‹ La BièvreChapitre 2 sur 2 · RIVIÈRE DE BIÈVRE, 1SG · texte numérisé non relu

RIVIÈRE DE BIÈVRE, 1SG

D'après une eau-forte de Martial Potémont, du musée Carnavalet.

sans étage, grêlées par des places de clous, jambonnées par des fumées de poêle ; et, le soir, les artisans qui logent dans ces masures prennent le frais sur le pas des portes, séparés, par des barres de fer emmanchées dans des

^ n L.-» en laiU oarhur n 5 Marjum tôt Paky&

l'entrée du faubourg SAINT-MARCEL, A PARIS. D'après Teau-forte de Zeeman, du musée Carnavalet. Dix-septième siècle.

poteaux de bois mort, de l'eau en deuil qui, malade, sent la lièvre et pleure.

Sans doute, cette étonnante ruelle décèle l'horreur d'une misère infime ; mais cette misère n'a ni l'ignoble bassesse, ni la joviale crapule des quartiers qui l'avoisinent ; ce n'est pas le sinistre délabrement de la Butte-aux-Cailles, la menaçante immondice de la rue Jeanne-d'Arc, la

funèbre ribote de ravenue d'Italie et des Gobelins ; c'est une misère anoblie par Tétampe des anciens temps ; ce sont de lyriques guenilles, des haillons peints par Rembrandt , de délicieuses hideurs blasonnées par l'art. A la brune, alors que les réverbères à huile se balancent et

ZEEMAN. — l'enclos DE M. DE NUE, hors du faubourg Saint-Marcel. Dix-septièmo siècle.

clignotent au bout d'une corde, le paysage se heurte dans l'ombre et éclate en une prodigieuse eau-forte ; l'admirable Paris d'antan renaît, avec ses sentes tortueuses , ses culs-de-sac et ses venelles, ses pignons bousculés , ses toits qui se saluent et se touchent; c'est, dans une solitude immense, la silencieuse apparition d'un improbable site dont le souvenir effare, lorsqu'à

trois pas, le long de casernes neuves, la foule déferle sous des becs de gaz et bat , sur les trottoirs, en gueulant, son plein.

Mais ce n'est pas tout ; ce séculaire vestige du vieux Paris confine à des surprises plus extraordinaires encore.

Au milieu de la ruelle, devant la Bièvre, une porte sans battant, percée dans le mur noir, ouvre sur une cour en étoile, formée de coins et de racoins. L'on a devant soi de grandes bâtisses chevronnées, qui se cognent, les unes contre les autres, et se bouchent ; partout des palis clos, des renfoncements abritant de gémissantes pompes, des portes basses, au fond desquelles, dans un jour saumâtre, serpentent de gluants escaliers en vis ; en l'air, des fenêtres disjointes avec des éviers dont les boîtes cabossent ; sur les marges des croisées, du linge, des pots de chambre, des pots de fleurs plantés d'on ne sait quelles tiges ; puis, à gauche, la cour s'embranche sur un couloir qui colimaçonne, déroulant, tout le long de sa spirale, des boutiques de marchands de vin. Nous sommes dans le passage Moret, qui relie la ruelle des Gobelins à la

>, ■.<»'=i^r^?r--^^-s«5^4ï '■'''T5ËS.'t:''^^"^j:'^'\;iâSf'^§*''^'»«5ST;' ""^ ^r"~\v/ ,^,r-

34 LA BIÈYRE

rue des Cordelières, dans la cour des Miracles de la peausserie. Et, soudain, à un détour, un autre bras de la Bièvre coule, un bras mince, enserré par des usines qui empiètent, avec des pilotis, sur ses pauvres bords. Là, des hangars abritent d'immenses tonneaux, d'énormes foudres, de formidables coudrets, emplâtres de chaux, tachés de vert de gris, de cendre bleue, de jaune de tartre et de brun loutre ; des piles de tan soufflent leur parfum acéré d'écorce, des bannes de cuir exhalent leur odeur brusque ; des tridents, des pelles, des brouettes, des râteaux, des roues de rémouleur, gisent de toutes parts ; en l'air, des milliers de peaux de lapin racornies s'entre-choquent dans des cages, des peaux diaprées de sang sec et de bleu arraché de nerfs ; des machines à vapeur ronronnent, et au travers des vitres, l'on voit, sous les solives où des volants courent, des ouvriers qui écument l'horrible pot-au-feu des cuves , qui ratissent des peaux sur une douve, qui les mouillent, qui les (( mettent en humeur ^^, ainsi qu'ils disent ; partout, des enseignes: veaux mégis et mort-nés, chabraques et scieries de peaux, teintureries de

LES TANNERIES, PAR LÉON JACQUES D'après une eau -forte du musée Carnavalet, tirée de l'Artiste.

laine, de poils de chèvre et de cachemyre ; et le passage est entièrement blanc ; les toits, les pavés, les murs sont poudrés à frimas. C'est, au cœur de l'été, une éternelle neige, une neige produite par le raclage envolé des peaux. La nuit, par un clair de lune, en plein mois d'août, cette allée, morte et glacée, devient féerique. Audessus de la Bièvre, les terrasses des séchoirs, les parapets en moucharabis des fabriques se dressent inondés de froides lueurs ; des vermicelles d'argent frétillent sur le cirage liquéfié de l'eau ; l'immobile et blanc paysage évoque l'idée d'une Venise septentrionale et fantastique ou d'une impossible ville de l'Orient , fourrée d'hermine. Ce n'est plus le rappel de l'ancien Paris, suggéré par la ruelle des Gobelins , si proche ; ce n'est plus la hantise des loques héraldiques et des temps nobiliaires à jamais morts. C'est l'évocation d'une Floride, noyée dans un duvet d'eider et de cygne, d'une cité magique, parée de villas, aux silhouettes dessinées sur le noir de la nuit, en des traits d'argent.

