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Histoire d’une âme. — Chapitre cinquième. 83
ans et demi, six mois seulement nous séparaient encore de la belle nuit de Noël, et j'étais résolue d'entrer au Carmel à l'heure même où, l’année précédente, j'avais reçu ma grâce de conversion.
Pour faire ma grande confidence je choisis la fête de la Pentecôte. Toute la journée, je demandai les lumières de l’Esprit-Saint, suppliant les Apôtres de prier pour moi, de m'inspirer les paroles que j'allais avoir à dire. N’étaient-ce pas, eux, en effet, qui devaient aider l'enfant timide que Dieu destinait à devenir l’apôtre des apôtres par la prière et le sacrifice P
L’après-midi, en revenant des Vêpres, je trouvai l’occasion désirée. Papa était allé s'asseoir dans le jardin ; et là, les mains jointes, il contemplait les merveilles de la nature. Le soleil couchant dorait de ses derniers feux le sommet des grands arbres, et les petits oiseaux gazouillaient leur prière du soir.
Son beau visage avait une expression toute céleste, je sentais que la paix inondait son cœur. Sans dire un seul mot, j'allai m'asseoir à ses côtés, les yeux déjà mouillés de larmes. Il me regarda avec une tendresse indéfinissable, appuya ma tête sur son cœur et me dit : « Qu'as-tu, ma petite reine? Confie-moi cela... » Puis, se levant comme pour dissimuler sa propre émotion, il marcha lentement, me pressant toujours sur son cœur.
A travers mes larmes je parlai du Carmel, de mes désirs d’entrer bientôt; alors il pleura lui-même! Toutefois, il ne me dit rien qui, pût me détourner de ma vocation ; il me fit simplement remarquer que j'étais encore bien jeune pour prendre une détermination aussi grave ; et, comme j'insistais, défendant bien ma cause, mon incomparable père avec sa droite et généreuse nature fut bientôt convaincu. Nous continuâmes longtemps notre pro-
menade; mon cœur était soulagé, papa ne versait plus de larmes. Il me parla comme un saint. S'approchant d’un mur peu élevé, il me montra de petites fleurs blanches, semblables à des lis en miniature ; et, prenant une de ces fleurs, il me la donna, m'’expliquant avec quel soin le Seigneur l'avait fait éclore et conservée jusqu’à ce jour.
Je croyais écouter mon, histoire, tant la ressemblance était frappante entre la petite fleur et la petite Thérèse. Je reçus cette fleurette comme une relique ; et je vis qu’en voulant la cueillir, papa avait enlevé toutes ses racines sans les briser : elle paraissait destinée à vivre encore dans une autre terre plus fertile. Cette même action, mon cher petit père venait de la faire pour moi, en me permettant de quitter, pour la montagne du Carmel, la douce vallée témoin de mes premiers pas dans la vie.
Je collai ma petite fleur blanche sur une image de Notre- Dame des Victoires : la sainte Vierge lui sourit, et le petit Jésus semble la tenir dans sa main. C’est là qu’elle est encore, seulement la tige s’est brisée tout près de la racine. Le bon Dieu, sans doute, veut me dire par là qu’il brisera bientôt les liens de sa petite fleur et ne la laissera pas se faner sur la tÊTEe
Après avoir obtenu le consentement de papa, je croyais pouvoir m'envoler sans crainte au Carmel. Hélas ! mon oncle, après avoir entendu à son tour mes confidences, déclara que cette entrée à quinze ans, dans un ordre austère, lui paraissait contre la prudence humaine : que ce serait faire tort à la religion de laisser une enfant embrasser une pareille vie. Il ajouta qu’il allait y mettre de son côté toute l'opposition possible, et qu’à moins d’un miracle, il ne changerait pas d'avis. se
Je m'aperçus que tous les raisonnements étaient inutiles, et je me retirai, le cœur plongé dans la plus profonde
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amertume. Ma seule consolation était la prière; je suppliais Jésus de faire le miracle demandé, puisqu’à ce prix seulement je pouvais répondre à son appel. Un temps assez long s'écoula ; mon oncle ne semblait plus se souvenir de notre entretien ; mais j'ai su plus tard que, tout au contraire, je le préoccupais beaucoup.
