La Bièvre
La Bièvre représente aujourd'hui le plus parfait symbole de la misère féminine exploitée par une grande ville.
Née dans l'étang de Saint-Quentin, près de Trappes, elle court, fluette, dans la vallée qui porte son nom, et mythologiqucment, on se la représente, incarnée en une fdlette à peine pubère, en une naïade toute petite, jouant encore à la poupée, sous des saules.
Comme bien des fdles de la campagne, la Bièvre est, dès son arrivée à Paris, tombée dans l'affût industriel des racoleurs ; spoliée de ses vêtements d'herbes et de ses parures d'arbres, elle a dû aussitôt se mettre à l'ouvrage et s'épuiser aux horribles tâches qu'on exigeait d'elle. Cernée par d'âpres négociants qui se la repassent, mais, d'un commun accord, l'emprisonnent à tour de rôle, le long de ses rives, elle est devenue mégissière, et, jours et nuits, elle lave l'ordure des peaux
écorchées, macère les toisons épargnées et les cuirs bruts, subit les pinces de l'alun, les morsures de la chaux et des caustiques. Que de soirs, derrière les Gobelins^ dans un pestilentiel fumet de vase, on la voit, seule, piétinant dans sa boue, au clair de lune, pleurant, hébétée de fatigue , sous l'arche minuscule d'un petit pont î
Jadis, près de la poterne des Peupliers, elle avait encore pu garder quelques semblants de gaieté, quelques illbsions de site authenthique et de vrai ciel. Elle coulait sur le bord d'un chemin, et de légères passerelles reliaient, sur son dos, la route sans maisons à des champs au milieu desquels s'élevait un cabaret peint en rouge ; les trains de ceinture fdaient au-dessus d'elle, et des essaims de fumée blanche volaient et se nichaient dans des arbustes, dont l'image brisée se reflétait encore dans sa glace brune; c'était, en quelque sorte, pour elle, un coin de dilection, un lieu de repos , un retour d'enfance , une reprise de la campagne où elle était née ; maintenant c'est fini , d'inutiles ingénieurs
oo
oo
jj
là
hJ
es
fi
fu
en
ce
'bO
eu
tn
-vS
rt
l'ont enfermée dans un souterrain, casernée sous une voûte, et elle ne voit plus le jour que par l'œil en fonte des tampons d'égout qui la recouvrent.
Plus loin, il est vrai, elle sort de ses geôles, et, divisée en deux bras, suit le chemin de la Fontaine-à-Mulard et de la rue du Pot-au-Lait. Dans ces parages écartés, elle fut autrefois charmante. Entre ces deux ruisseaux, s'étendaient une prairie, plantée d'arbres, et des petits étangs granulés de mouches vertes par des lentilles d'eau ; des fleurs étoilaient l'herbe ; des buissons de mûres enchevêtraient leurs tiges munies d'épines courbes et roses comme des griffes ; le paysage était presque désert ; cà et là, quelques enfants péchaient des grenouilles ; un cheval blanc paissait ; près d'une chèvre, une femme tendait des cordes pour sécher du linge ; la Bièvre bouillonnait, joyeuse, sur des pierres, tandis qu'à perte de vue dans le ciel s'étageaient les charpentes et les terrasses des mégissiers , audessus desquelles se superposaient, séparés par des tuyaux d'usine, les emphatiques et
tJ
tA
en
Oi
ce
cr
OS
lourds dômes du Panthéon et du Val - de - Grâce.
La rue de Tolbiac, bâtie sur remblai, a rompu l'horizon que ferme maintenant une ligne de bâtisses neuves ; les peupliers sont tombés, les saules détruits, les étangs desséchés, la prairie morte. Le travail de la Bièvre, désormais accaparée par les tanneurs, bruit, sans haleine et sans trêve.
