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Histoire d'une âme. — Chapitre deuxième. 27
bien haut : « Victoire, vous êtes une méchante! » La pauvre fille n’avait plus envie de rire; elle me regardait, muette d’étonnement, et me montrait, mais trop tard, la surprise de ses deux bouts de bougie. cachés sous, son tablier. Après avoir pleuré de colère, hélas! je versai des larmes de contrition ; j'étais toute honteuse et désolée et je pris la ferme résolution de ne plus jamais recommencer.
Peu de temps après, j’allai me confesser. Bien doux souvenir pour moi! Vous me disiez, ma Mère chérie : « Ma petite Thérèse, ce n’est pas à un homme, mais au bon Dieu luimême que tu vas avouër tes péchés. » J'en devins si persuadée que je vous demandai sérieusement s’il ne fallait pas dire à M. l’abbé Ducellier ! que je l’aimais de lout mon cœur, puisque c'était au bon Dieu que j'allais parler en sa personne.
Bien instruite de tout ce que je devais faire, j’entrai au confessionnal et me mis à genoux; mais en ouvrant le guichet, le prêtre ne vit personne. J'étais si petite que ma tête se trouvait sous la planchette où l’on s’appuie les mains. Alors il me dit de rester debout. Obéissant aussitôt, je me levai et, me tournant juste en face pour mieux le voir, je me confessai et reçus sa bénédiction avec un grand esprit de foi; — car vous m'aviez assuré qu’à ce moment solennel les larmes du petit Jésus allaient purifier mon âme. — Je me souviens de l’exhortation qui me fut adressée : elle m'invitait surtout à la dévotion envers la sainte Vierge; et je me promis de redoubler de tendresse pour celle qui tenait déjà une bien grande place dans mon cœur.
Enfin, je passai mon petit chapelet pour le faire bénir, et je sortis du confessionnal si contente et si légère que jamais je n’avais senti autant de joie. C'était le soir. Arrivée sous un réverbère je m'arrêtai, et tirant de ma poche le chapelet
1 Décédé en 1917, archiprêtre de la Cathédrale Saint-Pierre de Lisieux.
nouvellement bénit, je le tournai et retournai dans tous les sens. « Que regardes-tu, ma petite Thérèse ? » me dîtes-vous. « Mais, je regarde comment c’est fait, un chapelet bénit! » Cette naïve réponse vous amusa beaucoup. Pour moi, je restai bien longtemps pénétrée de la grâce que j'avais reçue; depuis, je voulais me confesser aux grandes fêtes, et cette confession, je puis le dire, remplissait d’allégresse tout mon petit intérieur.
Les fêtes! Ah! que de souvenirs embaumés ce simple mot me rappelle! Les fêtes !... je les aimais tant! Vous saviez si bien m'expliquer les mystères cachés en chacune d’elles! Oui, ces jours de la terre devenaient pour moi des jours du ciel. J'aimais surtout les processions du Saint Sacrement./ Quelle joie de semer des fleurs sous les pas ‘du bon Dieu! Mais, avant de les y laisser tomber, je les lançais bien haut et je n'étais jamais aussi heureuse qu’en voyant mes roses effeuillées toucher l’ostensoir sacré.
Les fêtes ! Ah ! si les grandes étaient rares, chaque semaine en ramenaïit une bien chère à mon cœur : le dimanche. Quelle journée radieuse! C'était la fête du bon Dieu, la fête du repos. D'abord, toute la famille partait à la grand’messe; et je me rappelle qu'au moment du sermon, — notre chapelle étant éloignée de la chaire — il fallait descendre et trouver des places dans la nef, ce qui n'était pas très facile. Mais, pour la petite Thérèse et son père, tout le monde s’empressait de leur offrir des chaises. Mon oncle se réjouissait en nous voyant arriver tous les deux ; il m’appelait son petit rayon de soleil, et disait que, de voir ce vénérable patriarche conduisant par la main sa petite fille, c'était un tableau qui le ravissait.
