‹ La bienheureuse Thérese de l'Enfant-Jésus (volume 2)Chapitre 34 sur 115 · TE · texte numérisé non relu

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Enfin nous arrivions sans autre accident au réfectoire. Là, surgissaient d’autres difficultés : je devais installer ma pauvre infirme à sa place et agir adroitement pour ne pas la blesser ; ensuite relever ses manches, toujours d'une certaine manière, après cela je pouvais m'en aller.

Mais je m’aperçus bientôt qu’elle coupait son pain avec une peine extrême; et depuis, je ne la quittais pas sans lui avoir rendu ce dernier service. Comme elle ne m'en avait jamais exprimé le désir, elle resta très touchée de mon attention, et ce fut par ce moyen nullement cherché que je gagnai entièrement sa confiance, surtout — je l’ai appris plus tard — parce qu'après tous mes petits services, je lui faisais, disaitelle, mon plus beau sourire.

Ma Mère, il y a bien longtemps que cet acte de vertu est accompli, et pourtant le Seigneur m'en laisse le souvenir comme un parfum, une brise du ciel. Un soir d'hiver, j’accomplissais comme d'habitude l’humble office dont je viens de parler : il faisait froid, il faisait nuit. Tout à coup, j'entendis dans le lointain le son harmonieux de plusieurs instruments de musique, et je me représentai un salon richement meublé, éclairé de brillantes lumières, étincelant de dorures ; dans ce salon, des jeunes filles élégamment vêtues recevant et prodiguant mille politesses mondaines. Puis mon regard se portà sur la pauvre malade que je soutenais. Au lieu d’une mélodie, j'entendais de temps à autre ses gémissements plaintifs ; au lieu de dorures, je voyais les briques de notre cloître austère à peine éclairé d’une faible lueur.

Ce contraste impressionna doucement mon âme. Le Seigneur l’illumina des rayons de la vérité qui surpassent tellement l'éclat ténébreux des plaisirs de la terre que, pour jouir mille ans de ces fêtes mondaines, je n'aurais pas donné les dix minutes employées à mon acte de charité.

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Ah! si déjà dans la souffrance, au sein du combat, on peut goûter de semblables délices en pensant que Dieu nous a retirées du monde, que sera-ce là-haut lorsque nous verrons, au milieu d'une gloire éternelle et d’un repos sans fin, la grâce incomparable qu'il nous à faite en nous choisissant pour habiter dans sa maison, véritable portique des cieux ?

Ce n'est pas toujours avec ces transports d’allégresse que j'ai pratiqué la charité ; mais, au commencement de ma vie religieuse, Jésus voulut me faire sentir combien il est doux de le voir dans l’âme de ses épouses : aussi, lorsque je conduisais ma sœur Saint-Pierre, c'était avec tant d'amour, qu'il m'eût été impossible de mieux faire si j'avais conduit Notre- Seigneur lui-même.

La pratique de la charité ne m'a pas toujours été si douce,

‘je vous le disais à l'instant, ma Mère chérie. Pour vous le

prouver, je vais vous raconter, entre bien d’autres, quelquesuns de mes combats :

Longtemps, à l’oraison, je ne fus pas éloignée d’une sœur qui ne cessait de remuer, ou son chapelet, ou je ne sais quelle autre chose ; peut-être n’y avait-il que moi à l'entendre, car j'ai l'oreille extrêmement fine; mais dire la fatigue que j'en éprouvais serait chose impossible! J'aurais voulu tourner la tête pour regarder la coupable et faire cesser son tapage ; cependant au fond du cœur, je sentais qu’il valait mieux souffrir cela patiemment pour l’amour du bon Dieu d’abord, et puis aussi pour éviter une occasion de peine. 4

Je restais donc tranquille, mais parfois la sueur m'inondait, et j'étais obligée de faire simplement une oraison de souffrance. Enfin je cherchais le moyen de souffrir avec paix et joie, au moins dans l’intime de l'âme; alors je tâchais d'aimer ce petit bruit désagréable. Au lieu d’essayer de ne pas l'en-

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tendre, — chose impossible — je mettais mon attention à le bien écouter, comme s’il eût été un ravissant concert ; et mon oraison, qui n'était pas celle de quiétude, se passait à offrir ce concert à Jésus.

