‹ La bienheureuse Thérese de l'Enfant-Jésus (volume 2)Chapitre 43 sur 115 · MEN · texte numérisé non relu

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« Mes protecteurs au ciel et mes privilégiés sont ceux qui l'ont volé, comme les saints Innocents et le bon larron. Les grands saints l’ont gagné par leurs œuvres; moi, je veux imiter les voleurs, je veux l'avoir par ruse, une ruse d'amour qui m'en ouvrira l'entrée, à moi et aux pauvres pécheurs. … L’Esprit-Saint m’encourage, puisqu'il dit dans les proverbes :

« O tout petit ! venez, apprenez de mot la finesse*. »

« Que feriez-vous si vous pouviez recommencer votre vie religieuse ?

— I] me semble que je ferais ce que j'ai fait.

— Vous n’éprouvez donc pas le sentiment de ce solitaire qui disait : « Quand même j'aurais vécu de longues années dans la pénitence, tant qu’il me resterait un quart d'heure, un souffle de vie, je craindrais de me damner »?

— Non, je ne puis partager cette crainte, je suis trop petite pour me damner, les petits enfants ne se damnent pas.

— Vous cherchez toujours à ressembler aux petits enfants, mais dites-nous donc ce qu’il faut faire pour posséder l'esprit d’enfance ? Qu'est-ce donc que rester petit?

— Rester petit, c’est reconnaître son néant, attendre tout

f Prov., 1, 4.

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du bon Dieu, comme.un petit enfant aitend tout de son Père. C’est ne s'inquiéter de rien, ne point gagner de fortune.

« Même chez les pauvres, tant que l’enfant est tout petit, on lui donne ce qui lui est nécessaire, mais aussitôt qu'il a grandi, son père ne.veut plus le nourrir et lui dit : Travaille maintenant, tu peux te suffire à toi-même. Eh bien ! c’est pour ne jamais entendre cela que je n’ai pas voulu grandir, me sentant incapable de gagner ma vie, la vie éternelle du ciel. Je suis donc toujours restée petite, n’ayant d’autre occupation que | celle de cueillir les fleurs de l’amour et du sacrifice et de les offrir au bon Dieu pour son plaisir.

« Etre petit, c’est encore ne point s’attribuer à soi-même les vertus que l’on pratique, se croyant capable de quelque chose, mais reconnaître que le bon Dieu pose ce trésor de vertu dans la main de son petit enfant, pour qu'il s’en serve quand il en aura besoin; et c’est toujours le trésor du bon Dieu.

« Enfin, c’est ne point se décourager de ses fautes, car les enfants tombent souvent, mais ils sont trop petits pour se faire beaucoup de mal. »

Afin d'imiter notre angélique Maîtresse, je voulais ne pas grandir, aussi m'appelait-elle « le petit enfant ». Pendant une retraite elle m’adressa ces lignes :

« Ne craignez pas de dire à Jésus que vous l’aimez, même sans le sentir, c’est le moyen de le forcer à vous secourir, à | vous porter comme un petit enfant trop faible pour marcher.

« C’est une grande épreuve de voir tout en noir, mais cela . ne dépend pas de vous complètement, faites ce que vous pouvez pour détacher votre cœur des soucis de la terre, et surtout des créatures ; puis, soyez sûre que Jésus fera le reste. Il ne pourra permettre que vous tombiez dans l’abime. Con-

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solez-vous, petit enfant, au ciel vous ne verrez plus fout en noir mais {out en blanc. Oui, tout sera revêtu de la blancheur divine de notre Epoux, le Lis des vallées. Ensemble, nous le suivrons partoût où il ira... Ah! profitons du court instant de la vie! faisons plaisir à Jésus, sauvons-lui des âmes par nos sacrifices. Surtout soyons petites, si petites que tout le monde puisse nous fouler aux pieds, sans même que nous ayons l'air de le sentir et d’en souffrir.

« Je ne m'étonne pas des défaites du petit enfant; il oublie qu’étant aussi missionnaire et guerrier, il doit se priver de consolations par trop enfantines. Mais que c'est vilain de passer son temps à se morfondre, au lieu de s'endormir sur le Cœur de Jésus !

