‹ La bienheureuse Thérese de l'Enfant-Jésus (volume 2)Chapitre 4 sur 115 · TU SERAS ROSE UN JOUR · texte numérisé non relu

TU SERAS ROSE UN JOUR

Sous sa forme gracieuse, le présage était une réelle prophétie ; le bouton, en effet, devint une rose d'amour, mais il ne devait fleurir ici-bas que pour de courts instants : l'espace d'un matin !

En attendant, il souriait à la vie, et tout le monde lui rendait ses sourires. Le 4 janvier, à l’église Notre-Dame, eut lieu la cérémonie du baptême, On donna pour marraine à l’enfant sa sœur ‘aînée, Marie, avec les noms déjà désignés de Marie-Françoise- Thérèse. Jusque-là, tout était joie et bonheur, mais bientôt sur sa tige délicate le tendre bouton se pencha, et l’on devait s'attendre à le voir tomber et mourir. « Il faut invoquer saint François de Sales, écrivit la tante Visitandine, et promettre, si ma petite nièce guérit, de l'appeler de son second nom : Françoise. »

Préface. X VII

Sa mère ne pouvait s’y résoudre. Auprès du berceau de sa Thérèse chérie, elle attendait en quelque sorte le. dernier moment, se disant à elle-même : « Lorsque tout espoir me semblera perdu, alors seulement je ferai cette promesse de l'appeler Françoise. »

Le doux François de Sales déclina l'honneur : l'enfant revint à la vie et se nomma définitivement Taérèse. Il fallut néanmoins assurer sa guérison par un grand sacrifice : l’envoyer à la campagne et lui trouver une nourrice. Alors, le petit bouton de rose se redressa sur sa tige ; il devint fort et vigoureux, les mois d’exil passèrent vite, après lesquels on le remit, frais et charmant dans les bras de sa vraie mère.

Hélas! cette étreinte maternelle devait être bientôt brisée. Thérèse n’avait que quatre ans et demi, lorsque Madame Martin fut ravie à l'affection des siens par une douloureuse maladie.

Après la mort de sa femme, M. Martin résolut de se fixer à Lisieux près de M. Guérin, son beau-frère, dont la pieuse épouse devait surveiller l'éducation des jeunes orphelines. Témoin, plus tard, du courage héroïque avec lequel ce père incomparable avait, de cœur ou de fait, offert au Seigneur toutes ses filles, M. Guérin résumait son admiration dans ces lignes enthousiastes adressées à l’une de ses nièces, carmélite : $

« Un jour, Dieu me montra un vieil arbre, chargé de cinq beaux fruits attendant maturité, et m'or-

X VIII Préface.

donna de le transplanter dans mon jardin. J'obéis, les fruits mûrirent successivement ; l'Enfant Jésus, comme il est raconté dans une légende de la fuite en Egypte, passa cinq fois et fit un signe ; le vieil arbre se courba amoureusement, et, chaque fois, sans murmurer, laissa tomber un de ses fruits dans les mains de l’Enfant-Dieu. Quel admirable spectacle que celui de ce nouvel Abraham ! Quelle grandeur d'âme ! Nous ne sommes que des pygmées à côté de cet homme-là ! »

Puisant sous le toit familial une telle sève d’édification, la Bienheureuse « petite Thérèse » s’initia de bonne heure à la pratique des vertus. Très fidèle dès l'enfance aux grâces divines, elle pourra se rendre à elle-même, dans toute la simplicité de son âme, le bien rare témoignage de n'avoir jamais rien refusé au bon Dieu depuis l'âge de trois ans.

Une intelligence peu commune, une sûreté de jugement très précoce, et une expérience prématurée de la souffrance, la placèrent bien jeune dans une atmosphère tout autre que celle d’ici-bas. Et bientôt, à peine âgée de 15 ans, elle brisa avec une énergique ardeur les filets qui la retenaient dans le monde, pour s’envoler, avide de sainteté et de sacrifice, au Carmel de Lisieux.

Là, cette pure colombe « cachée dans le trou de la

Préface. XIX

pierre ! » nous fait la confidence de ses recherches actives et persévérantes, pour répondre au vouloir de Dieu qu’elle sent particulier sur son âme. Mais sa voie ne lui est pas montrée dans l’extase, c’est au sein des ténèbres les plus épaisses qu’elle doit la découvrir. Pour elle se vérifie la parole de l’Ecriture : « Comme celui qui laboure et qui sème, approche-toi de la Sagesse et attends avec patience ses bons fruits. » L’Esprit-Saint ajoute : « A la fin tu goûteras en elle ton repos?. »

C’est ce qui arriva pour Thérèse.

Il semble, en effet, que le Seigneur, vaincu par sa constance dans la poursuite audacieuse d’une vérité trop méconnue, se rétourna vers elle, le cœur ému, et lui dit, comme autrefois à l’humble Chananéenne « Ta foi est grande ! qu'il te soit fait comme tu désires il» Alors lui fut ouverte, pour elle ét pour des milliers d’Âmes, sa voie, LA PETITE VOIE, alors l’amour divin embrasa son cœur, elle se fit sa victime et mourut consumée de ses!divines-flammes. ,. 1).