Avant de faire luire sur mon âme un rayon d'espérance, le Seigneur voulut m'envoyer un autre martyre bien douloureux qui dura trois jours. Oh! jamais je n’ai si bien compris la peine amère de la sainte Vierge et de saint Joseph, cherchant à travers les rues de Jérusalem le divin Ænfant Jésus. Je me trouvais dans un désert affreux ; ou plutôt mon âme ressemblait au fragile esquif livré sans pilote à la merci des flots orageux. Je le sais, Jésus était là, dormant sur ma nacelle, mais comment le voir au milieu d’une si sombre nuit P Si l'orage avait éclaté ouvertement, un éclair eût peut-être sillonné mes nuages. Sans doute, c’est une bien triste lueur que celle des éclairs ; cependant, à leur clarté, j'aurais aperçu un instant le Bien-Aimé de mon cœur.
Mais non... c'était la nuit! la nuit profonde, le délaissement complet, une véritable mort! Comme le divin Maître, au Jardin de l’Agonie, je me sentais seule, ne trouvant de consolation ni du côté de la terre, ni du côté des cieux. La nature semblait prendre part à ma tristesse amère : pendant ces trois jours, le soleil ne montra pas un seul de ses rayons et la pluie tomba par torrents. J'en fis toujours la remarque : dans toutes les circonstances de ma vie, la nature était l’image de mon âme. Quand je pleurais, le ciel pleurait avec moi; quand je jouissais, l’azur du firmament ne se trouvait obscurci d'aucun nuage.
Le quatrième jour qui se trouvait un samedi, j'allai voir mon oncle. Quelle ne fut pas ma surprise en le trouvant tout changé à mon égard! D'abord, sans que je lui en eusse
témoigné le désir, il me fit entrer dans son cabinet; puis, commençant par m'adresser de doux reproches sur ma manière d’être, un peu gênée avec lui, il me dit que le miracle exigé n’était plus nécessaire ; qu'ayant prié le bon Dieu de lui donner une simple inclination de cœur, il venait de l'obtenir. Je ne le reconnaissais plus. Il m’embrassa avec la tendresse d’un père, ajoutant d’un ton bien ému : « Va en paix, ma chère enfant, tu es une petite fleur privilégiée que le Seigneur veut cueillir, je ne m’y opposerai pas. »
Avec quelle allégresse je repris le chemin des Buissonnets sous le beau ciel dont les nuages s'étaient complètement dissipés! Dans mon âme aussi la nuit avait cessé. Jésus se réveillant m'avait rendu la joie, je n’entendais plus le bruit des vagues : au lieu du vent de l’épreuve, une brise légère enflait ma voile et je me croyais au port! Hélas! plus d’un orage devait encore s'élever, me faisant craindre à certaines heures, de m'être éloignée sans retour du rivage si ardemment désiré.
Après avoir obtenu le consentement de mon oncle, j'appris par vous, ma Mère, que M. le Supérieur du Carmel ne me permettait pas d'entrer avant l’âge de vingt et un ans. Personne n'avait pensé à cette opposition, la plus grave, la plus invincible de toutes. Cependant, sans perdre courage, j'allai moi-même avec mon père lui exposer mes désirs. Il me reçut très froidement, et rien ne put changer ses dispositions. Nous le quittämes enfin sur un non bien arrêté : « Toutefois, ajouta-t-il, je ne suis que le délégué de Monseigneur ; s’il permet cette entrée, je n’aurai plus rien à dire. » En sortant du presbytère, nous nous trouvâmes sous une pluie torrentielle; hélas! de gros nuages aussi chargeaient le fiimament de mon âme. Papa ne savait comment me consoler. Il me promit de me conduire à Bayeux si je le désirais ; j’acceptai avec reconnaissance.
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Bien des événements se passèrent avant qu'il nous fût possible d'accomplir ce voyage. A l'extérieur, ma vie parais-
sait la même : j'étudiais, et surtout je grandissais dans
l'amour du bon Dieu. J'avais parfois des élans, de véritables transports.
Un soir, ne sachant comment dire à Jésus que je l’aimais et combien je désirais qu’il fût partout servi et glorifié, je pensai avec douleur qu’il ne monterait jamais des abimes de l'enfer un seul acte d'amour. Alors je m’écriai que, de bon cœur, je consentirais à me voir plongée dans ce lieu de tourments et de blasphèmes, pour qu’il y fût aimé éternellement. Cela ne pourrait le glorifier, puisqu'il ne désire que notre bonheur ; mais, quand on aime, on éprouve le besoin de dire mille folies. Si je parlais ainsi, ce n’était pas que le ciel n’excitât mon envie; mais alors, mon ciel à moi n’était autre que l'amour, et je sentais, dans mon ardeur, que rien ne pourrait me détacher de l'objet divin qui m'avait ravie.
