BIOLOGIE NORMALE
I. Le mot biologie a été créé par Tréviranus en 1802 et employé par Lamarck également en 1802, puis en i8o3, dans son Hydrogéologie et dans son Discours d'ouverture sur l'espèce , comme synonyme d'histoire naturelle organique ('). C'est bien là d'ailleurs le sens que lui assigne son étymologie : pioç, vie et Xoyo; , doctrine. D'après cela, faire l'histoire naturelle d'un être vivant quelconque , animal ou végétal,c'est faire de la biologie. Étudier une cellule, un tissu, un organe, un simple phénomène dans un ou plusieurs êtres organisés, c'est se livrer à une étude biologique, tout aussi bien que si l'on s'adonnait à l'étude comparée d'un groupe étendu d'animaux ou de végétaux , ou de tous les êtres vivants à la fois,
IL Cette définition de la biologie va nous permettre de fixer le sens rationnel de certaines expressions peu précises dans la bouche
(') On entend par encyclopédie , la détermination des matières qui constituent le cycle des études dans une branche étendue du savoir humain; ou, ce qui est la même chose, la délimitation de l'objet d'une science vaste par ' l'indication des matières qui le composent.
(«) Tréviranus, Biologie oder Philosophie der lebenden Natur. Gôttingen 1802tom. I, p. 4. a ,
(^) J. B, Lamarck, Hydrogéologie. Paris, an X, pp. 8 et 188.
l8 INTRODUCTION
des auteurs , telles que : biologie générale , biologie comparée et biologie spéciale.
Puisque le mot biologie s'applique à tous les êtres vivants, l'expression « biologie générale » implique à plus forte raison l'idée d une étude comparée poursuivie à travers les deux règnes; elle revêt donc un caractère encyclopédique qu'il convient de lui garder. C'est ainsi du reste qu'elle a été comprise tout d'abord : « l'étude comparée des « êtres qui vivent ou ont vécu à la surface du globe , est du domaine « de cette science supérieure » disait Is. Geoffroy S' Hilaire (*). Ainsi , l'étude comparée de la cellule animale et végétale , l'étude de la respiration, de la digestion, de la spermatogénèse, envisagées à la fois dans les animaux et les végétaux, appartiennent à la biologie générale.
La « biologie comparée » suppose un travail comparatif, soit sur un groupe d'êtres plus ou moins étendu , soit sur un phénomène ou un détail d'organisation envisagé dans un nombre plus ou moins considérable d'êtres vivants. Telle serait l'étude des légumineuses, des vers, etc.. Telle serait égalepient l'étude du tissu cartilagineux dans les poissons, ou l'étude de la respiration dans les batraciens etc. etc. La botanique et la zoologie ne sont elles-mêmes que des études de biologie comparée.
On réserve le mot « biologie spéciale » à l'étude d'un être en particulier, l'homme par exemple. L'anthropologie appartient donc à la biologie spéciale. Il en serait de même de l'histoire naturelle de la noctiluque , du microbe de la tuberculose, etc.
On doit laisser de côté les termes surannés et fort mal définis de biologie abstraite et biologie concrète. Le premier correspondait vaguement à la biologie générale, le second, à la biologie comparée et spéciale à la fois.
III. Or, pour faire l'histoire naturelle ou la biologie complète d'un être vivant, il est nécessaire de l'envisager sous divers aspects; car cette histoire est fort compliquée. Pour mieux fixer nos idées, considérons un être vivant in concreto, la Noctiluque, ce charmant infusoire phosphorescent de nos mers (fîg. 1 et 2).
Ce qui frappe tout d'abord l'observateur dans ce petit animal, c'est à coup sùr sa forme générale, sorte de sphère profondément sillonnée d'un côté, s, et rappelant grossièrement la forme de l'abricot. En plongeant plus attentivement du regard dans le sillon médian il y découvre une bouche ovalaire, h, près de laquelle s'élève un long tentacule, t, sorte de cylindre aplati, ondulé et souvent recourbé. C'est-à-dire qu'il étudie en premier lieu la forme extérieure générale, ainsi que la forme des organes et leurs rapports mutuels. Qui sait si, peut-être, il ne se demandera pas si la noctiluque a toujours eu
(1) Is. Geoffroy Hilaire, Hist. nat. génér., tom. I, p. 167.
cette forme? Et aussitôt de se lancer à la poursuite des individus plus jeunes, embiyonnaires même, dans le but de s'en assurer. Ne voudra-t-il pas aussi assister à la naissance de la bouche et du tentacule?... N'ira-t-il pas jusqu'à soumettre le petit être aux influences extérieures, en le plaçant dans l'eau demi-salée, dans l'eau douce, à l'effet d'enregistrer les variations qui pourraient en résulter ,...?
