C’EST UN JE NE SAIS QUOI QU'ILS NE FONT QUE BALBUTIER
« Si, par impossible, le bon Dieu lui-même ne voyait pas mes bonnes actions, je n’en serais pas affligée. Je l’aime tant que je voudrais pouvoir lui faire plaisir, sans qu’il sache que c'est moi. Le sachant et le voyant, il est comme obligé de me rendre... je ne voudrais pas lui donner cette peine. »
« Si j'avais été riche, je n'aurais pu voir un pauvre ayant faim sans lui donner à manger. Je fais ainsi dans ma vie
{ Cant., v, 7; 1, 4. — ? Saint Jean de la Croix.
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Conseils et Souvenirs. 297
spirituelle : à mesure que je gagne quelque chose, je sais que des âmes sont sur le point de tomber en enfer, alors je leur donne mes trésors et je n’ai pas encore trouvé un moment * pour me dire : « Maintenant, je vais travailler pour moi. »
« Il y a des personnes qui prennent tout, de manière à se faire le plus de peine, pour moi c’est le contraire : je vois toujours le bon côté des choses. Si je n’ai que la souffrance pure, sans aucune éclaircie, eh bien, j'en fais ma joie. »
« Toujours ce que le bon Dieu m'a donné m'a plu, même les choses qui me paraissent moins bonnes et moins belles que celles des autres. »
« Quand j'étais toute petite, on m'avait mis, chez ma tante, un beau livre entre les mains. En lisant une histoire, je vis qu’on louait beaucoup une maîtresse de pension parce qu'elle savait adroitement se tirer d’affaire sans blesser personne. Je remarquai surtout cette phrase : « Elle disait à celle-ci : Vous n'avez pas tort; à celle-là : Vous avez raison »; et tout en lisant, je pensais : « Oh! moi je n’aurais pas fait ainsi, il faut toujours dire la vérité. »
« Et maintenant je la dis toujours. J'ai bien plus de peine, il est vrai, car ce serait si facile, quand on vient vous raconter un ennui, de mettre le tort sur les absents ; aussitôt celle qui se plaint serait apaisée. Oui, mais... je fais tout le contraire. Si je ne suis pas aimée, tant pis! Qu'on ne vienne pas me trouver si on ne veut pas savoir la vérité. »
« Pour qu'une réprimande porte du fruit, il faut que cela coûte de la faire ; et il faut la faire sans une ombre de passion dans le cœur.
« [Il ne faut pas que la bonté dégénère en faiblesse. Quand on a grondé avec justice, il faut en rester là et ne passe laisser attendrir au point de se tourmenter d’avoir fait de la peine. Courir après l’affligée pour la consoler, c’est lui faire pius de mal.que de bien. La laisser à elle-même, c’est la forcer à ne rien attendre du côté humain, à recourir au bon Dieu, à voir ses torts, à s’humilier. Autrement elle s’habituerait à être consolée après un reproche mérité, et elle agirait comme un enfant gâté qui trépigne et crie, sachant bien qu’il fera revenir sa mère pour essuyer ses larmes. »
« Que le glaive de l'esprit qui est la parole de Dieu demeure perpétuellement en votre bouche et en vos cœurs!. » Si nous trouvons une âme désagréable, ne nous rebutons pas, ne la délaissons jamais. Ayons toujours le glaive de l'esprit pour la reprendre de ses torts; ne laissons pas aller les choses pour conserver notre repos; combattons sans relâche, même sans espoir de gagner la bataille. Qu'importe le succès! Allons toujours, quelle que soit la fatigue de la lutte. Ne disons pas : « Je n’obtiendrai rien de cette âme, elle ne comprend pas, elle est à abandonner! » Oh! ce serait de la lâcheté ! Il faut faire son devoir jusqu’au bout. »
« Autrefois, si quelqu'un de ma famille avait de la peine, et qu’au parloir je n’avais pu réussir à le consoler, je m’en allais le cœur navré; mais bientôt, Jésus me fit comprendre que j'étais incapable de consoler une âme. A partir de ce
ME DhES SAVE y.
Conseils et Souvenirs. 299 jour, je n’avais plus de chagrin quand on s’en allait triste : je confiais au bon Dieu les souffrances de ceux qui m'étaient chers, et je sentais bien que j'étais exaucée. Je m'en rendais éompte au parloir suivant. Depuis cette expérience, quand j'ai fait de la peine involontairement, je ne me tourmente pas : je demande simplement à Jésus de réparer ce que j'ai fait. »
« Que pensez-vous de toutes les grâces dont vous avez été comblée ? | — Je pense que l'Esprit de Dieu souffle où 1l veut.»
