‹ La bienheureuse Thérese de l'Enfant-Jésus (volume 2)Chapitre 53 sur 115 · THÉRÈSE ET CÉLINE AUX BUISSONNETS · texte numérisé non relu

THÉRÈSE ET CÉLINE AUX BUISSONNETS

Alors nos voix étaient mélées, Nos mains l'une à l'autre enchaïnées ; Ensemble, chantant les noces sacrées, Déjà nous révions le Carmel, Le Ciel!

Lettres. 341

des novices — sont trop grands pour se couler dans les buissons ; tandis qu’un petit chien, ça se faufile partout. et puis ça a le nez fin ! Aussi je veille de près mes petits lapins ; je ne veux pas leur faire de mal ; mais je les lèche en leur disant, tantôt que leur poil n’est pas assez lisse, d’autres fois que leur regard est trop semblable à celui des lapins de garenne... enfin je tâche de les rendre tels que le Chasseur le désire : des petits lapins bien simples, occupés seulement de l’herbette qu'ils doivent brouter.

Je ris, mais au fond je pense bien sincèrement qu’un de ces petits lapins — celui que tu connais — vaut mieux cent fois que le petit chien : il a couru bien des dangers... Je t’avoue qu’à sa place, il y a longtemps que je me serais perdue pour toujours dans la vaste forêt du monde.

Lettre XX°.

Je suis heureuse, ma petite Céline, que tu n’éprouves aucun attrait sensible en venant au Carmel; c’est une délicatesse de Jésus qui veut recevoir de toi un présent. Il sait qu’il est bien plus doux de donner que de recevoir. Quel bonheur de souffrir pour celui qui nous aime à la folie, et de passer pour folles aux yeux du monde ! On juge les autres d’après soi-même, et comme le monde est insensé, naturellement il nous appelle de ce nom.

Consolons-nous, nous ne sommes pas les premières! Le seul crime reproché à Notre-Seigneur par Hérode fut celui d’être fou. et franchement c'était vrai ! Oui, c'était de la folie de venir chercher les pauvres petits cœurs des mortels pour en faire ses trônes, lui, le Roi de gloire qui est assis au-dessus des Chérubins ! N’était-il pas parfaitement heureux en compagnie de son Père et de l'Esprit d'amour ? Pourquoi venir ici-

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bas chercher des pécheurs pour en faire ses amis, ses intimes?

Nous ne pourrons jamais accomplir pour notre Epoux les folies qu’il a accomplies pour nous; nos actes sont très raisonnables en comparaison des siens. Que le monde nous laisse tranquilles! Je le répète, c’est lui qui est insensé, puisqu'il ignore ce que Jésus a fait et souffert pour le sauver de la damnation.

Nous ne sommes pas non plus des fainéantes, des prodigues; le divin Maître s’est chargé de notre défense. Ecoute : Il était à table avec Lazare et ses disciples, Marthe servait; pour Marie, elle ne pensait pas à prendre de nourriture, mais à faire plaisir à son Bien-Aimé, aussi répandit-elle sur la tête du Sauveur un parfum de grand prix, et, cassant le vase fragtle *, toute la maison fut embaumée de cette liqueur ?.

Les Apôtres murmurèrent contre Madeleine ; c’est encore ce qui arrive pour nous : les chrétiens les plus fervents trouvent que nous sommes exagérées, que nous devrions servir Jésus avec Marthe, au lieu de lui consacrer les vases de nos vies avec les parfums qui y sont renfermés. Et cependant, qu’importe que ces vases soient. brisés, puisque Notre-Seigneur est consolé, et que, malgré lui, le monde est contraint de sentir les parfums qui s’en exhalent! Oh! ces parfums sont bien nécessaires pour purifier l'atmosphère malsaine qu’il respire.

À bientôt, ma sœur chérie. Voici ta barque près du port; le vent qui la pousse est un vent d'amour, et ce vent-là est plus rapide que l'éclair ! Adieu ! dans quelques jours nous serons réunies au Carmel, puis là-haut ! Jésus n’a-t-il pas dit pendant sa Passion : « Au reste vous verrez BIENTÔT le Fils de l’homme assis à la droite de Dieu et venant sur les nuées du Crea

/ Nous y serons!!!

Ta THÉRÈSE.

! Marci, xiv, 3. — 2? Joan., xx, 3. — 3 Matt., xx vi, 46.

Lettres. 343

Lettres à la Rde Mère Agnès de Jésus.

FRAGMENTS

Lettre [°,

Quelques mois avant l’entrée de Thérèse au Carmel.

Ma PETITE MAMAN CHÉRIE,

Tu as raison de dire que la goutte de fiel doit être mêlée à tous les calices, mais je trouve que les épreuves aident beaucoup à se détacher de la terre; elles font regarder plus haut que ce monde. Ici-bas rien ne peut nous satisfaire ; on ne goûte un peu de repos qu’en étant prête à faire la volonté du bon Dieu.

Ma nacelle a bien de la peine à atteindre le port. Depuis longtemps je l’aperçois, et toujours je m'en trouve éloignée ; mais Jésus la guide, cette petite nacelle, et je suis sûre qu’au jour choisi par lui, elle abordera heureusement au rivage bén1 du Carmel. O Pauline ! quand Jésus m’aura fait cette grâce, je veux me donner tout entière à lui, toujours souffrir pour lui, ne plus vivre que pour lui. Oh non! je ne craindrai pas ses coups, car, même dans les souffrances les plus amères, on sent que c’est sa douce main qui frappe.

