fit ce sacrifice dans le but de les confier à la direction de leur tante, afin qu’elle guidât les aînées dans leur nouvelle mission à l'égard de leurs plus jeunes sœurs.

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viens du voyage, de l’arrivée le soir chez mon oncle; je vois encore mes petites cousines, Jeanne et Marie, nous attendant sur le seuil de la maison avec ma tante. Oh! que je fus touchée de l'affection que nos chers parents nous témoignèrent |

Le lendemain, on nous conduisit dans notre nouvelle demeure, je veux dire aux Buissonnets, quartier solitaire situé tout près de la belle promenade nommée « Jardin de l'étoile ».

La maison me parut charmante : un belvédère d’où la vue s'étendait au loin, le jardin anglais devant la façade, et derrière la maison un autre grand jardin; tout cela pour ma jeune imagination fut du nouveau heureux. En effet, cette riante habitation devint le théâtre de bien douces joies, de scènes de famille inoubliables. Aïlleurs, comme je l'ai dit plus haut, j'étais exilée, je pleurais, je sentais que je n'avais plus de mère! Là, mon petit cœur s'épanouissait et je souriais encore à la vie.

Dès le réveil, je trouvais vos caresses et puis à vos côtés je faisais ma prière. Je prenais ensuite avec vous ma leçon de lecture; je me rappelle que le mot cieux fut le premier que je pus lire seule. Aussitôt ma classe finie, je montais au belvédère, où papa résidait habituellement; ah! combien j'étais heureuse lorsque j'avais de bonnes notes à lui annoncer!

Toutes les après-midi j’allais faire avec lui une petite promenade, visiter le Saint Sacrement, un jour dans une église, le lendemain dans une autre. C’est ainsi que j’entrai pour la première fois dans la chapelle du Carmel. « Vois-tu, ma petite reine, me dit papa, derrière cette grande grille, il y a de saintes religieuses qui prient toujours le bon Dieu. » J'étais bien loin de penser que, neuf ans plus tard, je serais parmi elles; que là, dans ce Carmel béni, je recevrais de si grandes grâces!

Après la promenade, je rentrais à la maison où je faisais mes devoirs; puis, tout le reste du temps, je sautillais dans le

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jardin autour de mon cher petit père. Je ne savais pas jouer à la poupée; mon plus grand plaisir était de préparer des tisanes avec des graines et des écorces d’arbres. Quand mes infusions prenaient une belle teinte, je les offrais vite à papa, dans une jolie petite tasse qui donnait vraiment envie d'en savourer le contenu. Ce tendre père quittait aussitôt son travail et puis, en souriant, faisait semblant de boire.

J'aimais aussi à cultiver des fleurs; je m’amusais à dresser

de petits autels dans un enfoncement qui se trouvait, par bonheur, au milieu du mur de mon jardin. Quand tout était prêt, je courais vers papa qui s’extasiait, pour me faire plaisir, devant mes autels merveilleux, admirant ce que j’estimais un chef-d'œuvre! Je ne finirais pas, si je voulais raconter mille traits de ce genre dont j'ai gardé le souvenir. Ah! comment dirais-je toutes les tendresses que, mon incomparable père prodiguait à sa petite reine?

{| [ls étaient pour moi de beaux jours ceux où mon roi chéri — comme j'aimais à l’appeler — m’emmenait avec lui à la pêche. Quelquefois j'essayais moi-même de pêcher avec ma petite ligne; plus souvent je préférais m'’asseoir à l'écart sur l'herbe fleurie. Alors mes pensées devenaient bien profondes ; et, sans savoir ce que c'était que méditer, mon âme se plongeait dans une réelle oraison. J’écoutais les bruits lointains, le murmure du vent. Parfois la musique militaire m'envoyait de la ville quelques notes indécises, et « mélancolisait » doucement mon cœur. La terre me semblait un lieu d’exil et je révais le ciel !

