III. Nature des réactifs
Les réactifs dont on se sert en microchimie sont nombreux et variés. On peut les ranger en plusieurs classes suivant leur mode d'action.
1° Les dissolvants.
Ces sortes de réactifs sont souvent employés, pour distinguer les substances qui se trouvent côte à côte dans une même cellule, ou bien qui présentent le même aspect au microscope. Ainsi l'alcool à froid dissout les huiles essentielles, et laisse en place les corps gras. L'acide sulfurique dissout complètement le squelette cellulosique des membranes végétales, en maintenant leur squelette incrustant ; la potasse agit en sens inverse. L'eau, seule, enlève la masse fondamentale de la plupart des grains d'aleurone, et ne touche pas aux cristalloïdes qu'ils renferment. L'acide chlorhydrique concentré dissout la nucléine et respecte le reticulum plasmatique du noyau. Nous savons déjà que le réactif de Millon dissout peu à peu les grains de fécule, sans attaquer les corps gras ni les albuminoïdes. Pour enlever les cristaux de soufre des filaments des Beggiatoa, petites algues incolores qui vivent dans les eaux sulfureuses, on les traite par le sulfure de carbone.
Les digestions artificielles, les saponifications, aboutissent finalement à une dissolution, si les corps ne sont déjà dissous. Les dissolvants sont d'un usage journalier.
2° Les colorants.
Les réactifs colorants ne sont pas moins employés.
L'acide osmique colore en noir les corps gras et les essences, qu'il permet ainsi de distinguer des autres corps, en particulier des albumino'ides et des grains de fécule. La dissolution alcoolique d'anchusine agit de même ; seulement elle les colore en rouge.
L'iode teint la fécule en bleu, les albuminoïdes en jaune, conserve aux corps gras leur aspect naturel, imprime au glycogène et à plusieurs dextrines une teinte d'acajou ; aidé d'un acide, il bleuit fortement les matières cellulosiques.
Nous connaissons déjà le vert de méthyle comme étant la pierre de touche de la nucléine du noyau. Le carmin, le picrocarmin, la safranine, les couleurs d'aniline, l'hématoxyline , colorent également cette substance plus fortement que les albumino'ides du protoplasme. L'éosine teint les globules rouges du sang et certaines granulations albuminoïdes des hématoblastes, appelées pour cette raison éosinophiles. La phloroglucine et l'indol, aidés d'un acide, font apparaître dans les membranes cellulaires incrustées une coloration rouge d'une grande richesse. Le vert dé méthyle, les couleurs d'aniline, le violet de méthyle , le bleu de méthylène , se fixent également sur les membranes animales et végétales incrustées. Le vert de méthyle et le picrocarmin colorent la soie fraîche aussi intensément que la nucléine du noyau.
Les gommes absorbent avec une prédilection marquée l'alun carminé ; les épaississements collenchymateux se comportent de la même manière. Les vacuoles cellulaires imprégnées de tanin deviennent autant de perles d'émeraude ou d'ébène, sous l'influence des sels ferriques.
Malgré cette énumération déjà longue, nous sommes loin d'avoir épuisé notre trésor de réactifs colorants, mais ces exemples suffisent pour le moment.
30 Les réactifs précipitants ou coagulants.
Ces réactifs sont également nombreux. Citons-en quelques exemples. L'alcool précipite l'inuline sous la forme de granules gris, qui bientôt se réunissent en sphérocristaux volumineux. Il précipite également lasparagine en plaques losangiques, et les sucres en prismes délicats. L'acétate de calcium met l'acide tartrique en évidence, par la formation de gros cristaux hémiédriques de tartrate calcique, tandis qu'il transforme l'acide citrique en petits cristaux étoilés de citrate du même métal. L'acétate de baryum révèle la présence de l'acide citrique, par les houppes d'aiguilles ou de cristaux radiés dont il émaille la préparation. L'acide sulfurique donne, avec les gommes, les membranes et les produits cellulaires imprégnés de sels calciques, des cristaux de gypse, de forme tout à fait caractéristique.
L'alcool et le bichlorure de mercure coagulent et solidifient les corps albuminoïdes. Le premier de ces réactifs coagule aussi les gommes et leur donne un aspect réticulé remarquable. La liqueur de Fehling
POUR l'analyse microchimique 149
est réduite par les glycoses, avec précipitation de petits cristaux rouges ou bruns d'oxydule de cuivre. Les sels d'or et d'argent sont réduits également , par certaines membranes et certaines substances cellulaires, à l'état de poussière métallique moléculaire. La coloration brune ou violette imprimée par ce dépôt aux éléments qui en sont imprégnés sert à les dévoiler.
Le savant se laisse guider dans le choix des réactifs par trois ordres de considérations :
Le but qu'il poursuit, La nature des objets qu'il examine , Le nombre de préparations dont il dispose.
Lorsqu'il s'adonne à des recherches dont le but est restreint et tout-à-fait spécialisé, comme le serait la constatation de la fécule, de la graisse, des grains d'aleurone; la distinction des cristaux de carbonate et d'oxalate calcique, l'étude du noyau, etc., les réactifs sont généralement indiqués d'avance, et il est rare qu'un seul ne suffise point.
Il en est à peu près de même quand on possède déjà quelques données sur la nature des objets à examiner ; on parvient le plus souvent à se faire une conviction, après l'application de deux ou trois réactifs sur autant de préparations distinctes.
Mais lorsque l'observateur se trouve devant l'inconnu, la chose est plus compliquée. Deux cas peuvent alors se présenter : ou bien il possède un nombre suffisant de préparations, c'est le cas le plus fréquent; ou bien il n'en tient qu'une ou deux seulement.
Dans la première hypothèse, sa ligne de conduite est toute tracée. Il applique un certain nombre de réactifs, chacun sur une préparation séparée; puis il étudie et il compare leur action. C'est ainsi qu'on procède généralement pour débrouiller le contour si complexe des cellules avec lesquelles on n'est pas familiarisé.
Dans la seconde hypothèse, il est sage de procéder de la manière suivante.
On commence par appliquer les réactifs neutres et inoffensifs, tels que les liquides colorants, l'alcool, etc. On peut déjà par ce moyen et sans trop altérer la préparation, s'éclairer sur bien des points : la présence du noyau, de la fécule, des huiles, des albuminoïdes , de l'inuline, etc.
On essaie alors les acides ou les dissolvants particuliers, suivant qu'on le juge utile. Les réactifs basiques ne s'emploient qu'en dernier lieu, parce qu'ils altèrent profondément les cellules.
Telle est la marche générale à suivre; mais c'est à l'observateur de choisir, dans chacun de ces groupes, les réactifs qu'il juge convenir le mieux, suivant l'idée qu'il se fait de la nature de l'objet ou du corps à déterminer. Il est impossible de formuler des règles précises sur ce point.