‹ La bienheureuse Thérese de l'Enfant-Jésus (volume 2)Chapitre 22 sur 115 · THÉRÈSE AUX PIEDS DE LÉON XIII · texte numérisé non relu

THÉRÈSE AUX PIEDS DE LÉON XIII

(Reproduction d’un tableau de Céline.)

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Histoire d'une âme. — Chapitre sixième. 107

Mon épreuve était grande; mais, ayant fait absolument tout ce qui dépendait de moi pour répondre à l’appel du bon Dieu, je dois avouer que, malgré mes larmes, je ressentais au fond du cœur une grande paix. Toutefois cette paix résidait dans l’intime, et l’'amertume remplissait mon âme jusqu'aux bords. Et Jésus se taisait.. [1 semblait absent, rien ne me révélait sa présence.

Ce jour-là encore, le soleil n'osa pas briller ; et le beau ciel bleu d'Italie, chargé de nuages sombres, ne cessa de pleurer avec moi. Ah! c'était fini! Mon voyage n’avait plus aucun charme à mes yeux, puisque le but venait d'en être manqué. Cependant les dernières paroles du Saint-Père auraient dû me consoler comme une véritable prophétie. En effet, malgré tous les obstacles, ce que le bon Dieu a voulu s'est accompli : il n’a pas permis aux créatures de faire ce qu’elles voulaient, mais sa volonté à lui. k

Depuis quelque temps, je m'étais offerte à l'Enfant Jésus pour être son petit jouet. Je lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d’un jouet de prix que les enfants se contentent de regarder sans oser y toucher ; mais comme d'une petite balle de nulle valeur, qu'il pouvait jeter à terre, pousser du pied, percer, laisser dans un coin, ou bien presser sur. son cœur si cela lui faisait plaisir. En un mot, je voulais amuser le petit Jésus et me livrer à ses caprices enfantins.

Il venait d’exaucer ma prière! À Rome, Jésus perça son petit jouet... / voulait voir sans doute ce qu'il ÿ avait dèdans… et puis, content de sa découverte, il laissa tomber sa petite balle et s'endormit. Que fit-il pendant son doux sommeil, et que devint la balle abandonnée? — Jésus rêva qu'il s'amusait encore ; qu'il la prenait, la laissait tour à tour ; qu'il l'envoyait bien loin rouler et finalement la pressait sur son Cœur, sans plus jamais permettre qu'elle s'éloignât de sa petite main.

Vous comprenez, ma Mère, la tristesse de la petite balle en se voyant par terre! Cependant elle ne cessait d'espérer contre toute espérance.

Quelques jours après le 20 novembre, mon père étant allé rendre visite au vénéré Frère Siméon, — directeur et fondateur du Collège Saint-Joseph — rencontra dans l’établissement M. l'abbé Révérony, et lui reprocha aimablement de ne m'avoir pas aidée dans ma difficile entreprise ; puis il raconta l’histoire au Cher Frère Siméon. Le bon vieillard écouta ce récit avec beaucoup d'intérêt, en prit même des notes et dit avec émotion : « On ne voit pas cela en Italie! »

Au lendemain de la mémorable journée de l’audience, il nous fallut partir pour Naples et Pompéi. Le Vésuve, en notre honneur, fit entendre de nombreux coups de canon, laissant. échapper de son cratère une épaisse colonne de fumée. Ses traces sur Pompéi sont effrayantes ! Elles montrent la puissance de Dieu qui regarde la terre et la fait trembler, qui touche les montagnes et les réduit en cendres !. J'aurais désiré me promener seule au milieu des ruines, méditant sur la fragilité des choses humaines; mais il ne fallut pas songer à cette solitude.

A Naples, nous fimes une magnifique promenade au monastère de San Martino, situé sur une haute colline dominant la ville entière. Mais, au retour, nos chevaux prirent le mors aux dents, et je n’attribue qu’à la protection de nos anges gardiens d’être arrivés sains et saufs à notre splendide hôtel. Ce mot splendide n’est pas de trop ; pendant tout le cours de notre voyage, nous sommes descendus dans des hôtels princiers. Jamais je n'avais été entourée de tant de luxe. C'est bien le cas de le dire : la richesse ne fait pas le

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Histoire d'une âme. — Chapitre sixième. 109 bonheur. Je me serais trouvée plus heureuse mille fois sous un toit de chaume, avec l'espérance du Carmel, qu’auprès des lambris dorés, des escaliers de marbre, des tapis de soie, avec l’'amertume dans le cœur.