Une autre fois, je me trouvais à la buanderie devant une sœur qui, tout en lavant les mouchoirs, me lançait de l'eau sale à chaque instant. Mon premier mouvement fut de me reculer en m'’essuyant le visage, afin de montrer à celle qui m'aspergeait de la sorte qu’elle me rendrait service en se tenant tranquille; mais aussitôt je pensai que j'étais bien sotte de refuser des trésors que l’on m'offrait si généreusement, et je me gardai bien de faire paraître mon ennui. Je fis tous mes efforts, au contraire, pour désirer recevoir beaucoup d’eau sale, si bien qu’au bout d’une demi-heure, j'avais vraiment pris goût à ce nouveau genre d’aspersion, et je me promis de revenir autant que possible à cette place fortunée où l’on servait gratuitement tant de richesses.

Ma Mère, vous voyez que je suis une très petite âme qui ne peut offrir au bon Dieu que de très petites choses ; encore m'arrive-t-il souvent de laisser échapper ces petits sacrifices qui donnent tant de paix au cœur; mais cela ne me décourage pas, je supporte d’avoir un peu moins de paix et je tâche d’être plus vigilante une autre fois.

Ah! que le Seigneur me rend heureuse ! Qu'il est facile et doux de le servir sur la terre! Oui, toujours, je le répète, il m'a donné ce que j'ai désiré, ou plutôt il m'a fait désirer ce qu’il voulait me donner. Ainsi, peu de temps avant ma terrible tentation contre la foi, je me disais : Vraiment, je n’ai pas de grandes peines extérieures, et, pour en avoir d’intérieures, il faudra que le bon Dieu change ma voie ; je ne crois pas qu'il le fasse. Pourtant je ne puis toujours vivre ainsi dans le repos. Quel moyen donc trouvera-t-il ?

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La réponse ne se fit pas attendre; elle me montra que Celui que j'aime n’est jamais à court de moyens; car, sans changer ma voie, il me donna cette grande épreuve qui vint mêler bientôt une salutaire amertume à toutes mes douceurs.

Ce n'est pas seulement lorsqu'il veut m'envoyer des épreuves que Jésus me le fait pressentir et désirer. Depuis bien longtemps je gardais un désir qui me paraissait irréalisable : celui d’avoir un frère prêtre. Je pensais souvent que, si mes petits frères ne s'étaient pas envolés au ciel, j'aurais eu le bonheur de les voir monter à l’autel; ce bonheur je le regrettais | Et voilà que le bon Dieu, dépassant mon rêve, — puisque je désirais seulement un frère prêtre qui, chaque jour, pensât à moi au saint autel — m'a unie par les liens de l’âme à deux de ses apôtres. Je veux, ma Mère bien-aimée, vous raconter en détail comment le divin Maître combla mes vœux.

Ce fut notre Mère sainte Thérèse qui m’envoya pour bouquet de fête, en 1895, mon premier frère. C'était un jour de lessive, j'étais bien occupée de mon travail, lorsque Mère Agnès de Jésus, alors Prieure, me prit à l'écart et me lut une lettre d’un jeune séminariste, lequel, inspiré disait-il par sainte Thérèse, demandait une sœur qui se dévouât spécialement à son salut «et au salut des âmes dont il s’occuperait dans la suite; il promettait d’avoir toujours un souvenir pour celle qui deviendrait sa sœur, quand il pourrait offrir le Saint Sacrifice. Et je fus choisie pour devenir la sœur de ce futur missionnaire.