Pour la suivre dans ses détours , il faut remonter la rue du Moulin-des-Prés et s'engager dans la rue de Gentilly ; alors , le plus extraordinaire voyage dans un Paris insoupçonné commence. Au milieu de cette rue, une porte carrée s'ouvre sur un corridor de prison, noir comme un fond de cheminée incrusté de suie ; deux personnes ne peuvent passer de front. Les murs s'exostosent et se couvrent d'eschares de salpêtre et de fleurs de dartres ; un jour de cave descend sur une boutique de marchand de vin , à la mine pluvieuse, à la devanture éraillée, frappée de pochons de fange , puis ce boyau se casse , dans un autre également étroit et sombre ;
hJ
Ui
ts
es
zi
OJ
es
l'on arrive à une porte à moitié fermée et sur le fronton de laquelle on lit en caractères effacés ces mots : « Respect à la loi et aux propriétés », mais, si on lève la tête, on
LE PETIT GENTILLY D'après le plan de Roussel. 1731.
aperçoit au-dessus des murailles de vieux arbres, et par le judas d'une ouverture condamnée , des fusées de verdure , des fouillis de sorbiers et de lilas , de platanes et de trembles ; pas un bruit dans cet enclos retourné à l'état de nature, mais une odeur de
f' '^o4f Jj
LA BlEVilE, RUE CHOULKlîARBE, PAR E. TANGUY. 1890.
terre humide, un souffle fade de marécage; puis, si Ton continue sa route dans le couloir qui s'achemine en pente, l'on se heurte à un nouveau coude, la sente s'élargit et s'éclaire, et près d'un marchand de mottes, l'on tombe
VUE DU PONT SUR LA RlVltnK DF.S GOBELINS, A PARTS. D'nprès reau-forto de Schroeder, l>iirin do BovincL 1828.
dans une rue bizarre, avec des maisons avariées et des pins de cimetière, écimés et secs, rejoints entre eux par des fils sur lesquels flottent des draps.
C'est la ruelle des Ucculcttes, un vieux passage de l'ancien Paris, un passage habité par
les ouvriers des peausseries et des teintures. Aux fenêtres, des femmes dépoitraillées, les
P O .\ T, RUE C R 0 U L E D A FJ R E . Paris, Deroy, del. — Publié en 1830 par Charles Motte, à Londres.
cheveux dans les yeux, vous épient et vous braquent ; sur le pas de portes à loquet, des vieillards se retournent qui lient des ceps
de vigne serpentant le long des bâtisses en pisé dont on voit les poutres.
Cette ruelle se meurt , rue Croulebarbe , dans un délicieux paysage où l'un des bras demeuré presque libre de la Bièvre paraît ; un bras bordé du coté de la rue par une berge dans laquelle sont enfoncées des cuves ; de l'autre, par un mur enfermant un parc immense et des vergers que dominent de toutes parts les séchoirs des chamoiseurs. Ce sont, au travers d'une haie de peupliers, des montées et des descentes de volets et de cages , des escalades de parapets et de terrasses, toute une nuée de peaux couleur de neige, tout un tourbillon de drapeaux blancs qui remuent le ciel, tandis que, plus haut, des flocons de fumée noire rampent en haut des cheminées d'usine. Dans ce paysage où les resserres des peaussiers affectent, avec leurs carcasses ajourées et leurs toits plats, des allures de bastides italiennes, la Bièvre coule, scarifiée par les acides. Globulée de crachats, épaissie de craie, délayée de suie, elle roule des amas de feuilles mortes et d'indescriptibles résidus qui
Sri
cz
-Ul
eu
■CJ
Oh
bJ
en
fl
en
ri«
Pi
iJ
la glacent, comme un plomb qui bout, de pellicules !
Mais combien attrayantes sont ses deux petites berges ! celle qui longe le mur du verger garni de treilles, plantée de chrysanthèmes et de tomates, hérissée d'artichauts trop mûrs dont les tètes sont des brosses couleur de mauve î et l'autre, celle qui était jadis réservée aux lavandières, évoque à elle seule toute une antique province, avec ses pavés encadrés d'herbe et ses blanchisseuses, enfouies, au ras de l'eau, jusqu'aux aisselles, dans ces baquets où elles se démènent et chantent, en battant le linge; ce lavoir des anciens temps est aujourd'hui presque désert ; c'est à peine si une ou deux habitantes de la ruelle descendent maintenant pour savonner dans cette sauce, tout au plus si quelques gamins jouent à la bloquette auprès du mur.
