NOEUDS
200 La Bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus. a
saire de dire : En m'attirant, attirez les âmes que j'aime. Cette simple parole : « Attirez-moi » suffit! Oui, lorsqu'une âme s’est laissée captiver par l’odeur enivrante de vos parfums, elle ne saurait courir seule, toutes les âmes qu’elle aime sont entraînées à sa suite; c’est une conséquence naturelle de son attraction vers vous!
De même qu’un torrent entraîne après lui, dans les profondeurs des mers, ce qu’il rencontre sur son passage ; de même, ô mon Jésus, l’âme qui se plonge dans l’océan sans rivages de votre amour attire après elle tous ses trésors ! Seigneur, vous le savez, ces trésors pour moi ce sont les âmes qu’il vous a plu d’unir à la mienne; ces trésors, c’est vous qui me les avez confiés; aussi j'ose emprunter vos propres paroles, celles du dernier soir qui vous vit encore sur notre terre, voyageur et mortel.
Jésus, mon Bien-Aimé! je ne sais pas quel jour mon exil
finira. plus d’un soir, peut-être, me verra chanter encore icibas vos miséricordes ; mais enfin, pour moi aussi viendra le dernier soir. alors je veux pouvoir vous dire : « Je vous ai glorifié sur la terre, j'ai accompli l'œuvre que vous m'ayez donnée à faire, j'ai fait connaître votre Nom à ceux que vous m'avez donnés: ils étaïent à vous, et vous me les avez donnés. C'est maintenant qu’ils connaissent que tout ce que vous m'avez donné vient de vous ; car je leur ai communiqué les paroles que vous m'avez confiées : ils les ont reçues, et ils ont cru que c’est vous qui m'avez envoyée. Je prie pour ceux que vous m'avez donnés, parce qu'ils sont à vous. Je ne suis plus dans le monde, mais pour eux ils y sont encore, tandis que je retourne à vous. Conservez-les à cause de votre Nom.
« Je vais maintenant à vous; et c'est afin que la joie qui vient de vous soit parfaite en eux que je dis ceci, à présent
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que je suis dans le monde... Je ne vous prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal. Ils ne sont point du monde, de même que moi je ne suis pas du monde non plus. |
« Ce n'est pas seulement pour eux que je prie, mais c’est encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu’ils leur entendront dire.
« Mon Dieu, je souhaite qu'où je serai, ceux que vous m'avez donnés y soient aussi avec mot; et que le monde connaïsse que vous les avez aïmés comme vous m'avez aimée moimême !.»
Oui, Seigneur, voilà ce que je voudrais répéter après vous avant de m’envoler dans vos bras! C’est peut-être de la témérité; mais non... Depuis longtemps, ne m'avez-vous pas permis d’être audacieuse avec vous? Comme le père de l’enfant prodigue parlant à son fils aîné, vous m'avez dit : « Tout ce qui est à moi est à toi ?. » Vos paroles, à Jésus, sont donc à moi, et je puis m'en servir pour attirer sur les âmes qui m’appartiennent les faveurs du Père céleste.
Vous le savez, d mon Dieu, je n’ai jamais désiré que vous aimer uniquement, je n’ambitionne pas d'autre gloire. Votre amour m'a prévenue dès mon enfance, il a grandi avec moi, et maintenant c’est un abîme dont je ne puis sonder la profondeur.
L'amour attire l'amour, le mien s’élance vers vous, il voudrait combler l’abîme qui l’attire; mais, hélas! ce n'est même pas une goutte de rosée perdue dans l'Océan ! Pour vous aimer comme vous m'aimez, il me faut emprunter votre propre amour, alors seulement je trouve le repos. O mon Jésus, il me semble que vous ne pouvez combler une âme de plus d'amour que vous n’avez comblé la mienne, c'est pour cela que j'ose
1 Joan., xvur. — ? Lucæ, xv, 31.
vous demander d'aimer ceux que vous m'avez donnés comme vous m'avez aimée moi-même.