En agissant ainsi notre savant a fait la morphologie complète de l'animalcule qu'il observe.
Mais cet examen, que l'on pourrait appeler superficiel , est loin de le satisfaire.
La main appuyée sur la vis micrométrique, il s'efforce de lire à l'intérieur de cette perle vivante. Après avoir contemplé son admirable retictihini plasmatique et les granules brillants de son enchylema transparent, il tourne ses regards
vers la masse centrale
Fig. 1. — Gr. : DD, I. ^ ^ i -
° ' de protoplasme, pr, ou
Noctiluque représentée avec son sillon vu de face et un découvre un noyau peu obliquement : s, sillon; é, bouche; f, tentacule; »!, mem- . brane cellulaire se continuant à lentour du tentacule; l'enfermant des corps
protoplasme central portant comme enclaves de nombreux brillants, irréguliers et globules graisseux, h, colorés en noir par l'acide osmique, et fragmentés. Puis , il contenant le noyau, n\c,c, cordons plasmatiques réticulés; s'efforce de pénétrer ces V vacuoles aqueuses; inclusions; .v, bande plasmatique ^^sses sombres, v\ à réticulée reliant t a pr. ' '
contours déchiquetés,
pour en débrouiller le contenu et en saisir la nature : les cellules d'algues et les carapaces de diatomées qui s'y trouvent éveillent son attention, et bientôt il arrive à la conviction qu'elles ne sont que des vacuoles remplies d'inclusions. Enfin, après avoir essayé de découvrir quelques détails de structure dans la mince membrane périphérique, m, il couronne son étude par l'examen des organes, la bouche et le tentacule. Il n'est pas peu étonné de décrouvrir dans ce dernier des stries transversales rappelant celles des fibres musculaires des animaux supérieurs et de constater ses rapports, x, avec le protoplasme central de la cellule. Cette exploration intime de la noctiluque s'appele son anatomie.
Ce n'est point tout.
Chemin faisant notre observateur aura remarqué que la noctiluque se meut. L'anatomie qu'il vient d'en faire lui permet maintenant d'aborder l'étude de ses mouvements. Et d'abord il soumet à l'observation son mouvement le plus sensible, celui de translation. Il en étudie la modalité, puis il s'efforce, en s'aidant d'expériences s'il le faut, d'en saisir le mécanisme, les lois et la cause. Mais le tentacule ne pourrait-il servir aussi à la préhension des aliments?... Nouveau champ ouvert à son observation.
ùl-r
Fig. 2. — Gr. : DD, I.
Coupe optique de la noctiluque, perpendiculaire au sillon, s, et passant par la masse de protoplasme central, ^r. Même légende qu'à la fig. 1.
A droite, on a représenté un lambeau du reticuïum plasmatique blotti contre la membrane périphérique : pr, trabécules du retiatlum; 7., enchylema remplissant les mailles du reticuïum : on y voit des globules graisseux.
Son exploration cinétique ne serait pas complète s'il ne tournait ses regards vers les mouvements internes du protoplasme. Quelle vie, qu'elle activité!... Les mailles du reticuïum disparaissent pour se reformer aussitôt par l'émission de nouvelles expansions pseudopodiques; les petits granules de Yenchylema se promènent de maille en maille avec
une vitesse variable à tous lès instants Enfin, s'il lui arrive d'exciter
la noctiluque en frappant de l'aiguille le couvre-objets ou en faisant passer un courant électrique à travers la préparation, il est frappe de voir tout le rdiculum périphérique se rétracter subitement vers l'intérieur, emportant dans son sein les granules de Venchylma et expulsant l'èau des vacuoles plasmatiques.