« Si la nuit fait peur au petit enfant, s’il se plaint de ne pas voir Celui qui le porte, qu'il ferme les yeux : c'est le seul sacrifice que Jésus lui demande. En se tenant ainsi paisible, la nuit ne l’effraiera pas, puisqu'il ne la verra plus ; et bientôt le calme, sinon la joie. renaîtra dans son cœur. »

Pour m'aider à accepter une humiliation, elle me fit cette confidence :

« Si je n'avais pas été acceptée au Carmel, je serais entrée dans un Refuge, pour y vivre inconnue et méprisée, au milieu des pauvres « repenties ». Mon bonheur aurait été de passer pour telle à tous les yeux ; et je me serais faite l’apôtre de mes compagnes, leur disant ce que je pense de la miséricorde du bon Dieu. :

— Maïs comment seriez-vous arrivée à cacher votre innocence au confesseur ?

— Je lui aurais dit que j'avais fait dans le monde une confession générale et qu’il m'était défendu de la recommencer. »

« Oh ! quand je pense à tout ce que j’ai à acquérir!

— Dites plutôt à perdre! C'est Jésus qui se charge de remplir votre âme, à mesure que vous la débarrassez de ses imperfections. Je vois bien que vous vous trompez de route; vous n’arriverez jamais au terme de votre voyage. Vous voulez gravir une montagne, et le bon Dieu veut vous faire descendre : il vous attend au bas de la vallée fertile de l'humilité. »

« [1 me semble que l'humilité c’est la vérité. Je ne sais pas si je suis humble, mais je sais que je vois la vérité en toutes choses. »

« Vraiment, vous êtes une sainte ! ;

— Non, je ne suis pas une sainte; je n'ai jamais fait les actions des saints : je suis une toute petite âme que le bon Dieu a comblée de grâces. Vous verrez au ciel que je dis vrai.

— Mais vous avez toujours été fidèle aux grâces divines, n'est-ce pas ?

— Oui, depuis l'âge de trois ans, je n'ai rien refusé au bon Dieu. Cependant je ne puis m'en glorifier. Voyez comme ce soir le soleil couchant dore le sommet des arbres ; ainsi mon âme vous apparaît toute brillante et dorée, parce qu’elle est exposée aux rayons de l'amour. Si le soleil divin ne m’envoyait plus : ses feux, je deviendrais aussitôt obscure et ténébreuse.

— Nous voudrions aussi devenir toutes dorées, comment faire ?

— Il faut pratiquer les petites vertus. C'est quelquefois difficile, mais le bon Dieu ne refuse jamais la première grâce qui donne le courage de se vaincre ; si l'âme y correspond,

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elle se trouve immédiatement dans la lumière. J'ai toujours été frappée de la louange adressée à Judith : « Vous avez agi avec un courage viril et votre cœur s'est fortifié !. » D'abord, il faut agir avec courage ; puis le cœur se fortifie, et l’on marche de victoire en victoire. »

La Bienheureuse Thérèse de l’Enfant-Jésus ne levait jamais les yeux au réfectoire, ainsi que le veut le règlement. Comme j'avais beaucoup de mal à m'y astreindre, elle composa cette prière qui me fut une révélation de son humilité, car elle y demande pour elle une grâce dont j'avais seule besoin :

« Jésus, vos deux petites épouses prennent la résolution de tenir les yeux baissés pendant le réfectoire, afin d’honorer et d’imiter l'exemple que vous leur avez donné chez Hérode. Quand ce prince impie se moquait de vous, Ô Beauté infinie, pas une plainte ne sortait de vos lèvres, vous ne daigniez pas même fixer sur lui vos yeux adorables. Oh! sans doute, divin Jésus, Hérode ne méritait pas d’être regardé par vous; mais, nous qui sommes vos épouses, nous voulons attirer sur nous vos regards divins. Nous vous demandons de nous récompenser par ce regard d'amour, chaque fois que nous nous priverons de lever les yeux; et même, nous vous prions de ne pas nous refuser ce doux regard quand nous serons tombées, puisque nous nous en humilierons sincèrement devant vous. »

Je lui confiais que je n’arrivais à rien ; etje m'en décourageais. « Jusqu'à l’âge de quatorze ans, me dit-elle, j'ai pratiqué la vertu sans en sentir la douceur; je désirais la souffrance,

Judith, xv, 11.

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sans penser à en faire ma joie; c’est une grâce qui m'a été accordée plus tard. Mon âme ressemblait à un bel arbre dont les fleurs tombaient aussitôt qu’elles étaient écloses.