Puis, sous une croûte de terre formant porche, la Bièvre disparaît à nouveau et s'enfonce dans une ombre puante ; la rue Groulebarbe continue, mais toute la gaieté du parc voisin s'arrête. Il ne reste plus, jusqu'à l'avenue des
hJ
CJ
-lî
CJ
en
Pi
es
pi
Gobelins , qu'un amas de bouges dont la vicieuse indigence effraye. Pour retrouver la morne rivière, il faut passer devant la manufacture de tapisserie et s'engager dans la rue des Gobelins.
Ici, la scène change ; le décor d'une misère abjecte s'effondre, et un coin de vieille ville , solennelle et sombre, surgit à deux pas des avenues modernes. La rue arbore d'anciens hôtels, convertis en fabriques, mais dont le seigneurial aspect persiste. Au numéro 3, une porte cochère, énorme et trapue, aux vantaux martelés de clous, donne accès dans une vaste cour où de hautes fenêtres évoquent les fastueux salons du temps jadis . C'est l'hôtel du marquis de Mascarini, maintenant encombré par des camions ; des marchands de chaussures, des teinturiers, des apprêteurs, ont mué les boudoirs en bureaux de commande et de caisse ; l'absorption du noble passé par la roturière richesse du temps présent est accomplie. Les millionnaires de la halle aux cuirs occupent en maîtres ces hôtels entourés de jardins verts et galonnés d'un ruban noir par la Bièvre. Plus loin, sur le boulevard
ANCIEN PARIS. — RIVIÈRE DE I5IÈVRE. 1868. Reproduction d'une eau-forle de Martial Potcmont, du musée Carnavalet.
d'Italie , par-dessus un petit mur , l'on peut plonger dans ces promenades semées de boulingrins et de corbeilles, entourées de buis , taillées dans le goût vieillot des parcs auliques.
La rue des Gobelins aboutit à une passerelle bordée de palissades ; cette passerelle enjambe la Bièvre , qui s'enfonce d'un coté sous les boulevards Arago et de Port-Royal, et de l'autre longe l'admirable ruelle des Gobelins qui est, à coup sûr, le plus surprenant coin que le Paris contemporain recèle.
C'est une allée de guingois, bâtie, à gauche, de maisons qui lézardent, bombent et cahotent. Aucun alignement, mais un amas de tuyaux et de gargouilles, de ventres gonflés et de toits fous. Les croisées grillées bambochent ; des morceaux de sac et des lambeaux de bâche remplacent les carreaux perdus ; des briques bouchent d'anciennes portes, des Y rouilles de fer retiennent les murs que côtoie la Bièvre ; et cela se prolonge jusqu'aux derrières de la manufacture des Gobelins où cette eau de vaisselle s'engouffre, en bourdonnant, sous un pont. Alors, la ruelle élargit ses zigzags et le vieux
LA BIÈVRE, RUELLE DES GOBELINS, Dessin inédit do Tanguy. 1890.
bâtiment, bosselé d'un fond de chapelle que des vitraux dénoncent, sourit avec ses hautes fenêtres, dans le cadre desquelles apparaissent les ensouples et les chaînes , les modèles et les métiers de la haute lisse.
-^"ri"'
LA DliVRE, PASSAGE MORET. 1890.
D'après une aquarelle de E. Tanguy.
A droite, la ruelle est bordée d'étables qui trébuchent sur une terre pétrie de frasier et amollie par des ruisseaux d'ordure. Gà et là, de grands murs, rongés de nitre, fleuronnés de moisissures, rosacés de toiles d'araignée, calcinés comme par un incendie ; puis d'incohérentes chaumines.