Un jour, au ciel, si je découvre que vous les aimez plus que moi, je m'en réjouirai, reconnaissant dès ce monde que ces âmes le méritent davantage; mais ici-bas, je ne puis concevoir une plus grande immensité d'amour que celle dont il vous a plu de me gratifier, sans aucun mérite de ma part.
Ma Mère, je suis tout étonnée de ce que je viens d'écrire, je n’en avais pas l'intention!
En répétant ce passage du saint Evangile : « Je leur ai communiqué les paroles que vous m'avez confiées », je ne pensais pas à mes frères, mais à mes petites sœurs du noviciat; car je ne me crois pas capable d’instruire des missionnaires. Ce que j'écrivais pour eux, c'était la prière de Jésus : « Je ne vous prie pas de les ôter du monde... Je vous prie encore pour ceux qui croiront en vous sur ce qu'ils leur entendront dire. » Comment, en effet, pourrais-je laisser dans l'oubli les âmes qui deviendront leur conquête par la souffrance et la prédication ?
Mais je n'ai pas expliqué toute ma pensée sur ce passage des Cantiques sacrés : « Attirez-moi, nous courrons… »
« Personne, a dit Jésus, ne peut venir après mot si mon Père qui m'a envoyé ne l'attire ‘. » Ensuite il nous enseigne qu’il suffit de frapper pour se faire ouvrir, de chercher pour trouver, et de tendre humblement la main pour recevoir. Il ajoute que tout ce qu’on demande à son Père en son Nom, il l’accorde. C’est pour cela sans doute que l’Esprit-Saint, avant la naissance de Jésus, dicta cette prière prophétique : « Attirezmot, NOUS COUTTONS... »
Demander d’être attiré, c’est vouloir s’unir d’une manière intime à l’objet qui captive le cœur. Si le feu et le fer étaient
1 Joan., vi, 44.
Histoire d'une âme. — Chapitre dixième. 203
doués de raison et que ce dernier dît à l’autre : « Attire-moi », ne prouverait-il pas son désir de s'identifier au feu jusqu’à partager sa substance? Eh bien ! voilà justement ma prière. Je demande à Jésus de m'’attirer dans les flammes de son amour, de m’unir si étroitement à lui qu'il vive et agisse en moi. Je sens que, plus le feu de l'amour embrasera mon cœur, plus je dirai : « Attirez-moi », plus aussi les âmes qui s’approcheront de la mienne courront avec vitesse à l'odeur des parfums du Bien-A imé.
Oui, elles courront, nous courrons ensemble; car les âmes embrasées ne peuvent rester inactives. Sans doute, comme sainte Madeleine, elles se tiennent aux pieds de Jésus, écoutant sa parole douce et enflammée. Paraissant ne rien donner, elles donnent bien plus que Marthe qui se tourmente de beaucoup de choses ‘. Ce ne sont pas cependant les travaux de Marthe, mais son inquiétude seule, que Jésus blâme; ces mêmes travaux, sa divine Mère s’y est humblement soumise, puisqu'il lui fallait préparer les repas de la sainte Famille.
Tous les saints ont compris cela, et plus particulièrement peut-être ceux qui remplirent l’univers de l’illumination de la doctrine évangélique. N'est-ce pas dans l’oraison que saint Paul, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse et tant d’autres amis de Dieu ont puisé cette science admirable qui ravit les plus grands génies ?
Un savant l’a dit : « Donnez-moi un point d'appui et, avec un levier, je soulèverai le monde. » Ce qu’Archimède n’a pu obtenir, les saints l’ont reçu pleinement. Le Tout- Puissant leur a donné un point d'appui : Lui-même, Lui seul! Pour levier, l’oraison qui embrase d'un feu (d'amour; et c'est
4 Lucæ, x, 41.
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ainsi qu'ils ont soulevé le monde, c’est ainsi que les saints encore militants le soulèvent et le soulèveront jusqu’à la fin des temps.