Et quand je pense que, pour une souffrance supportée avec joie, nous aimerons davantage le bon Dieu, toujours ! Ah ! si au moment de ma mort je pouvais avoir une âme à

AA GS CD SE Pere OPA RER ‘344 La Bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus. ——— ————————— offrir à Jésus, que je serais heureuse! Il y aurait une âme de moins dans l'enfer, une de plus à bénir le bon Dieu toute l'éternité !

Lettre II°.

Pendant sa retraite de Prise d’Habit.

Janvier 1880.

… Dans mes rapports avec Jésus, rien : sécheresse ! sommeil ! Puisque mon Bien-Aimé veut dormir, je ne l’en empêcherai pas; je suis trop heureuse de voir qu'il ne me traite point comme une étrangère, qu’il ne se gêne pas avec moi. Il crible sa petite balle de piqûres d’épingles bien douloureuses. Quand c’est ce doux Ami qui perce lui-même sa balle, la souffrance n’est que douceur, sa main est si douce! Quelle différence avec celle des créatures ! |

Je suis pourtant heureuse, oui, bien heureuse de souffrir! Si Jésus ne perce pas directement sa petite balle, c’est bien lui qui conduit la main qui la blesse! O ma Mère, si vous saviez jusqu’à quel point je veux être indifférente aux choses de la terre! Que m'’importent toutes les beautés créées ? Je serais bien malheureuse si je les possédais! Ah! que mon cœur me paraît grand, quand je le considère par rapport aux biens de ce monde, puisque tous réunis ne pourraient le contenter ; mais quand je le considère par rapport à Jésus, comme il me semble petit !

Qu'il est bon pour moi Celui qui sera bientôt mon Fiancé! qu'il est divinement aimable en ne permettant pas que je me laisse captiver par aucune chose d’ici-bas ! Il sait bien que, s’il m'envoyait seulement une ombre de bonheur, je m'y attacherais avec toute l'énergie, toute la force de mon cœur; et

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cette ombre il me la refuse !.. Il préfère me laisser dans les ténèbres, plutôt que de me donner une fausse lueur qui ne serait pas Lui.

- Je ne veux pas que les créatures aient un seul atome de mon amour; je veux tout donner à Jésus, puisqu'il me fait comprendre que lui seul est le bonheur parfait. Tout sera pour Jui, tout! Et même quand je n'aurai rien à lui offrir, comme ce soir, je lui donnerai ce rien.

Lettre III.

Oui, je les désire ces blessures de cœur, ces coups d’épingle qui font tant souffrir! A toutes les extases, je préfère le sacrifice. C’est là qu'est le bonheur pour moi, je ne le trouve nulle part ailleurs. Le petit roseau n’a pas peur de se rompre, car il est planté au bord des eaux de l’amour ; aussi, lorsqu'il plie, cette onde bienfaisante le fortifie et lui fait désirer qu’un autre orage vienne à nouveau courber sa tête. C'est ma faiblesse qui fait toute ma force. Je ne puis me briser, puisque quelque chose qui m'arrive, je ne vois que la douce main de Jésus.

Rien de trop à souffrir pour conquérir la palme!

Lettre IV°.

Pendant sa retraite de Profession.

Septembre 18go.

Ma MÈRE CHÉRIE,

Ï1 faut que votre petit solitaire vous donne l'itinéraire de son voyage.

Avant de partir, mon Fiancé m’a demandé dans quel pays, je voulais voyager, quelle route je désirais suivre. Je lui ai répondu que je n’avais qu’un seul désir, celui de me rendre au sommet de la Montagne de l'Amour.

Aussitôt, des routes nombreuses s’offrirent à mes regards; mais il y en avait tant de parfaites que je me vis incapable d'en choisir aucune de mon plein gré. Je dis alors à mon divin Guide : Vous savez où je désire me rendre, vous savez pour qui je veux gravir la montagne, vous connaissez Celui que j'aime et que je veux contenter uniquement. C’est pour lui seul que j’entreprends ce voyage, menez-moi donc par les sentiers de son choix; pourvu qu'il soit content, je serai au comble du bonheur.

Et Notre-Seigneur me prit par la main et me fit entrer dans un souterrain où il ne fait ni froid ni chaud, où le soleil ne luit pas, où la pluie et le vent n'ont pas d’accès ; un souterrain Où je ne vois rien qu’une clarté à demi voilée, la clarté que répandent autour d’eux les yeux baissés de la Face de Jésus. |

Mon Fiancé ne me dit rien, et moi je ne lui dis rien non plus, sinon que je l'aime plus que moi, et je sens au fond de mon cœur qu'il en est ainsi, car je suis plus à lui qu’à moi.

Je ne vois pas que nous avancions vers le but de notre voyage, puisqu'il s'effectue sous terre ; et pourtant il me semble, sans savoir comment, que nous approchons du sommet de la montagne.

Je remercie mon Jésus de me faire marcher dans les ténèbres ; j'y suis dans une paix profonde. Volontiers, je consens à rester toute ma vie religieuse dans ce souterrain obscur où il m'a fait entrer; je désire seulement que mes ténèbres obtiennent la lumière aux pécheurs.

Je suis heureuse, oui, bien heureuse de n'avoir aucune

consolation; j'aurais honte que mon amour ressemblât à

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