‹ La bienheureuse Thérese de l'Enfant-Jésus (volume 2)Chapitre 20 sur 115 · SERRES · texte numérisé non relu

SERRES

que les saints Apôtres, la terre arrosée du sang des Martyrs, et mon âme s’est agrandie au contact des choses saintes.

Je suis bien heureuse d’être allée à Rome; mais je comprends les personnes qui supposaient ce voyage entrepris par mon père dans le but de changer mes idées de vie religieuse. [l y avait certainement de quoi ébranler une vocation mal affermie.

Nous nous trouvâmes d’abord, Céline et moi, au milieu du grand monde qui composait presque exclusivement le pèlerinage. Ah ! bien loin de nous éblouir, tous ces titres de noblesse ne nous parurent qu’une vaine fumée. J'ai compris cette parole de l’Imitation : « Ne poursuivez pas cette ombre que l’on appelle un grand nom .» J'ai compris que la vraie grandeur ne se trouve point dans le nom, mais dans l’âme.

Le Prophète nous dit que le Seigneur donnera UN AUTRE NOM à ses élus ?; et nous lisons dans saint Jean : « Le vainqueur receyra une pierre blanche, sur laquelle est écrit un NOM NOUVEAU que nul ne connaît, hors celui qui le reçoit ®.» C'est donc au ciel que nous saurons nos titres de noblesse. Alors chacun recevra de Dieu la louange qu’il mérite *, et celui qui, sur la terre, aura choisi d’être le plus pauvre, le plus inconnu pour l’amour de Notre-Seigneur, celui-là sera le premier, le plus noble et le plus riche.

La seconde expérience que j'ai faite regarde les prêtres. Jusque-là, je ne pouvais comprendre le but principal de la réforme du Carmel; prier pour les pécheurs me ravissait, mais prier pour les prêtres dont les âmes me semblaient plus pures que le cristal, cela me paraissait étonnant! Ah! j'ai compris ma vocation en Italie. Ce n'était pas aller chercher trop loin une aussi utile connaissance.

1 Jmit., 1. IT, c. xxiv, 2. — ? Is., Lxv, 15. — 5 Apoc., ni, 17. — + I] Cor. IV D: k

Histoire d'une âme. — Chapitre sixième. 95

Pendant un mois, j'ai rencontré beaucoup de saints prêtres ; et j'ai vu que, si leur sublime dignité les élève au-dessus des Anges, ils n’en sont pas moins des hommes faibles et fragiles. Donc, si de saints prêtres, que Jésus appelle dans l'Evangile : de sel de la terre, montrent qu’ils ont besoin de prières, que faut-il penser de ceux qui sont tièdes? Jésus n’a-t-il

pas dit encore : « Si le sel vient à s'affadir, avec quoi

l’assaisonnera-t-on ! P »

O ma Mère, qu'elle est belle notre vocation ! C’est à nous, c'est au Carmel de conserver le sel de la terre! Nous offrons nos prières et nos sacrifices pour les apôtres du Seigneur ; nous devons être nous-mêmes leurs apôtres, tandis que, par leurs paroles et leurs exemples, ils évangélisent les âmes de nos frères. Quelle noble mission est la nôtre! Mais je dois en rester là, je sens que, sur ce sujet, ma plume ne s’arrêterait jamais.

Je vais, ma Mère chérie, vous raconter mon voyage avec quelques détails :

Le 4 novembre, à trois heures du matin, nous traversions la ville de Lisieux encore ensevelie dans les ombres de la nuit. Bien des impressions passèrent en mon âme : je me sentais aller vers l'inconnu, je savais que de grandes choses m'attendaient là-bas Ù

Arrivés à Paris, papa nous en fit visiter toutes les merveilles ; pour moi, je n’en trouvai qu’une seule : Notre-Dame des Victoires. Ce que j'éprouvai dans son sanctuaire, je ne pourrais le dire. Les grâces qu'elle m’accorda ressemblaient à celles de ma première Communion : j'étais remplie de paix et. de bonheur. C’est là que ma Mère, la Vierge Marie, me dit clairement que c'était bien elle qui m'avait souri et

1 Matt., v, 13.

m'avait guérie. Avec quelle ferveur je la suppliai de me garder toujours et de réaliser mon rêve, en me cachant à Pombre de son manteau virginal! Je lui demandai encore d’éloigner de moi toutes les occasions de péché.

Je n'ignorais pas que, pendant mon voyage, il se rencontrerait bien des choses capables de me troubler; n’ayant aucune connaissance du mal, je craignais de le découvrir. Je n'avais pas expérimenté que fout est pur pour les purs ‘, que . l’âme simple et droite ne voit de mal à rien, puisque le mal n'existe que dans les cœurs impurs, et non dans les objets insensibles. Je priai aussi saint Joseph de veiller sur moi; depuis mon enfance, ma dévotion pour lui se confondait avec mon amour pour la très sainte Vierge. Chaque jour, je récitais la prière : « O saint Joseph, père et protecteur des vierges. » Il me semblait donc être bien protégée et tout à fait à l’abri du danger.

Après notre consécration au Sacré-Cœur, dans la basilique de Montmartre, nous partimes de Paris, le 7 novembre. Comme il s'agissait de mettre chaque compartiment de wagon sous le vocable d’un saint, il était convenu de décerner cet honneur à l’un des prêtres qui habitaient ce compartiment : soit en adoptant son patron ou celui de sa paroisse.

Et voici qu'en présence de tous les pèlerins, nous entendîimes appeler le nôtre : Saint Martin. Papa, très sensible à cette délicatesse, alla remercier immédiatement Mgr Legoux, grand Vicaire de Coutances et directeur du pèlerinage. Depuis, plusieurs personnes ne l’appelaient pas autrement que monsieur Saint Martin.

M. l'abbé Révérony examinait soigneusement toutes mes actions; je l'apercevais de loin qui m'observait, A table, lorsque je n'étais pas en face de lui, il trouvait moyen de se

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