Ma Mère, je ne saurais vous dire mon bonheur. Mon désir, ainsi comblé d’une façon inespérée, fit naître dans mon cœur une joie que j'appellerai enfantine; car il me faut remonter

mt tte retiennent,

Re Re ECS AE cu Pda pi EAN ER ES FRE ee SSS aux jours de mon enfance pour trouver le souvenir de ces joies si vives que l’âme est trop petite pour les contenir. Jamais, depuis des années, je n’avais goûté ce genre de bonheur; je sentais que de ce côté mon âme était neuve, comme si l’on eût touché en elle des cordes musicales restées jusque-là dans l'oubli.

Comprenant les obligations que je m'’imposais, je me mis à l’œuvre, essayant de redoubler de ferveur, et j'écrivis de temps à autre quelques lettres à mon nouveau frère. Sans doute, c’est par la prière et le sacrifice qu’on peut aider les missionnaires, mais parfois, lorsqu'il plaît à Jésus d’unir deux âmes pour sa gloire, il permet qu'elles puissent se communiquer leurs pensées afin de s'exciter à aimer Dieu davantage.

Je le sais, il faut pour cela une volonté expresse de l'autorité; il me semble qu’autrement cette correspondance sollicitée ferait plus de mal que de bien, sinon au missionnaire, du moins à la carmélite continuellement portée par son genre de vie à se replier sur elle-même. Au lieu de l’unir au bon Dieu, cet échange de lettres — même éloigné — lui occuperait inutilement l'esprit; elle s’imaginerait peut-être faire des merveilles, et réellement ne ferait rien du tout que de se procurer, sous couleur de zèle, une distraction superflue.

Mère bien-aimée, me voici partie moi-même, non pas dans une distraction, mais dans une dissertation également susa Je ne me corrigerai jamais de ces longueurs qui

evront être pour vous si fatigantes à lire! Pardonnez-moi, et permettez que je recommence à la prochaine occasion.

L'année dernière, à la fin de mai, ce fut à votre tour de me donner mon second frère; et sur ma réflexion, qu'ayant offert déjà mes pauvres mérites pour un futur apôtre je croyais ne

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pouvoir le faire encore aux intentions d’un autre, vous me fites cette réponse : que l’obéissance doublerait mes mérites.

Dans le fond de mon âme je pensais bien cela ; et, puisque le zèle d’une carmélite doit embrasser le monde, j'espère même, avec la grâce de Dieu, être utile à plus de deux missionnaires. Je prie pour tous, sans laisser de côté les simples prêtres, dont le ministère est aussi difficile parfois que celui des apôtres prêchant les infidèles. Enfin je veux être « fille de l'Eglise » comme notre Mère sainte Thérèse, et prier à toutes les intentions du Vicaire de Jésus-Christ. C’est le but général de ma vie.

Mais, comme je me serais unie spécialement aux œuvres de mes petits frères chéris s'ils eussent vécu, sans délaisser pour cela les grands intérêts de l'Eglise qui embrassent l'univers, ainsi je reste particulièrement unie aux nouveaux frères que Jésus m'a donnés. Tout ce qui m’appartient appartient à chacun d’eux, je sens que Dieu est trop bon, trop généreux pour faire des partages ; il est si riche qu’il donne sans mesure ce que je lui demande, bien que je ne me perde pas en de longues énumérations.

Depuis que j'ai seulement deux frères et mes petites sœurs les novices, si je voulais détailler les besoins de chaque âme, les journées seraient trop courtes, et je craindrais fort d'oublier quelque chose d’important. Aux âmes simples il ne faut pas de moyens compliqués, et comme je suis de ce nombre, Notre- Seigneur m'a inspiré lui-même un petit moyen très simple d'accomplir mes obligations.

Un jour, après la sainte communion, il m'a fait comprendre cette parole des Cantiques : « Aftirez-moi, nous courrons à

l'odeur de vos parfums !.» O Jésus, il n’est donc pas néces-

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