Vers cette époque, Notre-Seigneur me donna la conso-
lation de voir de près des âmes d’enfants. Voici en quelle
circonstance : Pendant la maladie d’une pauvre mère de famille, je m’occupai beaucoup de ses deux petites filles dont l’aînée n'avait pas six ans. C'était un vrai plaisir pour moi de voir avec quelle candeur elles ajoutaient foi à tout ce que je leur disais. Il faut que le saint baptême dépose dans les âmes un germe bien profond des vertus théologales puisque, dès l'enfance, l'espoir des biens futurs suffit pour faire accepter des sacrifices. Lorsque je voulais voir mes deux petites filles bien conciliantes entre elles, au lieu de leur promettre des jouets et des bonbons, je leur parlais des récompenses éternelles que le petit Jésus donnera aux enfants sages. L'aïnée, dont la raison commençait à se développer, me regardait avec une expression de vive joie et me faisait mille questions char-
PR TEE En us mer
mantes sur le petit Jésus et son beau ciel. Elle me promettait ensuite avec enthousiasme de toujours céder à sa sœur, ajoutant que, jamais de sa vie, elle n’oublierait les leçons de « la grande demoiselle » — c’est ainsi qu'elle m'appelait.
Considérant ces âmes innocentes, je les comparais à une cire molle sur laquelle on peut graver toute empreinte; celle du mal, hélas! comme celle du bien; et je compris la parole de Jésus : Qu'il vaudrait mieux être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits enfants ‘. Ah! que d’âmes arriveraient à une haute sainteté si, dès le principe, elles étaient bien dirigées!
Je le sais, Dieu n’a besoin de personne pour accomplir son œuvre de sanctification ; mais, comme il permet à un habile jardinier d'élever des plantes rares et délicates, lui donnant à cet effet la science nécessaire, tout en se réservant le soin de féconder ; ainsi veut-il être aidé dans sa divine culture des âmes. Qu'’arriverait-il si un horticulteur maladroit ne greffait pas bien ses arbres ? s’il ne savait pas reconnaître la nature de chacun et voulait faire éclore, par exemple, des roses sur un pêcher?
Cela me fait souvenir qu'autrefois, parmi mes oiseaux, j'avais un serin qui chantait à ravir; javais aussi un petit linot auquel je prodiguais des soins particuliers, l'ayant adopté à sa sortie du nid. Ce pauvre petit prisonnier, privé des leçons de musique de ses parents et n’entendant du matin au soir que les joyeuses roulades du serin, voulut l’imiter un beau jour. — Difficile entreprise pour un linot! — C'était charmant de voir les efforts de ce pauvre petit, dont la douce voix eut bien du mal à s’accorder avec les notes vibrantes de son maître. [Il y arriva cependant, à ma grande sur-
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prise, et son chant devint absolument le même que celui du serin.
O ma Mère, vous savez qui m'a appris à chanter dès Venfance! Vous savez quelles voix m'ont charmée! Et maintenant j'espère un jour, malgré ma faiblesse, redire éternellement le cantique d’amour dont j'ai entendu bien des fois moduler ici-bas les notes harmonieuses…
Mais où en suis-je? .Ces réflexions m'ont entraînée trop loin. Je reprends vite le récit de ma vocation.
Le 31 octobre 1887, je partis pour Bayeux, seule avec mon père, le cœur rempli d'espérance, mais aussi bien émue à la pensée de me présenter à l'évêché. Pour la première fois de ma vie, je devais aller faire une visite sans être accompagnée de mes sœurs; et cette visite était à un Evêque! Moi qui n'avais jamais besoin de parler que pour répondre aux questions qui m'étaient adressées, je devais expliquer et développer les raisons qui me faisaient solliciter mon entrée au Carmel, afin de donner des preuves de la solidité de ma vocation.
Qu'il m'en a coûté pour surmonter à ce point ma timidité! Oh! c’est bien vrai que jamais l'amour ne trouve d'imposstbilité, parce qu’il se croit tout posstble et tout permis *. C'était bien, en effet, le seul amour de Jésus qui pouvait me faire braver ces difficultés et celles qui suivirent ; car je devais acheter mon bonheur par de grandes épreuves. Aujourd’hui, sans doute, je trouve l'avoir payé bien peu cher, et je serais prête à supporter des peines mille fois plus amères pour lacquérir, si je ne l'avais pas encore.