En scrutant tous ces mouvements l'obsei-vateur s'est adonne à l'étude physiologique de la noctiluque.
Enfin il viendra peut-être à l'esprit de notre micrographe de vouloir s'éclairer sur la constitution chimique des diverses parties de ce curieux infusoire. L'acide osmique lui apprend, par la coloration noir d'ébène qu'il leur imprime, que les granules les plus volumineux de Venchylema sont de nature graisseuse. Le vert de méthyle lui marque que les corps fragmentés du noyau sont formés de nucléine. D'autres réactifs lui font connaître aussi que le nticulum se compose de plastine et la membrane cellulaire, d'une espèce d'élastine. Après avoir recueilli sur un filtre une grande quantité de noctiluques, il en fait l'analyse macrochimique qui lui révèle la présence de plusieurs ferments solubles, la diastase et la pepsine. La disparition de la graisse après une nuit de séjour des animaux dans un bocal, la digestion rapide des inclusions après leur ingurgitation, et le rejet de leurs débris par la bouche sont aussi de nature à piquer vivement sa curiosité. Mais arrêtons-nous.... Ces détails suffisent pour montrer au lecteur ce que la science moderne appelle la biochimie de la noctiluque.
Or, ce que nous venons de faire pour cette infime créature, nous pouvons le répéter sur chaque être , sur chaque groupe d'êtres et sur l'ensemble de tous les êtres vivants. Ajoutons qu'il serait difficile d'imaginer un autre genre de recherches auquel on puisse les soumettre. Il en résulte que pour faire une étude biologique complète des êtres organisés, il est nécessaire de les soumettre à quatre genres de recherches qui correspondent à autant de propriétés particulières : les propriétés morphologiques, anatomiques, physiologiques et chimiques. Ces recherches donnent lieu à quatre groupes fondamentaux de sciences biologiques : les sciences morphologiques, anatomiques, physiologiques . et chimiques, qu'il nous sera maintenant facile de caractériser en nous rappelant l'histoire de la noctiluque.
A. La morphologie, de [xopcpri forme, et de Xdyo.; doctrine, a été définie pendant longtemps : « l'étude des formes extérieures », ou « l'étude de la forme extérieure dès organes. » Cette définition est mcomplète, car elle assimile la morphologie à l'organographie.
En 1840, Aug. Saint-Hilaire y introduisit un nouvel élément («).
Pour lui, la morphologie végétale est « l'organographie expli- « quée par les transformations auxquelles sont soumises les parties « des végétaux; » en eff-et, dit-il, des influences différentes amènent dans les organes qui auraient pu être semblables, des modifications diverses.
Malgré les progrès qu'elle réalise, cette définition est encore insuffisante, car elle ne tient pas compte du développement, sans lequel pourtant la plupart des formes ne sont que des énigmes, et elle ne s'explique pas sur la nature des influences modificatrices qu'elle met en jeu. ^
(') Aug. Saint-Hilaire, Morphologie végétale, p. 17. Paris, 1840.
Les travaux modernes nous ont fait mieux comprendre la morphologie. On pourrait aujourd'hui la définir : « l'histoire des modi- « fications que subissent les formes organiques dans l'espace et dans « le temps. »
1° Dans l'espace.
a) La morphologie étudie la genèse et l'évolution des formes embryonnaire, larvaire, adulte, que prennent successivement les êtres vivants durant leur développement; ainsi que la genèse et l'évolution de leurs diverses parties constituantes, mais plus spécialement de leurs organes, à ces mêmes périodes, dans le but de connaître leur signification et de saisir leurs rapports mutuels. — Morphogénie (').
b) Elle décrit la configuration et les caractères extérieurs de ces diverses formes et de ces diverses parties durant les mêmes périodes. — Morphographie. L'organographie n'en est qu'un chapitre.
c) Elle examine ensuite les modifications et les variations qui peuvent y être déterminées par les causes les plus diverses : les milieux et les agents physiques extérieurs, l'action de l'homme et en général des autres ètveà vivants, (sélection artificielle et naturelle, hybridation, fécondation croisée), l'hérédité, l'accoutumance, etc. — Métamorphisme (^).