« Faites au bon Dieu le sacrifice de ne jamais cueillir de fruits, c’est-à-dire de sentir toute votre vie de la répugnance à souffrir, à être humiliée, à voir toutes les fleurs de vos désirs et de votre bonne volonté tomber à terre sans rien produire. En un clin d'œil, au moment de votre mort, il saura bien faire mürir de beaux fruits sur l’arbre de votre âme.

« Nous lisons dans l'Ecclésiastique : « 11 est tel homme manquant de force et abondant en pauvreté, et l'œil de Dieu l'a regardé en bien, et il l'a relevé de son humiliation, et il a élevé sa tête ; beaucoup s’en sont étonnés et ont honoré Dieu.

« Confie-toi en Dieu et demeure à ta place, car 1lest facile au Seigneur d'enrichir tout d’un coup le pauvre. Sa bénédiction se hâte pour la récompense du juste, et en un instant rapide il fait fructifier ses progrès !. »

— Mais, si je tombe, on me trouvera toujours imparfaite, tandis qu’à vous, on vous reconnaît de la vertu P

— C'est peut-être parce que je ne l’ai jamais désiré... Mais, qu'on vous trouve toujours imparfaite, c'est ce qu'il faut, c'est là votre gain. Que les créatures vous reconnaissent sans vertu, cela ne vous enlève rien et ne vous rend pas plus pauvre; ce sont elles qui perdent en joie intérieure ! Car il n'y a rien de plus doux que de penser du bien de notre prochain. l

« Pour moi, j'éprouve une grande joie, non seulement quand on me trouve imparfaite, mais surtout, quand je sens

que je le suis : au contraire, les compliments ne me causent que du déplaisir. »

ECC x 12.13,22123) 24;

Conseils et Souvenirs. 269

« Le bon Dieu a pour vous un amour particulier, puisqu'il vous confie d’autres âmes.

— Cela ne-me donne rien, et je ne suis réellement que ce que je suis devant Dieu... Ce n’est pas parce qu’il veut que je sois son interprète près de vous qu’il m'aime davantage : il me fait plutôt votre petite servante. C’est pour vous et non pour moi qu’il m’a donné les charmes et les vertus qui paraissent à vos yeux.

« Je me compare souvent à une petite écuelle que le bon Dieu remplit de toutes sortes de bonnes choses. Tous les petits chats viennent en prendre leur part ; ils se disputent parfois à qui en aura davantage. Mais l'Enfant Jésus est là qui guette! « Je veux bien que vous buviez dans ma petite écuelle, dit-il, mais prenez garde de la renverser et de la casser ! »

« À vrai dire, il n’y pas grand danger, parce que je suis posée à terre. Pour les Prieures, ce n’est pas la même chose : étant placées sur des tables, elles courent beaucoup plus de périls. L’honneur est toujours dangereux.

« Ah! quel poison de louanges est servi journellement à ceux qui tiennent les premières places ! Quel funeste encens ! et comme il faut qu’une âme soit détachée d'elle-même pour n’en

pas éprouver de mal! »

Une novice lui disait :

« Vous êtes bien heureuse d’être choisie pour indiquer aux âmes la « Voie d'enfance »!

Elle répondit

« Pourquoi en serais-je heureuse ? pourquoi désirerais-je que le bon Dieu se serve de moi plutôt que d’une autre P Pourvu que son règne s’établisse dans les âmes, peu importe l'instrument. D'ailleurs, il n’a besoin de personne.

« Je regardais, il y a quelque temps, la mèche d’une petite

veilleuse presque éteinte. Une de nos sœurs y approcha son cierge ; et, par ce cierge, tous ceux de la communauté se trouvèrent allumés. Je fis alors cette réflexion : « Qui donc pourrait se glorifier de ses œuvres? Ainsi, par la faible lueur de cette lampe, il serait possible d’embraser l’univers. Nous croyons souvent recevoir les grâces et les lumières divines par le moyen de cierges brillants; mais d’où ces cierges tiennent-ils leur flamme? Peut-être de la prière d’une âme humble et toute cachée, sans éclat apparent, sans vertu reconnue, abaissée à ses propres yeux, près de s’éteindre.