L’après-midi passait vite; bientôt il fallait revenir aux Buissonnets; mais, avant de plier bagage, je prenais la collation apportée dans mon petit panier. Hélas! la belle tartine de confiture que vous m'aviez préparée avait changé d’aspect. Au lieu de sa vive couleur, je ne voyais plus qu’une légère teinte rose toute verllie et rentrée. Alors la terre me semblait

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plus triste encore, et je comprenais qu'au/ciel seulement la joie serait sans nuages. |

. À propos de nuages, je me souviens qu'un jour le beau ciel bleu de la campagne s’en couvrit; bientôt l'orage se mit à gronder avec force, accompagné d’éclairs étincelants. Je me tournais à droite et à gauche pour ne rien perdre de ce majestueux spectacle ; enfin je vis la foudre tomber dans un pré voisin, et, loin d’en éprouver la moindre frayeur, je fus ravie; il me sembla que le bon Dieu était tout près de moil Mon père chéri, moins content que sa reine, vint la tirer de son ravissement ; déjà l'herbe et les grandes pâquerettes, plus: hautes que moi, étincelaient de pierres précieuses, et nous avions à traverser plusieurs prairies avant de gagner la route. 1 me prit donc dans ses bras, malgré son attirail de lignes, et de là, je regardais en bas les beaux diamants, regrettant presque de n’en être pas couverte et inondée.

Il me semble ne pas avoir dit que, pendant mes promenades journalières, à Lisieux comme à Alençon, je portais souvent l’aumône aux malheureux. Un jour, nous vimes un pauvre vieillard qui se traînait péniblement sur des béquilles. Je m’approchai pour lui donner ma petite pièce; il fixa sur moi un long et triste regard, puis, secouant la tête avec un douloureux sourire, il refusa mon aumône. Je ne puis dire ce qui se passa dans mon cœur. J'aurais voulu le consoler, le soulager ; au lieu de cela, je venais peut-être de l’humilier, de lui faire de la peine!

Sans doute il devina ma pensée, car je le vis bientôt se détourner et me sourire de loin. À ce moment, papa venait de m'acheter un gâteau, j'avais grande envie de courir pour le donner au vieillard; je me disais : « Il n’a pas voulu d’argent, mais bien sûr, un gâteau lui ferait plaisir. » Puis je ne sais quelle crainte me retint; j'avais le cœur si gros que

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je pouvais à peine cacher mes larmes; enfin je me rappelai avoir entendu dire que le jour de la première communion on obtenait toutes les grâces demandées : cette pensée me consola aussitôt. Bien que je n’eusse alors que six ans, je me dis : « Je prierai pour mon pauvre, le jour de ma première communion;»et, cinq ans plus tard, jetins fidèlement ma résolution. J'ai toujours pensé que ma prière enfantine pour ce membre souffrant de Notre-Seigneur avait été bénie et récompensée.

En grandissant, j'aimais le bon Dieu de plus en plus, et je lui donnais bien souvent mon cœur, me servant de la formule que maman m'avait apprise; je m’efforçais de plaire à Jésus en toutes mes actions et je faisais grande attention à ne l'offenser jamais. Cependant, un jour, je commis une faute qui vaut bien la peine d'’étre rapportée ici; elle me donne un grand sujet de m’humilier, et je crois en avoir eu la contrition parfaite.

C'était au mois de mai 1878. Comme vous me trouviez trop petite pour aller aux exercices du mois de Marie tous les soirs, je restais avec la bonne, et faisais avec elle mes dévotions devant mon autel à moi, que j'arrangeais à ma façon. Tout était si petit, chandeliers, pots de fleurs, etc., que deux allumettes-bougies suffisaient pour l'éclairer parfaitement. Quelquefois Victoire, pour économiser ma provision d’allumettes, me faisait la surprise de deux véritables bouts de bougie ; mais C'était rare.

Un soir, nous allions nous mettre en prière, je lui dis : « Voulez-vous commencer le Souvenez-vous, je vais allumer. » Elle fit semblant de commencer, puis me regarda en riant très fort. Moi, qui voyais mes précieuses allumettes se consumer rapidement, je la suppliai encore une fois de dire bien vite le Souvenez-vous. Même silence ! mêmes éclats de rire! Alors, au comble de l’indignation, je me levai, et, sortant de ma douceur habituelle, je frappai du pied avec force en criant

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