N'était cette circonstance que les causes internes exercent aussi une influence modificatrice sur la forme des êtres vivants, le terme Mésomorphisme, de i>Ioo, , milieu, eût convenu parfaitement pour désigner cette partie de la morphologie.
2° Dans le temps.
La morphologie recherche la succession de ces formes aux difterentes époques géologiques, les lois et les causes de cette succession.
— Paléomorphisme
30 Comme conséquence de cette double étude et d'après les rapports naturels que l'analyse morphologique à révélés, elle fixe la place qui revient à chaque être et à chaque groupe d'être vivants et fossiles dans la série animale et végétale, et elle en décrit les caractères disUncti/s (classification et diagnoses, ou kotaxte). On donne souvent à cette partie de la morphologie le nom de morphologie descriptive La botanique et la zoologie descriptives viennent donc prendre place ici ( ).
(1) „ Ontogénie » dans la théorie de la descendance et de l'évolution. On d it
auss embryogénie et organogénie; mais ces mots ont une signification trop restreinte %) Ce«e partie de la morphologie traite les questions les plus controversées et es plus délicaL : le darwinisme, le transformisme, la théorie de la descendance la mu^ tabilité et l'immutabilité des espèces, leur origine première a la surface de la terre et leur apparition successive aux diverses époques géologiques, etc. etc.
(3) Tphylogénie « dans la théorie de la descendance et de l'évolution. Le mot paléontologie, que l'on emploie souvent dans ce sens, est trop étendu^
a) On tient compte aussi en biotaxie des caractères anatomiques P^iysio ogiques • mais dans les idées actuelles les caractères morphologiques priment tous l^s fXl' n convient donc de ranger les sciences biologiques descriptives dans la morphologie.
Le mot Idiomorphisme , de îoto;, propre, spécial, pourrait être employé avec avantage , pour nommer cette dernière branche des sciences morphologiques.
La morphologie , comme telle , n'a donc pas dans ses attributions de traiter ex professa de la structure intérieure ni du jeu des organes. Ces questions sont réservées à l'anatomie et à la physiologie.
Le moyen d'étude de la morphologie est, avant tout, l'observation. Dans l'examen des organes il faut souvent recourir à la dissection.- Enfin pour apprécier l'influence des causes extérieures, l'expérimentation devient nécessaire.
B. L'anatomie, de i.vct-zo\x-r\ dissection, s'occupe de la structure intérieure, intime, des êtres et de leurs parties constituantes, à toutes les périodes de leur existence.
Or, ces parties constituantes sont : les cellules, les tissus et les organes. De là, la division de l'anatomie en trois branches spéciales :
1° La cytotomie, de /.ûto;, outre, cellule, ou, anatomie de la cellule; . 2° Uhistotomie, de l'cxo'?, tissu, ou, anatomie des tissus;
3° Uorganotomie, de opyavov, organe, ou, anatomie des organes.
Il ne faut pas oublier que l'anatomie fait toujours abstraction de l'action des éléments qu'elle étudie; elle les considère exclusivement à letat de repos ou à Vétat statique.
Le grand procédé d'investigation dont elle dispose est l'observation microscopique, souvent aidée de la dissociation, de la pratique des coupes minces et de l'application des réactifs.
C. La physiologie de cpuawXoyt'a , de cp'iai,', nature ('), considère les êtres ^ vivants et leurs diverses parties à l'état d'action, à Vétat dynamique ou cinétique. Elle traite donc des mouvements physiques dont ils sont le siège aux diverses époques de leur vie, de leurs lois et de leurs causes; en d'autres termes plus connus mais moins précis, elle étudie le jeu, l'action ou les fonctions des éléments que l'anatomie nous y a fait découvrir.
Ces éléments, nous venons de le voir, sont les cellules, les tissus, les organes. On pourrait donc envisager comme les rameaux naturels de la physiologie :
1° La physiologie de la cellule.
2° La physiologie des tissus.
3° La physiologie des organes.
