DES PUBLICATIONS SCIENTIFIQUES
J. S. BiLLiNGS, Transactions of the international médical Congress, London, 1881, vol. I, p. 54. — Traduit dans la Revue scientifique, i3 mai 1882 : La bibliographie médicale, p. 586.
Que dire des publications scientifiques ?
On publie trop et trop vite, dit-on, à tort et à travers; on fait des mémoires interminables, sans ordre ni synthèse, où il n'y a rien de neuf, ni d'important. Oui, ajoute-t-on, et vous ne parlez pas de ces travaux où la logique reçoit de si rudes coups, de ces mémoires risqués, basés sur des théories plutôt que sur des faits; vous ne dites rien des discours à sensation, de la réclame qui s'organise dans les journaux et les sociétés scientifiques en faveur des œuvres les plus médiocres, etc.
Ces critiques sont en partie fondées.
I. Tout travail est bon lorsqu'il apporte une observation bien faite, précise, positive et logiquement généralisatrice : une pareille observation est toujours un rayon de lumière pour la science, et peut devenir le point de départ des plus grandes et des plus utiles découvertes.
Les sujets du reste ne manquent pas; chacun peut choisir sans crainte de les épuiser : nous en laisserons pour nos arrièreneveux!... La science se fait, elle n'est point faite. « Ce que nous « possédons est considérable, ce qui nous reste à acquérir est plus « considérable encore; si loin qu'aient pu aller nos prédécesseurs, « il est toujours vrai de dire : l'infini est devant nous ! (') » Ces paroles prononcées par Is. G. Saint-Hilaire, il y a près d'un demi siècle, sont encore la peinture fidèle de l'état actuel de la science. Malgré les innombrables recherches qui ont été faites et publiées depuis lors, Vinfini est toujours devant nous !
« De points un peu élévés, dit Billings, nous triangulons de « vastes espaces, renfermant . une infinité de détails inconnus. Nous « jetons la sonde et nous retirons un peu de sable d'abîmes dont « nous n'atteindrons jamais le fond avec nos dragues ». A l'œuvre donc les travailleurs! à l'œuvre les jeunes savants! Défrichez une lande, ouvrez un sentier, faites jaillir une source d'eau vive, apportez de nouvelles pierres au temple de la science ! Mais que votre travail soit bien dirigé, qu'il soit sérieux et irréprochable, sinon il portera
(1) I. G. Saint-Hilaire, 1. c, p. 354.
BIBLIOGRAPHIE IDJ
la confusion dans le champ de la nature; au lieu d'être utile votre œuvre sera subversive et dangereuse.
Il faut donc publier, mais seulement les travaux soignés et méritants. On publie trop et trop vite ! Pourquoi se le dissimuler ? Se peut-il que la valeur des publications n'en souflfre pas? Écoutons encore le savant bibliothécaire de Washington, un des hommes les plus compétents en cette matière. « Beaucoup de savants se hâtent de publier « leurs découvertes et leur savoir spécial, et un bon nombre font la « même chose pour ce qui n'est ni spécial ni savoir ». Nous dirons donc aux jeunes savants : « Attendez pour écrire que votre éducation « scientifique soit achevée et que vos recherches aient eu le temps « de mûrir ».
Les motifs d'intérêt sont une des causes les plus fréquentes de ces travaux hâtifs et prématurés. Nous ne voulons pas parler de ces raisons vulgaires, inspirations d'un sot orgueil ou d'une basse vanité : tout homme sérieux et honnête sait s'en défendre. Mais il en est d'autres qui, pour être parfois des plus louables, n'en sont pas moins de nature à exercer une influence fâcheuse sur les publications. La nécessité pour chacun, au milieu de la lutte pour l'existence, de se faire une place au soleil, et plus tard les nécessités non moins impérieuses de la vie, le maintien d'une réputation scientifique, la défense d'une opinion combattue, sont de nature à lancer le savant qui ne se tiendrait pas sur ses gardes dans des publications d'œuvres mal digérées et réellement banales.