Moi, je ne m'inquiétais guère d’être regardée, je ne m'occupais que d'écouter attentivement le prêtre. Un sermon sur la Passion de Notre-Seigneur fut le premier que je compris et qui me toucha profondément; j'avais alors cinq ans et demi,
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depuis je pus saisir et goûter le sens de toutes les instructions.
. Quand il était question de sainte Thérèse, papa se penchait et me disait tout bas : « Ecoute bien, ma petite reine, on parle de ta sainte patronne. » J’écoutais bien, en effet, mais je l'avoue, je regardais plus souvent papa que le prédicateur. Sa belle figure me disait tant de choses! Parfois ses yeux se remplissaient de larmes qu’il s’efforçait vainement de retenir. En écoutant les vérités éternelles, il semblait déjà ne plus habiter la terre; son âme me paraissait plongée dans un autre monde. Hélas! sa course était loin, bien loin d’être à son terme : de longues et douloureuses années devaient s’'écouler encore avant que le beau ciel s’ouvrit à ses yeux et que le Seigneur, de sa main divine, essuyât les larmes amères de son fidèle serviteur.
Je reviens à ma journée du dimanche. Cette joyeuse fête qui passait si rapidement avait bien aussi sa teinte de mélancolie : mon bonheur était sans mélange jusqu’à complies ; mais, à partir de cet office du soir, un sentiment de tristesse envahissait mon âme ; je pénsais que le lendemain il faudrait recommencer la vie, travailler, apprendre des leçons, et mon cœur sentait l'exil de la terre, je soupirais après le repos du ciel, le dimanche sans couchant de la vraie patrie !
Avant de rentrer aux Buissonnets, ma tante nous invitait, les unes après les autres, à passer la soirée chez elle : j'étais bien heureuse quand venait mon tour. J'écoutais avec un plaisir extrême tout ce que mon oncle disait; ses conversations sérieuses m'intéressaient beaucoup; il ne se doutait pas certainement de l'attention que j'y prenais. Toutefois, ma joie était mêlée de frayeur quand il m'asseyait sur un seul de ses genoux, en chantant Barbe-bleue d'une voix
formidable !
Vers huit heures, papa venait me chercher. Alors je
me souviens que je regardais les étoiles avec un ravissement inexprimable. Il y avait surtout au firmament profond un groupe de perles d’or (le baudrier d’Orion) que je remarquais avec délices, lui trouvant la forme d’un T — — et je disais en chemin à mon père chéri : « Regarde, papa, mon nom est écrit dans le ciel! » Puis, ne voulant plus rien voir de la vilaine terre, je lui demandais de me conduire; et, sans, regarder où je posais les pieds, je mettais ma petite tête bien en l'air, ne me lassant pas de contempler l’azur étoilé.
Que pourrais-je dire des veillées d’hiver aux Buissonnets P Après la partie de damier, Marie ou Pauline lisaient l’Année liturgique; puis quelques pages d’un livre intéressant et instructif à la fois. Pendant ce temps, je prenais place sur les genoux de papa; et, la lecture terminée, il chantait, de sa belle voix, des refrains mélodieux comme pour m’endormir. Alors j'appuyais ma tête sur son cœur, et lui me berçait doucement...
Enfin nous montions pour faire la prière; et, là encore, j'avais ma place auprès de mon bon père, n’ayant qu’à le regarder pour savoir comment prient les saints. Ensuite, ma petite maman me couchait; après quoi je lui disais invariablement : « Est-ce que j'ai été mignonne aujourd’hui ? — Est-ce que le bon Dieu est content de moi ? — Est-ce que les petits anges vont voler autour de moi ?... » Toujours la réponse était oui; autrement, j'aurais passé la nuit tout entière à pleurer. Après cet interrogatoire, vous m’embrassiez ainsi que ma Chère marraine, et la petite Thérèse restait seule dans l'obscurité.
Je regarde comme une vraie grâce d’avoir été habituée dès l'enfance à surmonter mes frayeurs. Parfois, vous m'envoyiez seule le soir chercher quelque chose dans une chambre éloignée; vous ne souffriez point de refus, et cela
La « PETITE THÉRÈSE »