Ah! je l’ai bien senti, la joie ne se trouve pas dans les objets qui nous entourent, elle réside au plus intime de l’âme. On peut aussi bien la posséder au fond d’une obscure prison que dans un palais royal. Ainsi je suis plus heureuse au Carmel, même au milieu des épreuves intérieures et extérieures, que dans le monde où rien ne me manquait, surtout les douceurs du foyer paternel.

Bien que mon âme fût plongée dans la tristesse, au dehors j'étais la même ; car je croyais cachée ma demande au Saint- Père. Bientôt je pus me convaincre du contraire. Restée seule un jour dans le wagon avec Céline, tandis que les pèlerins descendaient au buffet, je vis Mgr Legoux se présenter à la portière. Après m'avoir bien regardée, il me dit en souriant : « Eh bien, comment va notre petite carmélite P » Je compris alors que tout le pèlerinage connaissait mon secret ; d’ailleurs je m’en aperçus à certains regards sympathiques, mais heureusement personne ne m'en parla.

A Assise il m’arriva une petite aventure. Après avoir visité les lieux embaumés par les vertus de saint François et de sainte Claire, j'égarai dans le monastère la boucle de ma ceinture. Le.temps de la chercher et de l’ajuster au ruban me fit perdre l’heure du départ. Lorsque je me présentai à la porte, toutes les voitures avaient disparu, à l'exception d’une seule : celle de M. le grand Vicaire de Bayeux! Fallait-il courir après les [voitures que je ne voyais plus, m'exposer à manquer le train, ou demander une place dans la calèche de M. Révérony ? Je me décidai à ce parti le plus sage.

Essayant de paraître très peu embarrassée, malgré mon extrême embarras, je lui exposai ma situation critique et le

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mis dans l'embarras lui-même, car sa voiture était absolument au complet. Mais un de ces messieurs se hâta de descendre et, me faisant monter à sa place, alla s'asseoir modestement près du cocher. Je ressemblais à un écureuil pris dans un piège ! J'étais loin de me sentir à l'aise, entourée de tous ces grands personnages, juste vis-à-vis du plus redoutable! Il fut cependant très aimable pour moi, interrompant de temps à autre la conversation pour me parler du Carmel, et me promettant de faire tout ce qui dépendrait de lui pour réaliser mon désir d'entrer à quinze ans.

Cette rencontre mit du baume sur ma plaie, sans toutefois m'empêcher de souffrir. J'avais perdu confiance en la créature, et ne pouvais plus m'appuyer que sur Dieu seul.

Cependant ma tristesse ne m’empêcha pas de prendre un vif intérêt aux saints lieux que nous visitions. À Florence, je fus heureuse de contempler sainte Madeleine de Pazzi au milieu du chœur des Carmélites. Tous les pèlerins voulaient faire toucher leurs chapelets au tombeau de la sainte; mais ma main se trouva seule assez petite pour passer dans les trous de la grille. Ainsi je me vis chargée de ce noble office qui dura longtemps et me rendit bien fière.

Ce n’était pas la première fois que j’obtenais des privilèges. À Rome, dans l’église Sainte-Croix de Jérusalem, nous vénérâmes plusieurs fragments de la vraie Croix, deux épines et l’un des clous sacrés. Afin de les considérer à mon aise, je fis en sorte de rester la dernière; et comme le religieux chargé de ces précieux trésors s'apprétait à les remettre sur l'autel, je lui demandai si je pouvais y toucher. Il me répondit affirmativement, paraissant douter que j'y réussisse ; je passai alors mon petit doigt dans une ouverture du reliquaire, et pus toucher ainsi au clou précieux qui fut baigné du sang de Jésus. On le voit, j'agissais avec lui comme une enfant qui se croit tout permis et regarde les trésors de son père comme les siens.

Histoire d'une âme. — Chapitre sixième. III

Après avoir passé par Pise et Gênes, nous revinmes en France sur un parcours des plus splendides. Tantôt nous .longions la mer; et, par suite d’une tempête, le chemin de fer, un jour, s’en trouva si près, que les vagues semblaient arriver jusqu’à nous. Plus loin, nous traversions des plaines couvertes d’orangers, d’oliviers, de palmiers gracieux. Le soir, les nombreux ports de mer s’éclairaient de lumières éclatantes, tandis qu’au firmament d'azur scintillaient les premières étoiles. Ce féerique tableau. c'était sans regret que je le voyais s’'évanouir; mon cœur aspirait à d’autres merveilles!

