BOULEVARD SAINT-GERMAIN
Tautre, plus importante, ne se voit qu'au travers de prismes et de lunettes sans cesser d'être vraie. Il nous faut aussi une optique spéciale de Tesprit pour voir toujours ces vérités de plus en plus lointaines, dont parle Berthelot, au moyen de comparaisons, d'images et d'hypothèses. L'important est de ne pas prendre ces imag-es, que crée et détruit notre pensée changeante, pour l'univers immuable, de ne pas prendre l'hypothèse, toujours grossière, pour la nature des choses que les antiques ignoraient encore plus que nous, mais dont ils avaient un sens profond.
La volonté d'un Esprit faisait concevoir aux peuples primitifs les biens de la vie autant que les catastrophes qu'il fallait subir. Nous rendons compte des mêmes faits par un enchevêtrement d'hypothèses qui n'effleure guère mieux le fond des questions, mais dont la savante ordonnance nous donne quelque vanité. Ce besoin de penser et d'expliquer est le propre de nos races. C'est une ^sorte de mise en scène où la fiction se mêle de réalité et d'où sortent sans cesse des combinaisons d'idées capables d'améliorer un peu le sort de tous.
Dans l'antiquité, quatre « éléments », l'eau, la terre, l'air et le feu, passaient pour fondamentaux. Cela ne veut pas dire que les Ecoles du monde grec n'aient discuté de l'Espace, du Temps et de l'Infini. Tout en constatant que les
jORigines de la vie. 3
<( éléments » des Anciens étaient fort mal choisis, malgré leur nature pratique, il est certain que ces notions avaient leur importance, tirée de Tobservation. De même Tidée des « cinq sens » rapporte tout aux quelques perceptions principales auxquelles rhomme a été adapté par la nature.
Elle a une valeur secondaire, car les sens utiles à une espèce ne sauraient constituer la loi de T Univers. Mais une espèce, Thomme, sans prétendre influer sur les lois générales, constate qu'il se heurte à elles et peut essayer de les compter. Ici revient la méthode simpliste. L'Esprit, qui régit toutes choses, maintient les variations infinies que nous percevons par des actes arbitraires de sa volonté. Cette volonté, supposée fixe, donne aux g-énérations le sentiment de catégories de phénomènes invariables. C'est le monothéisme appliqué aux sciences; il admet qu'il n'y a pas un équilibre fatal, mais un pouvoir arbitraire capable de changer Tordre existant. Une autre méthode plus antique, et peut-être par cela plus profondément adaptée au sens de l'homme, est faite de l'empirisme et de l'expérience qui accumulent des faits reconnus permanents. C'est la conception latente du paganisme qui qous a fourni plus de milliers d'années d'observation sûre que le monothéisme ne nous a donné de siècles d'hypothèses.
Ici nous pouvons essayer de moderniser ces vues relatives aux éléments et aux sens dont l'impor-
tance, comme chose utile ou nuisible, fixait les premiers regards. Nous trouvons • le minimum d'idées premières dans le Temps et TEspace tout à fait irréductibles; viennent avec lui la Matière, rÉnergie et la Vie. Llnfini et la Forme apparaissent comme des conséquences secondaires.
Malgré notre volonté d'étudier des sciences positives, Fœuvre expérimentale la plus sûre dépend malgré nous de cinq facteurs métaphysiques dont la vie seule nous permet quelque compréhension.
Peut-être croira-t-on qu'il n'y a pas d'importance à songer à tout cela?
Il y en a une grande qui consiste à interpréter la nature avec les connaissances démontrées autrefois et de son temps. C'est une étape de civilisation, c'est l'élargissement de nos esprits négligeant l'action des volontés primitives pour tâcher d'améliorer autant que possible le sort des hommes sans toucher d'une main trop imprudente à l'équilibre des choses de la Nature.
En tout cela, bien des personnes pensent en sincérité que la science se trompe. Les conceptions ont souvent varié (dans le détail des hypothèses) ; dès lors, si nous trouvons justement ridicules des livres du xvi'^ siècle, nous paraîtrons absurdes à notre tour aux peuples du xxv* siècle. Personne, même modérément instruit dans les sciences, ne peut soutehir cela après quelque réflexion. En
deux cents ans rexpérimentation démontrée a plus fait avancer la connaissance invariable de la nature que soixante siècles historiques dont nous pouvons pénétrer sensiblement la pensée. La science possède des vérités absolues, quelque mauvais effet que produise ce mot. Il est absolument certain que sur notre Terre on ne découvrira plus de continent en mer liquide, car on fait sans cesse le tour complet du monde. L'anatomie, la géographie, et d'autres sciences descriptives restent indispensables tout comme le bois mort qu'on préserve pour les constructions. Des flores ou des faunes étranges ne sont plus à découvrir, et rien de notre chef ne sera modifié dans le futur aux lois de mouvement du pendule ou de Fintensité de la pesanteur. Les rapports de combinaison des éléments, la position de leurs raies spectrales sont pour toujours acquises absolument, ainsi que la circulation du sang et la vie microbienne.