Ses moyens d'étude sont l'observation, mais surtout l'expérimentation On aura remarqué que, contrairement a l'usage reçu, nous avons restreint l'objet de la physiologie aux mouvements physiques, - Krafttvechsel, transformation des forces, des allemands -. La raison en
pour'ktiri?^^-'''''T'' r"'"' ' '"^'^"^ étymologie, a d'abord été employé pour designer la scence de la nature; mais avec le temps il a perdu ce sens L néral et sa signification sest de plus en plus restreinte, ^
est que les mouvements chimiques, — Stoffwechsel — ', d'ailleurs invisibles, dans l'état actuel de la science, doivent plutôt rentrer dans le quatrième groupe des sciences biologiques dont il nous reste à parler,
D. La biochimie, de pioi; vie, est la chimie des êtres vivants. Cette science a un double objet.
D'abord, pénétrant plus avant encore que l'anatomie dans l'organisation des êtres vivants, elle cherche à déterminer la nature des composés chimiques qui entrent, soit comme éléments essentiels, soit comme éléments accessoires, dans la constitution de leurs cellules, de leurs tissus et de leurs organes, à leurs diverses périodes : elle en fait pour ainsi dire la chimie statique.
Ensuite elle étudie les mouvements ou phénomènes chimiques si nombreux qui se passent en eux pendant la vie — Stoffwechsel, transformation de la matière — Ce second chapitre de la biochimie pourrait très bien s'intituler la chimie dynamique ou cinétique des êtres organisés. Le nom de chimie physiologique qu'on lui donne habituellement lui est assez peu approprié.
La biochimie, suivant les éléments qu'elle considère, peut se diviser ainsi :
1° La cytochimie ou chimie de la cellule.
2° Uhistochimie ou chimie des tissus.
3° Uorganochimie ou chimie des organes.
Les procédés de la biochimie sont l'analyse et l'expérimentation. L'analyse est double.
L'analyse microchimiqne se fait à l'aide de réactifs, au microscope et sous l'œil de l'observateur : elle est tout-à-fait indispensable pour faire la biochimie sur place, c'est-à-dire dans les cellules vivantes elles-mêmes, et pour s'assurer de l'endroit précis où tel corps se trouve et où tel phénomène se passe.
L'analyse macrochimique se fait de la façon ordinaire.
Dans la chimie physiologique, il est souvent indispensable de recourir à l'expérimentation dans le but de constater l'origine, le rôle et les transformations des composés chimiques dans l'organisme.
IV. Nous avons vu plus haut que la biologie, suivant les objets qu'elle considère, se divise en biologie générale, comparée et spéciale. Il va de soi qu'il en est ainsi pour les quatre groupes de sciences qui la composent et que nous venons de passer en revue. Nous dirons donc qu'il y a une morphologie, une anatomie, une physiologie, une biochimie générale, comparée et spéciale, suivant quelles s'occupent d'un être, d'un groupe d'êtres ou de tous les êtres vivants à la fois. Nous pourrons traiter de même les divers rameaux de ces branches principales. C'est ainsi que nous pourrons avoir, par exemple, une cytomorphologie, une cytotomie, une cytophysiologie, une cytochimie générale, comparée et spéciale; et ainsi de suite pour toutes les autres sciences secondaires.
V. Avant d'aller plus loin, il ne sera pas inutile de nous arrêter un instant sur la valeur du mot « logie » de Xdyoî, doctrine, qu'on emploie si souvent dans toutes les sciences. Le mot Xoyot; signifie la doctrine, c'est-à-dire la doctrine complète de l'objet qui est désigné par le substantif qui le précède. Sa compréhension est donc très grande.
Or, nous venons de voir que pour faire V étude complète d'un être vivant en particulier, ou d'un groupe d'êtres quelconque, il est nécessaire de l'envisager sous quatre aspects différents. La terminaison « logie » appliquée à un substantif qui sert à déterminer cet être ou ce groupe d'êtres, signifiera donc qu'on doit l'étudier sous le point de vue morphologique, anatomique, physiologique et chimique. Tel est en effet le sens usuel des mots anthropologie, zoologie, biologie, embr)fologie, pathologie, etc. Tel devrait être aussi , pour rester correct , le sens des mots cytologie, histologie, organologie. Ces mots expriment par eux-mêmes que l'on fait l'histoire naturelle complète de la cellule, des tissus ou des organes. Cette histoire comprendra donc nécessairement les quatre chapitres que nous connaissons.