Le Seigneur fera pour moi des merveilles qui surpasseront infiniment mes immenses désirs, avait prédit la Bienheureuse Thérèse.

Ainsi, pénétrant l'avenir, elle chantait le Magnificat

1 Cant., 11, 14.

2 Eccl., vi, 18-28.

3 Matt., xv, 28.

XX ; Préface.

de sa reconnaissance, et pouvait, comme la Très Sainte Vierge, souligner le secret de sa prédestination merveilleuse : Parce que j'élais petite, j'ai plu au Très-Haut 1.

Petite, elle l’avait été au sens mystique du mot, ‘n'ayant d’autre ambition que cette décroissance méritoire, louée tant de fois dans l'Evangile par le Fils de Dieu lui-même.

«. Il faut le reconnaître, avoue un directeur d’âmes, cet esprit d’enfance surnaturelle tendait à s'altérer jusque dans les milieux fervents. Anxieuses et languissantes, beaucoup d’âmes cherchaient une perfection subtile, oubliant qu’autrefois, Jésus-Christ prenant un petit enfant, l’avait placé au milieu de ses disciples, leur disant avec insistance : Sz2 vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfanis, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux. Quiconque se fait petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le Royaume des Cieux»

Evoquant cette scène pleine de mystères, un Supérieur d’Ordre écrit judicieusement :

« Nous qui nous appelons docteurs en. Israël, nous enseignions au monde une théologie très savante. que les fidèles n'avaient pas le temps d’écouter.

1 Office de la Sainte Vierge.

2? Matth., xvur:, 1-5.

Préface. XXI

” — Donnez-nous à manger, et à nos enfants de quoi se vêtir, alors nous écouterons vos longs discours, nous disaient-ils ; ou bien : — Donnez-nous quelques

maximes toutes simples, que nous puissions entendre sans arrêter notre course et dont nous puissions facilement garder le souvenir.

« Et le Seigneur eut pitié de cette roule... Il prit une enfant, Thérèse, et la plaça au milieu de ses apôtres. Et cette enfant leur révéla des vérités si simples, si ravissantes, que les docteurs durent recon-

” naître leur ignorance, et se mirent à la suite de l'enfant

pour enseigner sa doctrine au peuple. »

C’est ainsi que Dieu se plaît à faire surgir, selon la nécessité des temps, « des agents extraordinaires de son amour! ». Et la BS Thérèse de l'Enfant-Jésus nous apparaît investie de ce rôle de salut.

« À notre époque de résistance, Dieu a donné cette sainte d’abandon ; à notre époque de dureté, cette sainte de tendresse ; à notre époque d'orgueil, cette sainte d’humilité ?. » |

Dora

«Chère petite Sœur, s’écrie en une sorte de prière le même auteur, chère petite Sœur, conduisez-nous dans cette voie de l'Enfance spirituelle qui est votre voie propre, et, si déconcertante qu’elle soit pour

1 Mgr Bougaud. “he 2 Extrait du Bulletin des professeurs catholiques de l'Université, n° du 20 avril 1913.

XXII Préface:

notre orgueil:et notre inquiétude, montrez qu’elle est, vers Dieu, la plus directe et la plus sûre. »

D'une voix combien plus autorisée, le Cardinal della Chiesa, devenu peu de temps après le Pape Bexoîr XV, soulignait aussi cette importante lecon.

« Il semble que cette fille du Carmel, remarquait-il, ait voulu nous persuader de la facilité d'atteindre à la perfection chrétienne, et dans ce but, elle s'applique à nous indiquer sa voie d'enfance spirituelle. Rien ne

V devrait être plus aisé à l’homme que la confiance de l'enfant et le total abandon dans les bras de Dieu. »

Nous verrons plus tard le regretté Pontife, qui avait si bien discerné cette vocation spéciale de la Bienheureuse, en faire un merveilleux, commentaire doctrinal, lors de la Promulgation du Décret sur l’Héroïcité des Vertus de la sainte enfant.

Avant même que fussent brisées pour elle les chaînes de l'exil, Thérèse avait eu personnellement l'intuition de sa mission providentielle :

Je sens que ma mission va commencer, disait-elle, sur son lit de mort, #a mission de faire aimer le bon Dieu comme je l'aime, de donner ma petite voie aux âmes.

Maintenant que s’est ouvert pour elle le temps des conquêtes, son action se manifeste de jour en jour plus: victorieuse, et l'Eglise, interprète fidèle des vouloirs divins, ratifie son mandat en l’exaltant sur nos autels.