Ce site lunaire est habité par une population

autochtone qui vit et meurt dans ce labyrinthe, sans en sortir. Ce hameau, perdu au fond de l'immense ville, regorge d'ouvriers, employés dans ce passage même aux assouplissantes macérations des cuirs. Des apprentis, les bas des culottes attachés sur les tibias avec une corde, les pieds

EGLISE SAINT-VICTOR, PAR SYLVESTRE Dix-septième siècle,

chaussés de sabots, grouillent, pêle-mêle avec des chiens; des femmes, ignoblement enceintes, traînent de juteuses espadrilles chez des marchands de vin ; la vie se confine dans ce coin de la Bièvre dont les eaux grelottent le long de ses quais empâtés de fange.

L'aspect féerique de ce lieu diminue, le jour, ou du moins la vue de ses tristes habitants, qui for-

ment comme la populace oubliée d'un roi de Thunes, détourne des songes liyperboréens, greffés sur les rêves d'une Italie languissante ou d'un Orient torride ; la réalité refoule les postulations vers les contrées des au-delà, car, en arrivant à la rue des Cordelières, le passage Moret devient modernement sordide. L'on dirait, de ses appentis en lattes, de ses maisons de salive et de plâtre, des voitures de saltimbanque, dételées et privées de roues. Ces boîtes, coiffées de tôle, sont précédées, au dehors, d'escaliers vermoulus, chancis, mous, dont les marches plient et suintent l'eau gardée, dès qu'on les touche. Aux lucarnes, dont les cadres inégaux culbutent, des chaussettes inouïes, qui par leur pointure étonnent, se balancent sous la neige animale des peaux, des chaussettes en gros fil, lie de vin, émaillées de reprises de couleur, épaisses comme des souches.

La Bièvre a désormais disparu, car au bout de la rue des Cordelières le Paris contemporain commence. Ecrouée dans d'interminables geôles, elle apparaîtra maintenant, à peine, dans des préaux, au plein air ; l'ancienne campagnarde étouffe dans des tunnels, sortant, juste pour respirer, de terre,

LA BIEYRE

au milieu des pâtés de maisons qui l'écrasent. Et il y a alors contre elle une recrudescence d'âpreté au gain, un abus de rage ; dans l'espace compris entre la rue Gensier et le boulevard Saint-Marcel,

Extrait du plan de Olivier Truschet et Germain Hoyau,

dit plan de Bàle.

l'on opprime encore Fagonie de ses eaux; dès que la malheureuse paraît, les Yankee de la halle aux cuirs se livrent à la chasse au nègre, la traquent et l'exterminent, épuisant ses dernières for-

ces, étouffant ses derniers râles, jusqu'à ce que, prise de pitié, la Ville intervienne et réclame la morte qu'elle ensevelit, sous le boulevard de l'Hôpital, dans la clandestine basilique d'un colossal égout.

Et pourtant, combien était différente de cette humble et lamentable esclave, l'ancienne Bièvre ! Ecclésiastique et suzeraine, elle longeait le couvent des Cordelières, traversait la grande rue Saint-Marceau, puis fdait à travers prés sous des saules, se brisait soudain, et devenue parallèle à la Seine, descendait dans l'enclos de l'abbaye Saint- VicLor, lavait les pieds du vieux cloître, courait au travers de ses vergers et de ses bois, et se précipitait dans le fleuve, près de la porte de la Tournelle.

Liserant les murs et les tours de Paris où elle n'entrait point, elle jouait, çà et là, sur son parcours, avec de petits moulins dont elle se plaisait à tourner les roues ; puis elle s'amusait à piquer, la tête en bas, le clocher de l'abbaye dans l'azur tremblant de ses eaux, accompagnait de son murmure les offices et les hymnes, réverbérait les entretiens des moines qui se promenaient sur le

ORIEHS

Extrait du plan de Olivier Truschet et Germain Hoyau, dit plan de Bàle.

42 LA BIÈYRE

bord gazonné de ses rives. Tout a disparu sous la bourrasque des siècles, le couvent des Cordelières, l'iibbaye de Saint-Victor, les moulins et les arbres. Là où la vie humaine se recueillait dans la contemplation et la prière, là où la rivière coulait

LA GLACIÈRE, DU CHEMIN DES PEUPLIERS. Dessin inédit de E. Tanguy.

sous l'allégresse des aubes et la mélancolie des soirs, des ouvriers affaitent des cuirs, dans une ombre sans heures, et plongent des peaux, les (( chipent », comme ils disent, dans les cuves où marinent l'alun et le tan; là, encore, dans de

noirs souterrains ou dans des gorges resserrées d'usine, Teau exténuée, putride.

Symbole de la misérable condition des femmes attirées dans le guet-apens des villes, la Bièvre n'est-elle pas aussi l'emblématique image de ces races abbatiales, de ces vieilles familles, de ces castes de dignitaires qui sont peu à peu tombées et qui ont fini, de chutes en chutes, par s'interner dans l'inavouable boue d'un fructueux commerce ?

Page 1