Ma Mère chérie, il me reste à vous dire ce que j'entends par l'odeur des parfums du Bien-A imé. Puisque Jésus est remonté au ciel, je ne puis le suivre qu’aux traces qu'il a laissées. Ah! que ces traces sont lumineuses ! qu’elles sont divinement embaumées ! Je n'ai qu’à jeter les yeux sur le saint Evangile : aussitôt je respire le parfum de la vie de Jésus et je sais de quel côté courir. Ce n’est pas à la première place, mais à la dernière que je m'élance. Je laisse le pharisien monter, et je répète, remplie de confiance, l’humble prière du publicain. Ah ! surtout, j’imite la conduite de Madeleine, son étonnante ou plutôt son amoureuse audace qui charme le Cœur de Jésus, séduit le mien !
Ce n’est pas parce que j’ai été préservée du péché mortel que je m’élève à Dieu par la confiance et l'amour. Ah! je le sens, quand même j'aurais sur la conscience tous les crimes qui se peuvent commettre, je ne perdrais rien de ma confiance; j'irais, le cœur brisé de repentir, me jeter dans les bras de mon Sauveur. Je sais qu’il chérit l’enfant prodigue, j'ai entendu ses paroles à sainte Madeleine, à la femme adultère, à la Samaritaine. Non, personne ne pourrait m'effrayer ; car je sais à quoi m'en tenir sur son amour et sa miséricorde. Je sais que toute cette multitude d’offenses s’abimerait en un clin d'œil, comme une goutte d’eau jetée dans un brasier ardent.
I est rapporté dans la Vie des Pères du désert, que l’un d'eux convertit une pécheresse publique dont les désordres scandalisaient une contrée entière. Cette pécheresse, touchée de la grâce, suivait le saint dans le désert pour y accomplir une rigoureuse pénitence, quand, la première nuit du voyage, avant même d'être rendue au lieu de sa retraite, ses liens
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mortels furent brisés par l’impétuosité de son repentir plein d'amour ; et le solitaire vit, au même instant, son âme portée par les Anges dans le sein de Dieu.
Voilà un exemple bien trappant de ce que je voudrais dire, mais ces choses ne peuvent s'exprimer.
CEPAPTERERKES
Sa confiance en Dieu. — Une visite du ciel.
— Elle trouve son repos dans l’amour. — Sublime enfance. — Appel à toutes les « petites âmes ».
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@) ma Sœur chérie, vous me demandez de vous laisser un souvenir. Puisque Notre Mère le permet, c'est
une joie pour moi de venir m'entretenir avec vous qui êtes deux fois ma sœur,
! Cette troisième partie du manuscrit est adressée > à Sœur Marie du Sacré-Cœur. (Sa sœur aînée, MARIE.)
TLe Cloitre de l'E
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avec vous qui m'avez prêté votre voix, promettant en mon nom que je ne voulais servir que Jésus, alors qu'il ne m'était pas possible de parler.
Chère petite Marraine, c’est l’enfant que vous avez offerte au Seigneur qui vous parle ce soir, c'est elle qui vous aime comme une enfant sait aimer sa mère... Au ciel seulement vous connaîtrez toute la reconnaissance qui déborde de mon cœur.
O ma Sœur chérie, vous voudriez entendre les secrets que Jésus confie à votre petite fille; ces secrets, il vous les confie aussi, je le sais, car c'est vous qui m'avez appris à recueillir les enseignements divins. Cependant, je vais essayer de balbutier quelques mots, bien que je sente qu'il est impossible à la parole humaine de redire des choses que le cœur peut à peine pressentir….
Ne croyez pas que je nage dans les consolations ; oh! non, ma consolation, c'est de n’en pas avoir sur la terr& Sans se
rer, sans faire entendre sa voix, Jésus m'instruit dans le secret; ce n’est point par le moyen des livres, car je ne comprends pas ce que je lis ! Parfois cependant, une parole comme celle-ci — que j'ai tirée ce soir, à la fin d’une oraison passée dans la sécheresse — vient me consoler : « Voici le Maître que je te donne, il t’apprendra tout ce que tu dois faire. Je veux te faire lire dans le Livre de vie où est contenue /a science d'amour ‘. » La science d'amour ! Ah! cette parole résonne doucement à l'oreille de mon âme. Je ne désire que cette science-là ! Pour elle] ayant donné toutes mes richesses, comme l'épouse des cantiques, j'estime n'avoir rien donné ?. Je comprends si bien qu’il n’y a que l’amour qui soit capable de nous rendre agréables au bon Dieu, que cet amour est le seul trésor que j’ambitionne.