Cependant, papa me proposait encore un voyage à Jérusalem ; mais, malgré l'attrait naturel qui me portait à visiter les lieux sanctifiés par le passage de Notre-Seigneur, j'étais lasse des pèlerinages de la terre, je ne désirais plus que les beautés du ciel; et, pour les donner aux âmes, je voulais au plus tôt devenir prisonnière.

Hélas ! avant de voir s'ouvrir les portes de ma prison bénie, je le sentais, il me fallait encore lutter et souffrir ; toutefois ma confiance ne diminuait pas, et Ep entrer: le25 décembre, jour de Noël.

A peine de retour à Lisieux, notre première visite fut pour le Carmel. Quelle entrevue! Vous vous en souvenez, ma Mère! Je m'abandonnai complètement à vous, ayant de mon côté épuisé toutes les ressources. Vous me dîtes d'écrire à Monseigneur et de lui rappeler sa promesse : j'obéis aussitôt. La lettre jetée à la poste, je croyais recevoir sans aucun retard la permission de m’envoler. Chaque jour, hélas ! nouvelle déception ! La belle fête de Noël arriva, et Jésus dormait encore. [1 laissa par terre sa petite balle, sans même jeter sur elle un regard!

Cette épreuve fut bien grande; mais Celui dont le Cœur veille toujours m'enseigna que, pour une âme dont la foi

égale seulement un petit grain de sénevé, il accorde des miracles, dans le but d’affermir cette foi si petite; mais que, pour ses intimes, pour sa Mère, il ne fit pas de miracles avant d’avoir éprouvé leur foi. Ne laissa-t-il pas mourir Lazare, bien que Marthe et Marie lui eussent envoyé dire qu'il était malade ? Aux noces de Cana, la sainte Vierge ayant demandé à Jésus de secourir le maître de la maison, ne lui répondit-il pas que son heure n’était point venue ? Mais après l'épreuve, quelle récompense ! L’eau se change en vin, Lazare ressuscite.. Ainsi le Bien-Aimé agit-il avec sa petite Thérèse : après l’avoir longtemps éprouvée, il combla tous ses désirs.

Pour mes étrennes du 1°" janvier 1888, Jésus me fit encore présent de sa croix. Mère Marie de Gonzague m'écrivit qu’elle avait en main la réponse de Monseigneur depuis le 28 décembre, fête des saints Innocents ; que cette réponse autorisait mon entrée immédiate, cependant qu'elle était décidée à ne m'’ouvrir qu'après le carême! Je ne pus retenir mes larmes à la pensée d’un si long délai. Cette épreuve eut pour moi un caractère tout spécial : je voyais mes liens rompus du côté du monde, et maintenant l'Arche sainte à son tour refusait de recueillir la pauvre petite colombe !

Comment se passèrent ces trois mois, si riches pour mon âme en souffrances, mais plus encore en grâces de toutes sortes ? D'abord il me vint à l’esprit de ne pas me gêner, de mener une vie moins réglée que d'habitude; puis le bon Dieu me fit comprendre le bienfait du temps qui m'était offert, et je résolus de me livrer plus que jamais à une vie sérieuse et mortifiée.

Lorsque je dis mortifiée, je n’entends pas les pénitences des saints. Loin de ressembler aux belles âmes qui, dès leur enfance, pratiquent toute espèce de macérations, je faisais uniquement consister les miennes à briser ma volonté, à

Histoire d'une âme. — Chapitre sixième. TE

retenir une parole de réplique, à rendre de petits services autour de moi sans les faire valoir, et mille autres choses . de ce genre. Par la pratique de ces riens, je me préparais à devenir la fiancée de Jésus, et je ne puis dire combien cette attente me fit grandir dans l’abandon, l’humilité et les autres vertus.

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CEPAPDPRE VI

Entrée de Thérèse dans l’Arche bénie.

Premières épreuves. — Les fiançailles divines, De la neige. — Une grande douleur.

1 lundi, 9 avril 1888, fut choisi pour mon entrée. — C'était le jour ou l’on célébrait au Carmel la fête de l’Annonciation, remise à cause du Carême. — La veille, nous nous trouvions tous réunis autour de cette table de famille où je devais m’asseoir une Nx.at dernière fois. Que ces adieux sont déchirants!

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