Au commencement d'une carrière scientifique, on fera bien de méditer les paroles suivantes :
« Les recherches de science pure ne peuvent être poursuivies « avec succès qu'à la condition de s'inspirer des plus nobles mobiles; « or, c'est là une condition que bien peu de personnes sont dis- « posées à comprendre, un principe que- pratiquent un moins grand « nombre encore.
« On est généralement habitué à suivre les penchants moins « élevés de l'intérêt personnel. Aussi, l'on a peine à concevoir qu'en « fait de science pure, les résultats les plus précieux ne s'obtiennent que « sous l'aiguillon des plus nobles sentiments, des plus généreux sacrifices.
« Quelque nécessaires et efficaces que soient dans la vie les mo- « biles intéressés, ils ne pousseront pas un homme à faire de grandes actions, «.à dévouer sa vie entière à une œuvre de science {}) ».
II. Avant de publier on fera une étude bibliographique du sujet : c'est indispensable. Mais faut-il, avant de se livrer aux recherches personnelles, prendre connaissance des idées qui ont cours sur la matière? C'est là une question que nous ne voulons pas trancher. D'un côté, ébaucher un travail sans consulter les auteurs qui ont déjà abordé le sujet, c'est évidemment s'exposer à perdre du temps à élucider
(') Causerie bibliographique; Rev. scientif., 17 fév., i883.
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des choses déjà connues ; mais d'autre part, on risque moins par là de se laisser influencer par les assertions d'autrui, et d'employer des méthodes qui sont peut-être vicieuses. Lorsqu'on a l'habitude des recherches microscopiques, il pourrait être préférable de s'y livrer d'abord comme si le sujet qu'on veut traiter était encore vierge, et d'attendre pour fouiller la littérature et contrôler les résultats qu'on y trouve, le moment où l'on s'est fait une conviction sur ses particularités les plus importantes. Cette voie est plus longue, mais plus sûre peut-être. On ne saurait assez sauvegarder l'indépendance de l'esprit et la liberté d'appréciation.
« D'ailleurs le jeune savant, dans son courage à noter tout ce tt qui a été écrit sur le sujet qui l'occupe, est exposé à dévier de « ses recherches directes pour tomber dans les nombreux sentiers des « théories bizarres et curieuses qui s'embranchent de tous côtés. Il « faut qu'il se mette en garde contre ce danger, sans quoi il trou- « vera qu'il perd son temps à tourner autour d'une menue paille qui « a été depuis longtemps battue, rebattue et vannée. Dans ces mines « antiques , il reste parfois quelques filons non exploités , mais il faut se « rappeler qu'on a dfevant soi des veines riches et neuves qui soUi- « citent l'activité des chercheurs. Il ne manque pas, il n'a jamais « manqué d'hommes ayant le goût et le loisir de fouiller les archives « du passé, et l'homme qui se livre à l'expérimentation et à l'obser- « vation gaspille son temps dans une certaine mesure, en essayant « de faire un travail bibliographique aussi long qu'on peut le pour- « suivre. »
III. Nous croyons être utile aux commençants en leur donnant ici quelques avis sur la manière de décrire les préparations microscopiques. La description des objets complète et explique les dessins qu'on en publie.
Les qualités d'une bonne description scientifique sont les suivantes : lO Elle est simple et claire.
La recherche et l'emphase sont bannies du langage scientifique : cette sévérité de style n'est cependant pas l'ennemie de la correction. Quant à la clarté on devrait tout lui sacrifier.
2° Elle est briève.
La phraséologie n'a rien à faire ici. Il faut éviter les répétitions. Les détails décrits par d'autres auteurs, ou dénués de valeur scientifique, on doit les passer sous silence.
3° Elle est technologiquement correcte.
C'est un devoir pour le savant de se servir toujours de termes techniques, ou, à leur défaut, de termes ayant une signification précise et nettement formulée. Les périphrases, les expressions vulgaires, équivoques, surannées; celles que les progrès de la science ont convaincues d'inexactitude ou de fausseté, seront sévèrement écartées.