Elle disait à sa Mère Prieure : |
« Ma Mère, si j'étais infidèle, si je commettais seulement la plus légère infidélité, je sens qu’elle serait suivie de troubles épouvantables, et je ne pourrais plus accepter la mort. »
Et comme la Mère Prieure manifestait sa surprise de l'entendre tenir ce langage, elle reprit :
«Je parle d’une infidélité d’orgueil. Par exemple, si je disais : « J'ai acquis telle ou telle vertu, je puis la pratiquer »; ou bien : « O mon Dieu, je vous aime trop, vous le savez, pour m'’arrêter à une seule pensée contre la toi »; aussitôt, je le sens, je serais assaillie par les plus dangereuses tentations, et j'y succomberais certainement.
« Pour éviter ce malheur, je n’ai qu’à dire humblement du fond du cœur : « O mon Dieu, je vous{ en prie, ne permettez pas que Je sois infidèle! »
« Je comprends très bien que saint Pierre soit tombé. Il comptait trop sur l'ardeur de ses sentiments au lieu de
1 Joan., ut, 8.
s'appuyer uniquement sur la force divine. Je suis bien sûre que s’il avait dit à Jésus : «Seigneur, donnez-moi le courage de vous suivre jusqu’à la mort », ce courage ne lui aurait pas été refusé.
« Ma Mère, comment se fait-il que Notre-Seigneur, sachant ce qui devait arriver, ne lui dit pas : « Demande-moi la force d'accomplir ce que tu veux »? Je crois que c’est pour nous montrer deux choses : la première qu’il n’apprenait rien de plus à ses Apôtres par sa présence sensible, qu'il ne nous apprend à nous-mêmes par les bonnes inspirations de sa grâce ; la seconde que, destinant saint Pierre à gouverner toute l'Eglise où il y a tant de pécheurs, il voulait qu’il expérimentäât par lui-même ce que peut l’homme sans l’aide de Dieu. C’est pour cela qu'avant sa chute, Jésus lui dit : « Quand tu seras revenu à toi, confirme tes frères! »; c’est-à-dire raconte-leur l’histoire de ton péché, montre-leur par ta propre expérience combien il est nécessaire, pour le salut, de s'appuyer uniquement sur moi. »
J'avais beaucoup de peine de la voir malade et je lui répétais souvent : « Oh ! que la vie est triste! » Mais elle me reprenait aussitôt, disant :
« La vie n’est pas triste! elle est au contraire très gaie. Si vous disiez : « L’exil est triste », je vous comprendrais. On fait erreur en donnant le nom de vie à ce qui doit finir. Ce n’est qu'aux choses du ciel, à ce qui ne doit jamais mourir qu'on doit donner ce beau nom ; et, puisque nous en jouissons ” dès ce monde, la vie n’est pas triste, mais gaie, très gaie! »
Elle était elle-même d’une gaieté ravissante : Pendant plusieurs jours, elle avait été beaucoup mieux et
1 Lucæ, xx11, 32.
Conseils et Souvenirs. 301
nous lui disions : « Nous ne savons pas encore de quelle maladie vous mourrez ?...
— Mais je mourrai de mort! Le bon Dieu n’a-t-il pas dit à Adam de quoi il mourrait? Il lui a dit: « Tu mourras de mort!!»
— Eh bien, c’est donc la mort qui viendra vous chercher!
— Non, ce n’est pas la mort qui viendra me chercher, c’est le bon Dieu. La mort n’est point un fantôme, un spectre horrible comme on la représente sur les images. Il est écrit dans le catéchisme que la mort est la séparation de l'âme et du corps, ce n’est que cela ! Eh bien, je n’ai pas peur d’une séparation qui me réunira pour toujours au bon Dieu. »
« Le divin Voleur viendra-t-il bientôt voler sa petite grappe de raisin P .. — Je l’aperçois de loin et je me garde bien de crier : « Au voleur ! ! ! » Au contraire, je l'appelle en disant : « Par ici! par ici!»
Je lui disais que les plus beaux anges, vêtus de robes blanches, le visage joyeux et resplendissant, transporteraient son âme au ciel. Elle me répondit :
« Toutes ces images ne me font aucun bien ; je ne puis me nourrir que de la vérité. Dieu et les anges sont de purs esprits, personne ne peut les voir des yeux du corps tels qu'ils sont en réalité. C’est pour cela que je n’ai jamais désiré les grâces extraordinaires. J'aime mieux attendre la vision éternelle.