Il faut dire la même chose des expressions morphologie, physiologie, ainsi que des vocables anatomie et biochimie. Tous ces noms marquent une étude complète, portant à la fois sur toutes les branches secondaires que nous avons signalées dans chacun de ces groupes. Ainsi , le mot « physiologie » désigne une étude complète de tous les mouvements physiques de l'objet considéré en lui-même et dans chacune de ses parties constituantes. Ainsi encore, « la morphologie humaine » comprend la morphogénie, la morphographie, le mésomorphisme, le paléomorphisme et l'idiomorphisme de l'homme, et ainsi de suite.
C'est en s'inspirant des mêmes idées que M. Bertillon (*) a créé le terme mésologie. Pour lui, ce mot résume la « science des milieux », c'est-à-dire qu'il implique l'étude complète des divers modes d'action des milieux extérieurs sur les êtres organisés.
Malheureusement on emploie encore actuellement, en. zoologie et en médecine, des termes consacrés par l'usage, il est vrai, mais dont la signification est loin de répondre aux exigences rigoureuses du langage scientifique moderne; tels sont particulièrement les suivants : anatomie comparée , anatomie générale , histologie générale et histologie spéciale.
Comme elle a été pratiquée jusqu'ici, V anatomie comparée des animaux est bien plutôt de la morphologie et surtout de l'organographie comparée que de l'anatomie proprement dite. Celle-ci exigerait en effet qu'on étudiât d'une manière comparative la structure intime des tissus et des organes dans la série animale, chose qui se fait encore bien peu. Les botanistes sont plus exacts; leur anatomie comparée est une anatomie véritable.
(') Bertillon : Dictionnaire de médecine, par Litre et Robin, 12" édit., art. Mésologie.
D'après nos définitions, Yanatomie générale signifie : l'anatomie comparée des deux règnes organiques. Or, on donne généralement ce nom à l'histotomie comparée des animaux, sbuvent même à l'histotomie spéciale de l'homme. L'expression histologie générale, souvent employée comme synonyme de la précédente, fait naître également l'idée d'une étude comparée des tissus animaux et végétaux. Pour être vrai, il faudrait dire, d'une part, « histotomie comparée » des animaux, et, d'autre part, « histotomie humaine. »
Quant au terme histologie spéciale, nous savons qu'il doit être réservé à l'étude complète des tissus d'un être vivant en particulier; . tandis que, dans nos cours de médecine, il est pris dans un sens qui en fait une partie de l'organotomie humaine.
Il existe encore beaucoup d'autres expressions peu précises, si l'on tient compte de la valeur qu'elles devraient avoir dans le cadre général des sciences biologiques. Mais là où la confusion est portée à son comble, c'est dans les sciences morphologiques. Il est vrai que c'est une des branches que la science moderne a le plus transformée. Ainsi, le plus ' souvent , le mot morphologie est employé comme synonyme d'organographie qui n'est qu'un chapitre spécial et secondaire de la morphologie. D'autre fois, au contraire, on donne à ce mot une extension exagérée : c'est ainsi que J. Sachs (') fait rentrer l'anatomie cellulaire tout entière dans le chapitre qu'il intitule u morphologie de la cellule, n Nous nous bornerons à ces deux observations générales.
VI. On a souvent parlé, et on parle encore, en biologie, des sciences d'expérimentation et des sciences d'observation, des sciences descriptives et des sciences comparatives. Ces divisions sont fondées, non plus sur la nature des objets ou des phénomènes étudiés, mais sur celle des moyens ou procédés, soit matériels, soit intellectuels mis en œuvre dans cette étude. Cette manière de parler est illogique et vicieuse; car il n'est pas une branche de la biologie qui ne requière l'emploi simultané de tous nos moyens d'observation, d'expérimentation et de comparaison. « Les sciences où l'on expérimente le plus sont « aussi des sciences d'observation; et celles qui recourent le plus « généralement à l'observation s'aident souvent d'expériences ( ). » La différence entre ces sciences, envisagées à ce point de vue, porte principalement sur le nombre et sur la variété des expériences, ou bien sur la manière dont elles sont instituées et les instruments qui sont employés. D'ailleurs, n'oublions pas qu'il n'existe pas de limite tranchée entre l'observation et l'expérimentation. Comme on la fort bien dit, l'expérimentation n'est qu'une « observation préparée ou commencée. H n'y a donc en réalité que des sciences d observation.