Par cela même que des notions certaines sont acquises pour toujours, le pouvoir de la science positive est limité. L'œuvre du xix® siècle a presque tout effleuré; ce qu'il nous est permis de voir de la Nature est vu dans ses grandes ■ lignes. Il n'y a pas trop lieu de s'en étonner, en songeant que l'art grec, formé if'y a trois mille ans, est resté beau pour toujours, enseveli dans la beauté.
. Achevé, il n'a pas été perfectionné, et si la
pensée de nos races ne se modifia étrangement, nul n'essaiera de mieux faire.
La science serait donc morte? Non, pas plus que Fhumanité. Elle a diverses voies ouvertes pour des travaux infinis, notamment : les spéculations mathématiques, physico-chimiques, biologiques et sociologiques. A toutes correspond une technique d'ordre secondaire mais utile à Thomme, ne fût-ce que pour perpétuer, à travers les générations, le siavoir acquis. Nos descendants pourront interpréter autrement ces faits, mais ils resteront vrais. Insuffisamment pourvus d'expérience par un passé de sauvages, nos grands ancêtres ne pouvaient voir ainsi. En étaient-ils plus malheureux? Je le crois, malgré le mirage de Tart et de la littérature antiques. Leur pensée souffrait plus de la crainte sans compensation des esprits mauvais et leur corps d'un plus haut degré de douleur, de barbarie et de famine, ce dont n'est pas assez pénétré l'esprit des lettrés présents.
Après un siècle accompli, devant une multitude de travaux souvent éphémères, il serait utile de connaître les idées indépendantes que chaque homme s'est formées dans le sillon étroit de sa vie. Avec la liberté de discussion que nous avons acquise, ce genre d'écrits n'exige plus d'audace ; mais comme, par essence, il touche à bien des opinions supposées certaines, il réclame beaucoup
d'indulgence. Le premier venu doit exposer ce qu'il pense, sa langue vieillira, ses hypothèses plus encore, un peu de ses expériences restera, et cet ensemble sera le tableau des idées qu'un individu pouvait se former au milieu de la civilisation d'un temps passé. Un écrit sincère sera vis-à-vis de ceux qui viendront ce que sont les écrits antiques pour nous. Il est d'ailleurs consolant de penser que les quelques écrits très anciens qui nous restent des Chaldéens, des Égyptiens, des Chinois et des Grecs, sont aussi positifs et judicieux que nos bons écrits modernes. Les faits de la Nature sont antérieurs à l'homme, qui ne peut que tâcher de les comprendre avec bon sens en ne les déformant pas trop. A cet égard le monâe historique n'a pas changé, car Platon et Aristote ont moins su, mais n'ont pas été surpassés dans la puissance de penser. La surprise que cause la lecture des absurdités des astrologues et des philosophes du moyen âge a seule répandu cette idée qu'il n'est pas nécessaire de penser à sa manière, puisque cela deviendra nécessairement ridicule.
N'avons-nous pas assez tranquillement critiqué de notre temps? Il faut d'ailleurs admettre que les critiques font œuvre utile : ils font réfléchir, limitent noire fantaisie. Puis leur organe pour jug'er ne dépasse pas le nôtre pour penser, ainsi que l'Histoire en fait foi. Les deux sentences se
valent, les rôles pourraient être intervertis. Ceuxlà seuls qui lisent les textes comptent pour la science, sentent par eux-mêmes et n'ont pas besoin de guides.
La plupart de nous dans le monde savant ne jugeons pas à propos de discuter sur des choses échappant à la preuve exacte. Il n'en est pas moins bon cependant d'entretenir dans les esprits une simple vision de la Nature, car ce qui ne se calcule, ni se pèse, n'est pas nécessairement stérile.
Pourquoi avoir une science si sèche et exempte d'art qu'elle se condamne à ne compiler que des mesures ? Il ne faut pas exagérer la saine doctrine positive; elle ferait accumuler sans répit trop de petits faits matériels et renoncer par contre à l'harmonie supérieure de l'astronomie sidérale. Un jour quelque grand esprit, sans insister sur le détail, le réduira à l'état de minces conséquences de quelque loi de la Nature que son imagination aura su percevoir. On ne saurait trop travailler pour améliorer une technique pratique ; mais si la science a, comme on le dit, des chapitres transcendants, ils jaillissent des grandes découvertes préparées par de longues méditations. Ne fut-ce que pour attirer, s'il est possible, les jeunes esprits, il est nécessaire qu'un peu de mirage s'étende sur le Sahara — celui des faits — et d'ailleurs sur des grains de sable le mirage est un fait nécessaire à connaître.
Pour si bienfaisante à Thomme qu'elle -soit dans ses actes, la science est une entité, et les meilleurs ne peuvent dire qu'ils parlent en son nom, encore moins je le pense pour moi.