« Oh! que nous verrons de mystères plus tard! Combien de fois ai-je pensé que je devais peut-être toutes les grâces dont j'ai été comblée aux instances d’une petite âme que je ne connaîtrai qu’au ciel ! ;

« C’est la volonté du bon Dieu qu’en ce monde les âmes se communiquent entre elles les dons célestes par la prière, afin que, rendues dans. leur patrie, elles puissent s’aimer d’un amour de reconnaissance, d’une affection bien plus grande encore que celle de la famille la plus idéale de la terre. |

« Là, nous ne rencontrerons pas de regards indifférents, parce que tous les saints s’entre-devront quelque chose.

« Nous ne verrons plüs de regards envieux; d’ailleurs le bonheur de chacun des élus sera celui de tous. Avec les martyrs, nous ressemblerons aux martyrs ; avec les docteurs, nous serons comme les docteurs ; avec les vierges, comme les vierges ; et de même que les membres d’une même famille sont fiers-les uns des autres, ainsi le serons-nous de nos frères, sans la moindre jalousie.

« Qui sait même si la joie que nous éprouverons en voyant la gloire des grands saints, en sachant que, par un secret ressort de la Providence, nous y avons contribué, qui sait si cette joie ne sera pas aussi intense, et plus douce peut-être, que la félicité dont ils seront eux-mêmes en possession ?

La B® THÉRÈSE DE L’ENFANT-JÉSUS DANS LE JARDIN DU MONASTÈRE.

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Conseils et Souvenirs. 271

« Et, de leur côté, pensez-vous que les grands saints, voyant ce qu'ils doivent à de toutes petites âmes, ne les aimeront pas d’un amour incomparable ? Il y aura là, j'en suis sûre, des sympathies délicieuses et surprenantes. Le privilégié d’un apôtre, d’un grand docteur, sera peut-être un petit pâtre ; et l'ami intime d’un patriarche, un simple petit enfant. Oh! que je voudrais être dans ce royaume d'amour ! »

« Croyez-moi, écrire des livres de piété, composer les plus sublimes poésies, tout cela ne vaut pas le plus petit acte de renoncement. Cependant, lorsque nous souffrons de notre impuissance à faire le bien, notre seule ressource c’est d’offrir les œuvres des autres. Voilà le bienfait de la communion des Saints. Souvenez-vous de cette belle strophe du Cantique spirituel de notre Père saint Jean de la Croix :

Revenez, ma colombe, Car le cerf blessé Apparaît sur le haut de la colline, Attiré par l’air de votre vol, et il y prend le frais.

« Vous le voyez, l'Epoux, le Cerf blessé n’est pas attiré par la hauteur, maïs seulement par l'air du vol, et un simple coup d’aile suffit pour produire cette brise d'amour. »

« La seule chose qui ne soit pas soumise à l'envie, c'est la dernière place; il n’y a donc que cette dernière place qui ne

1 Jerem., x, 23.

soit point vanité et affliction d'esprit. Cependant /a vote de l'homme n'est pas toujours en son pouvoir ; et, parfois, nous nous surprenons à désirer ce qui brille. Âlors, rangeons-nous humblement parmi les imparfaits, estimons-nous de petites âmes que le bon Dieu doit soutenir à chaque instant. Dès qu’il

nous voit bien convaincues de notre néant, dès que nous lui

disons : « Mon pied a chancelé, votre miséricorde, Seigneur, m'a afjermi ! », il nous tend la main; mais, si nous voulons essayer de faire quelque chose de grand, même sous prétexte de zèle, il nous laisse seules. Il suffit donc de s’humilier, de supporter avec douceur ses imperfections : voilà la vraie sainteté pour nous. »

Je me plaignais un jour d’être plus fatiguée que mes sœurs, parce qu’en plus d’un travail commun, j'en avais fait un autre qu'on ignorait. La Servante de Dieu me répondit :

« Je voudrais toujours vous voir comme un vaillant soldat qui ne se plaint pas de ses peines, qui trouve très graves les blessures de ses frères, et n’estime les siennes que des égratignures. Pourquoi sentez-vous à ce point cette fatigue ? C'est parce que personne ne la connaît...

« La BS Marguerite-Marie ayant eu deux panaris, disait n'avoir vraiment souffert que du premier, parce qu'il ne lui fut pas possible de cacher le second qui devint ainsi l’objet de la compassion des sœurs.

« Ce sentiment nous est naturel ; mais, c’est faire comme le vulgaire de désirer qu’on sache quand nous avons du mal. »

1 Ps. xciut, 18.

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