VII Aux expressions précédentes se rattachent les deux suivantes, souvent employées pour désigner les deux divisions fondamentales de
(1) T. Sachs : Lehrbuch, in principio.
(2) Is. G. Saint-Hilaire, Hist. natur. génér., tom. i, p. 207.
la biologie : nous voulons dire la biologie statique et la biologie dynamique. Plusieurs auteurs les font synonymes . de sciences d'expérimentation et de sciences d'observation. Nous venons de voir ce qu'il faut penser de la valeur de cette distinction. Mais nous pouvons leur attribuer un autre sens.
Ces deux expressions ne correspondent à aucune propriété objective particulière des êtres vivants. C'est pourquoi elles ne figurent pas dans notre classification (<). Elles supppsent dans ces êtres deux états, deux modes d'existence distincts, l'un, de repos, l'autre, de mouvement. Mais de fait ces modes coexistent toujours, même dans la période de vie latente. Elles ne représentent donc que des abstractions de l'esprit. D'un côté, dans la biologie statique, nous considérons les êtres à l'état de repos, en faisant abstraction de leurs nombreux mouvements; de l'autre, dans la biologie dynamique, nous nous détournons de leur constitution morphologique, anatomique et chimique, pour ne voir que leurs mouvements. Ainsi entendues, ces expressions sont excellentes et doivent être maintenues dans le langage scientifique : on ne pourrait même s'en passer. Nous nous en sommes servi, on se le rappelle sans doute, pour séparer plus nettement encore les branches principales de la biologie, déjà si distinctes par leur objet. Cette division est aussi très utile dans l'enseignement et dans les publications : elle fournit en eflfet un moyen facile de délimiter plus clairement les objets dont on parle, d'éviter les redites inutiles et d'écarter toute confusion. Aussi, nous comptons bien l'appliquer dans cet ouvrage.
On a déjà compris que la biologie statique comprend la morphologie, l'anatomie et la biochimie de constitution ; tandis que la biologie dynamique renferme la physiologie et la biochimie dynamique.
VIII. Quant à la mésologie, il faut se garder de lui assigner une place spéciale dans les cadres de la biologie. La science des milieux n'est pas une science autonome. Les milieux agissent sur les êtres organisés, c'est incontestable ; mais, c'est dans ces êtres qu'il faut étudier leur action. S'ils y donnent lieu à des mouvements ou à des phénomènes chimiques, c'est au physiologiste et au biochimiste qu'il appartient d'enregistrer ces faits ; tandis que le morphologiste et l'anatomiste porteront leur attention sur les modifications finales qu'ils pourraient introduire dans la forme et dans la constitution des êtres soumis à leur influence.
Terminons par une réflexion que suggère l'emploi du mot bionomie, de pt'o; et vo|j.Qç , loi ; c'est que les mots qui ont tous les sens n'en ont aucun et doivent être supprimés. Ce mot « bionomie » a reçu en effet toutes les significations possibles. Tantôt on le fait synonyme de physiologie, tantôt on l'identifie avec la biologie dynamique dans la-
(') Pages 21 et suiv.
quelle on fait rentrer la mésologie, etc. Récemment, M. Preyer(') la employé dans le sens de physiologie générale qui s'applique à la fois, comme on le sait, aux animaux et aux végétaux. Enfin, pour Littré, bionomie et biologie sont synonymes ; mais cet auteur ajoute avec raison que le mot « bionomie » est suranné et doit être abandonné.
Il est vivement à désirer que les jeunes savants, s'inspirant des progrès si considérables qui ont été réalisés en biologie depuis plusieurs années déjà, prennent de bonne heure les habitudes d'un langage rigoureusement exact. Comme le fait justement remarquer M. Bil- LiNGS (^), c'est pour tout savant un devoir impérieux de donner à ses publications un titre convenable, et d'user constamment dans ses travaux, de termes scientifiques clairs et précis. Le lecteur, en effet, devrait toujours pouvoir dire avec Condillac : « la science est un langage bien fait. »