Au Carmel d’abord, puis dans le monde entier, la

A WW Préface: XXII

«petite grande Sainte », comme beaucoup l’appellent, eut bientôt « ses disciples ».

y - « Jésus lui en donne, écrit un religieux franciscain,

comme il s’en est donné à lui-même, comme il en a donné à ses apôtres. Astre éclatant de sainteté, elle s’attire une pléiade de satellites, et les fait resplendir de ses feux, les feux du Soleil de Justice dont elle est si près. » | Et, peu à peu, le grain de sénevé, qu'est sa « petite doctrine », devient un grand arbre, en sorte que déjà

une multitude d’âmes trouvent le repos sous son

ombrage. C’est l’accomplissement de la prophétie divinement poétique du Sage

« Et: moi j'ai coulé comme un petit canal dérivé d’un grand fleuve, comme une prise d’eau arrosant un jardin de plaisance. J’ai dit : J’arroserai mon jardin, j’'abreuverai mon parterre. Et voilà que mon petit canal est devenu un fleuve, que mon fleuve est devenu une mer !. »

Serait-il encore nécessaire de prouver que cette doctrine de la B* Thérèse de l’Enfant-Jésus n’est point innovée, qu'elle n’est point une conception puérile de la piété chrétienne mais qu’elle s'appuie, au contraire, sur la parole irréfutable du Sauveur, et la ligne de conduite tracée par lui? En vérité, l’intérieur béni de

1 Ecclésiastique, XxXIV, 41-43.

XXIV Préface.

la Sainte Famille à Nazareth n'offre pas d’autre sens à nos méditations. C’est par sa fidélité simple et soutenue à ses devoirs quotidiens, c’est en vivant d'abandon et d’humilité, en sanctifiant par amour et dans la foi ses moindres actions, que la Mère de Dieu mérite davantage notre admiration attendrie.

A cette école divine, l'enfant privilégiée de la Vierge Marie résolut de former son cœur. Prendre l’amour pour mobile, l’humilité pour base, et viser à la perfection dans les actes de la .vie ordinaire, acquiescer en tout aux désirs de son Père céleste, tel fut l'unique programme qu'elle réalisa dans le secret.

Mais ce programme ne renferme-t-il pas la plus sûre conception de la sainteté ?

Un prêtre, essayant un jour de persuader au saint Pape Pre X qu'il n’y avait rien d’extraordinaire dans l'existence de S' Thérèse de l’Enfant-Jésus, reçut la réponse suivante : « Ah! ce qu’il y a de plus exéraordinaire dans cette Âme, c’est précisément son extrême simplicité... Consultez votre théologie. »

/ « Telle est mon unique ambition, avait dit auparavant le glorieux Pontife Pre IX, devenir pelit enfant dans les bras de Dieu. »

Enfin, reprenant la pensée de ses prédécesseurs, S. S. Benoît XV n’hésita pas à proclamer solennel-

lement que « dans l'enfance spirituelle est le secret 7 de la sainteté ». :

Préface. XXV

De fait, c'était déjà la doctrine de saint François de Sales, se plaisant à répéter : « Dieu veut que nous soyons comme de petits enfants. »

Parmiles auteurs mystiques contemporains, Mgr Gay insiste dans le même sens. |

« L'abandon total, écrit-il, est la cime de l’amour, et le dernier sommet de cette cime, c’est l’esprit d’enfance. »

Embrassant ensuite d’un regard les évolutions morales et les besoins de notre époque, il continue :

« Cette grâce de l’enfance spirituelle travaille beaucoup d’âmes, et je ne serais pas surpris que Dieu en préparât dans l'Eglise une nouvelle floraison. Il n’y a pas un vice de notre temps dont elle ne soit la contradiction, et partant, il n’y a pas un de nos maux dont elle ne soit le remède. »

Tout geste divin a une signification positive et actuelle. Celui de citer au monde en exemple la Bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus, comme apôtre de l'esprit d’enfance, n'est-il pas une invitation explicite à suivre la route frayée par cette âme bénie, dont un religieux passionniste, vénérable par son grand âge et ses vertus, écrivait dès l’année 1898

« Jen ai l'intime conviction, cette petite étoile deviendra de plus en plus radieuse dans l'Eglise de Dieu. Ce n’est encore que l'étoile du matin au milieu d’une petite nuée : stella matutina in medio nebulæ.

XX VI Préface.

Mais un jour elle remplira la Maison du Seigneur : implebit domum Domini. »

Qu'elle éclaire donc maintenant « tous ceux qui sont dans la Maïson! » et soit un gage d’espérance ct de salut pour le monde entier ! Que sa légion de petites âmes, victimes d'amour, directement placée sous son rayonnement, console la Sainte Eglise, changeant en trésors de pardon et de miséricorde les arrêts de la Justice divine. |

Que l’univers enfin chante avec le Roi-Prophète : « Par la bouche des enfants, tu t’es fondé, Seigneur, une force victorieuse, pour confondre tes ennemis et imposer silence à l’adversaire et au blasphémateur?. »

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