Les cataractes du ciel semblaient ouvertes quand nous arrivâmes à l’évêché. M. l'abbé Révérony, Vicaire général,
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90 La Bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus.
qui lui-même avait fixé la date du voyage, se montra très aimable, bien qu’un peu étonné. Apercevant des larmes dans mes yeux, il me dit : « Ah! je vois des diamants, il ne faut pas les montrer à Monseigneur ! »
Nous traversâmes alors de grands salons où-je me faisais l'effet d’une petite fourmi et me demandais ce que j'allais oser dire! Monseigneur se promenait en ce moment dans une galerie, avec deux prêtres ; je vis M. le Grand Vicaire échanger avec lui quelques mots, et revenir en sa compagnie dans l'appartement où nous attendions. Là, trois énormes fauteuils étaient placés devant la cheminée où pétillait un feu ardent.
En voyant entrer Monseigneur, papa se mit à genoux
près de moi pour recevoir sa bénédiction, puis Sa Grandeur nous fit asseoir. M. Révérony me présenta le fauteuil du milieu : je m'’excusai poliment; il insista, me disant de montrer si j'étais capable d’obéir. Aussitôt je m’exécutai sans la moindre réflexion, et j’eus la confusion de lui voir prendre une chaise, tandis que je me trouvais enfoncée dans un sièpe monumental où quatre comme moi auraient été à l’aise — plus à l’aise que moi, car j'étais loin d’y être! — J’espérais que papa allait parler; mais il me dit d'expliquer le but de notre visite. Je le fis le plus éloquemment possible, tout en comprenant très bien qu'un simple mot du Supérieur m'eût plus servi que mes raisons. Hélas ! son opposition ne plaidait guère en ma faveur.
Monseigneur me demanda s’il y avait longtemps que je désirais le Carmel.
« Oh ! oui, Monseigneur, bien longtemps. |
— Voyons, reprit en riant M. Révérony, il ne peut toujours pas y avoir quinze ans de cela !
— C'est vrai, répondis-je, mais il n'y a pas beaucoup d'années à retrancher; car j'ai désiré me donner au bon Dieu dès l’âge de trois ans. »
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Monseigneur, croyant être agréable à papa, essaya de me faire comprendre que je devais rester quelque temps encore près de lui. Quelles ne furent pas la surprise et l'édification de Sa Grandeur de le voir alors prendre mon parti! ajoutant, d’un air plein de bonté, que nous devions aller à Rome avec le pèlerinage diocésain et que je n’hésiterais pas à parler au Saint-Père, si je n’obtenais auparavant la permission sollicitée.
Cependant, un entretien avec le Supérieur fut exigé comme indispensable, avant de nous donner aucune décision. Je ne pouvais rien entendre qui me fit plus de peine; car je connaissais son opposition formelle et bien arrêtée. Aussi, sans tenir compte de la recommandation de M. l'abbé Révérony, je fis plus que montrer des diamants à Monseigneur, je lu: en donnaï. Je vis bien qu'il était touché; il me fi des caresses comme jamais, paraît-il, aucune enfant n’en avait reçu de lui.
« Tout n’est pas perdu, ma chère petite, me dit-il; mais je suis bien content que vous fassiez avec votre bon père le voyage de Rome : vous affermirez ainsi votre vocation. Au lieu de pleurer, vous devriez vous réjouir! D'ailleurs, la semaine prochaine je vais aller à Lisieux ; je parlerai de vous à M. le Supérieur, et, certainement, vous recevrez ma réponse en ltalie. »
Sa Grandeur nous conduisit ensuite jusqu'au jardin; papa l’intéressa beaucoup en lui racontant que, ce matin même, afin de paraître plus âgée, je m'étais relevé les cheveux. Ceci ne fut pas perdu ! Aujourd’hui, je le sais, Monseigneur ne parle à personne de sa petite fille, sans raconter l’histoire des cheveux. — J'aurais préféré, je l'avoue, que cette révélation ne se fit point. M. le Grand Vicaire nous accompagna jusqu’à la porte, disant que jamais chose pareille ne s'était vue : un père aussi empressé de donner son enfant à Dieu, que cette enfant de s'offrir elle-même.
. I fallut donc reprendre le chemin de Lisieux sans aucune réponse favorable. Il me semblait que mon avenir était brisé pour toujours; plus j’approchais du terme, plus je voyais mes affaires s’embrouiller. Cependant je ne cessai point d’avoir au fond de l’âme une grande paix, parce que je ne cherchais que la volonté du Seigneur.