IL Importance de la vie. — En raison de sa valeur comme notion première, et du fait que toute connaissance nous vient de la vie, son étude a une importance exceptionnelle. C'est ce qu'ont bien compris les grands naturalistes, et parmi eux : Lamarck, Darwin, Pasteur et Claude Bernard, qui, avec la variété de leurs études, se donnaient la liberté de penser et même d'errer. Cela est le propre de la science. Ils en sont sortis g-rands et humains. Au temps de ces hommes illustres, de vives controverses s'élevaient au sujet de l'origine de la vie. Sur ce sujet il nous faut craindre les apparences, et si les forêts, les récifs de corail et la faune des mers nous en imposent, ce n'est, par rapport à la masse minérale, qu'une légère peinture de surface. Et sur cette sphère de 12000 kilomètres de diamètre, les taches de peinture vivante n'adhèrent que là où les abîmes océaniques, les glaces et les déserts ne détiennent pas l'espace . La curiosité de^ origines s'est d'autant moins perdue que les grandes découvertes modernes ont fourni plus d'éléments cosmogoniques aux physiciens de nos jours.
Faisant une incursion dans la biologie, lord
Kelvin suppose qu'une météorite a ensemencé la terre d'un germe de vie. Parmi les premiers savants, ceux qui font, en Angleterre, la science la plus exacte, aucun ne craint d'émettre des idées sur ces sujets. Parfois elles prennent racine chez nous qui les dédaignions sous prétexte de rigueur, témoin la faveur que nous accordons à l'œuvre de Lamarck et de Darwin. Us conçoivent des lois de mutation des espèces, et ils doivent leur immense renommée moins à leur moisson de documents indiscutables qu'au récit coloré de ce qui a pu se passer dans le monde. Deux générations ont subi lé souffle, peut-être inexact, de ces récits, mais leur résultat serait pratique s'ils avaient contribué à former dans leur jeunesse les esprits de Pasteur et de Claude Bernard.
A supposer que la terre ait reçu la vie de l'extérieur, il n'y aurait qu'un recul de la difficulté. D'où venait ce germe, comment s'est-il formé dans l'univers sans limites ? Partout s'étend la même matière et le mouvement entraîne les étoiles qu'on appelle fixes.
Cela n'a jamais changé, à notre connaissance. La conservation de l'énergie et de la matière sont des faits d'observation aussi anciens que l'homme. Je ne sais pourquoi on nomme ces faits des « Principes », cela éloigne toujours quelque jeune tête qui peut croire que le mot cache de grandes diffi-
ORIGINES DE LA VIE. il
cultes. Toujours est-il que la matière se meut dans tout l'espace et de tout temps sans repos, et sans qu'on puisse sans doute jamais s'imaginer pourquoi. Les continents s'usent et se reforment avec un vertige de travail incompris qui est la vie des astres. Les êtres vivants suivent la même loi, une: partie inGnitésimale des planètes s'anime de vie, la matière des êtres suit alors la loi commune et ne connaît plus le repos. On conçoit cependant des êtres vivants mobiles et pensants, capables de vivre toujours sans nourriture : ce seraient des êtres induits que la Nature aurait construits en parasites. Ils prendraient leur force par influence sur l'énergie totale de l'Univers; ce serait un autre mode de répartition que d'ailleurs nous ne connaissons pas. Ce que nous savons maintenant de l'équivalence des forces, de leur transmutation et peut-être de la transmutation de la matière en énergie, et réciproquement * , nous fait concevoir que la matière puisse passer à l'état vivant. Ceci est la génération spontanée qui reviendrait pcœmi nous comme reviennent la théorie de l'émission et la transmutation.
Pasteur démontra l'inanité actuelle des générations spontanées, et la controverse en cette matière ne fut pas étrangère à l'affirmation de son génie. Aucun homme de sens ne soutient une doctrine de
1. Travaux de Becquerel, Curie, Ramsay, Langevin, École de Cambridge.
génération sç^ôntanée qui ne fait pas plus question que le mouvement perpétuel pour notre situation terrestre.
Mais autant que s'étend notre pensée, TUnivers sidéral est en état de mouvement perpétuel et ses systèmes solaires tempérés en état de génération spontanée.
Un peu de matière s'anime lors de la maturité des corps célestes. Pour les hommes qui pensent, il faut une solution, car la vie existe. Un seul moyen permet d'éluder la question, c'est de dire qu'un Dieu a fait de rien quelque chose, ou bien que l'Univers matériel mouvant et durable est le Dieu, le Panthée. En fait, il n'y a pas une vie des silicates et des calcaires, et, limitée par la science, notre imagination même ne peut la concevoir.
Il existe dans la Nature une spécificité du carbone qui est apte à passer à l'état de vie comme les corps radioactifs sont des transformateurs aptes à dégager de l'énergie. Cette acquisition récente *, sans toucher aux connaissances solidement établies, est de nature à faire beaucoup penser dans le domaine biologique. La vie, quantité très faible, ne s'impose pas; elle est un fait subordonné à la présence et aux propriétés du carbone.
Sur chaque globe mûr, les gaz carbonés, l'eau et l'amm^miaque peuvent suffire au peu de matière