— J'ai demandé au bon Dieu de m'envoyer un joli rêve pour me consoler de votre départ.
— Ah! voilà une chose que je n’aurais jamais faite!
1/Gént ur VE
302 La Bienkheureuse Thérèse de l’'Enfant-Jésus.
Demander des consolations !... Puisque vous voulez me ressembler, vous savez bien que, moi, je dis :
Oh! ne crains pas, Seigneur, que je t'éveille : J'attends en paix le rivage des cieux...
Il est si doux de servir le bon Dieu dans la nuit et dans l'épreuve, nous n’avons que cette vie pour vivre de foi. »
« Je suis bien heureuse de m'’en aller au ciel, mais quand je pense à cette parole du Seigneur : « Je viendrai bientôt et je porte ma récompense avec moi, pour rendre à chacun selon ses œuvres ! », je me dis qu’il sera bien embarrassé pour moi : je n'ai pas d'œuvres. Eh bien ! il me rendra SELON SES ŒUVRES A Eur! »
« Certainement, vous ne terez pas une minute de purgatoire, ou bien alors personne ne va droit au ciel!
— Oh! je ne m'inquiète guère de cela; je serai toujours contente de la sentence du bon Dieu. Si je vais en purgatoire, eh bien ! je me promènerai au milieu des flammes, comme les trois Hébreux dans la fournaise, en chantant le cantique de l'amour. »
« Vous serez placée dans le ciel parmi les séraphins.
— S'il en est ainsi, je ne les imiterai pas; fous se couvrent de leurs ailes à la vue de Dieu, je me garderai bien de me couvrir de mes ailes! » |
LAPOC., xxII, 12.
Conseils et Souvenirs. 303
Je lui montrais une photographie représentant Jeanne d’Arc consolée dans la prison par ses voix. Elle me dit :
« Je suis consolée, moi aussi, par une voix intérieure. D’en haut, les saints m’encouragent, ils me disent : « Tant que tu es dans les fers, tu ne peux remplir ta mission ; mais plus tard, après ta mort, ce sera le temps de tes conquêtes. »
« Le bon Dieu fera toutes mes volontés au ciel, parce que je n'ai jamais fait ma volonté sur la terre. »
* * j * * ES On lui demandait sous quel nom on devrait la prier quand
elle serait au ciel.
« Vous m'appelerez petite Thérèse, répondit-elle hum-
blement. » à
* Pur
« Vous nous regarderez du haut du ciel, n'est-ce pas? — Non, je descendrai. » die AE
Citons encore ce trait touchant :
Quelques mois avant la mort de la Bst Thérèse del'Enfant- Jésus, nous lisions au réfectoire la vie de St Louis de Gonzague, et l’une de nos anciennes Mères fut frappée de l'affection touchante et réciproque du jeune saint et d’un vénérable religieux de la Compagnie de Jésus, le P. Corbinelli.
« C’est vous le petit Louis, dit-elle à notre sainte petite sœur, et moi je suis le vieux P. Corbinelli; quand vous serez au ciel, souvenez-vous de moi.
— Voulez-vous, ma Mère, que je vienne bientôt vous
chercher ?
— Non, je n’ai pas encore assez souffert.
.— O ma Mère, moi je vous dis que vous avez bien assez souffert. » |
Et Mère Hermance du Cœur de Jésus de répondre :
« Je n’ose encore vous dire oui. Pour une chose aussi grave, il me faut la sanction de l'autorité. »
En effet, la demande fut adressée à la Mère Prieure ; et, sans y attacher d'importance, elle donna une réponse affirmative.
Or, l’un des derniers jours de sa vie, la Servante de Dieu, ne pouvant presque plus parler en raison de sa grande faiblesse, reçut, par l’entremise de l'infirmière, un bouquet de fleurs cueillies par notre chère Mère, avec prière instante de lui transmettre ensuite, comme remerciement, un seul mot d'affection. Et voici quel fut ce mot :
« Dites à Mère du Cœur de Jésus que ce matin, pendant la messe, j'ai vu la tombe du P. Corbinelli tout près de celle du petit.Louis.
— C'est bien, répondit tout émue notre bonne Mère, dites à S' Thérèse de l’Enfant-Jésus que j’ai compris... »
À partir de ce moment, elle demeura persuadée de sa mort prochaine qui arriva, en effet, un an après.
Et, suivant la prédiction du petit Louis, la tombe du P. Corbinelli se trouva tout près de la sienne.