1 Notre-Seigneur à S* Marguerite-Marie. — ? Cant., vin, 7.
Histoire d'une âme. — Chapitre onzième. 209
Jésus se plaît à me montrer l’unique chemin qui conduit à cette fournaise divine : ce chemin, c’est l'abandon du petit enfant qui S'endort sans crainte dans les bras de son père.
f« Si quelqu'un: est tout petit, qu’il vienne à moi », a dit l'Esprit-Saint par la bouche de Salomon; et ce même Esprit d'amour a dit encore que la miséricorde est accordée aux petits ‘. En son nom, le prophète Isaïe nous révèle qu’au dernier jour le Seigneur conduira son troupeau dans les pâturages, qu’il rassemblera les petits agneaux et les pressera sur son sein *. Et comme si toutes ces preuves ne suffisaient pas, le même prophète, dont le regard inspiré plongeait déjà dans les profondeurs éternelles, s’écrie au nom du Seigneur : « Comme une mère caresse son enfant, ainsi je yOuS COnsolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai Sur mes genoux. >»
O ma Sœur bien-aimée ! après un pareil langage, il ny a plus qu’à se taire, à pleurer de reconnaissance et d'amour. Ah! si les âmes faibles et imparfaites comme la mienne sentaient ce que je sens, aucune ne désespérerait d'atteindre le sommet de la montagne de l’Amour, puisque Jésus ne demande pas de grandes actions, mais seulement l'abandon et la reconnaissance.
« Je n'ai nul besoin, dit-il, des boucs de vos troupeaux, parce que toutes les bêtes des forêts m'appartiennent et les milliers d'animaux qui paissent sur les collines ; je connais tous les oiseaux des montagnes.
« Si j'avais faim, ce n'est pas à vous que je le dirais ; car la terre et tout ce qu'elle contient est à mot. Est-ce que je dois manger la chair des taureaux et boire le sang des boucs ? IMMOLEZ A DIEU DES SACRIFICES DE LOUANGES ET D'ACTIONS DE GRACES *. »
Sa Nb er AIS RL US NS PS xLIx, 9,10, LI, 2, A9, 14:
Voilà donc tout ce que Jésus réclame de nous! Il n’a pas besoin de nos œuvres, mais uniquement de notre amour. Ce même Dieu, qui déclare n’avoir nul besoin de nous dire s’il a faim, n’a pas craint de mendier un peu d’eau à la Samaritaine..…. Il avait soif!!! Mais en disant : « Donne-moi à boire ! », c'était l'amour de sa pauvre créature que le Créateur de l’univers réclamait. Il avait soif d'amour !
Oui, plus que jamais Jésus est altéré. Il ne rencontre que des ingrats et des indifférents parmi les disciples du monde; et parmi ses disciples à lui, il trouve, hélas! bien peu de cœurs qui se livrent sans aucune réserve à la tendresse de son Amour infini.
Que nous sommes heureuses de comprendre les intimes secrets de notre Epoux! Ah! si vous vouliez écrire ce que vous en connaissez, nous aurions de belles pages à lire. Mais, je le sais, vous aimez mieux conserver au fond de votre cœur les secrets du Roï…. À moi, vous dites qu’il est honorable de publier les œuvres du Très-Haut ?. Je trouve que vous avez raison de garder le silence ; il est vraiment impossible de redire avec des paroles terrestres les secrets du ciel!
Pour moi, après avoir tracé des pages et des pages, je trouverais n'avoir pas encore commencé. Il y a tant d’horizons divers, tant de nuances variées à l'infini, que la palette du Peintre céleste pourra seule, après la nuit de cette vie, me fournir les couleurs divines capables de peindre les merveilles qu'il découvre à l’œil de mon âme.
Cependant, ma Sœur chérie, puisque vous me témoignez le désir de connaître à fond, autant que possible, tous les sentiments de mon cœur, puisque vous voulez que je mette
1 Joan., 1v, 7.
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