partie colorée par un S&chococcus, que cet auteur rapporte au
Stlchococcus bacUlarif de Naegeli {fuj- 11), mais que, pour ne rien
préjuger, j'appelle Sticho-
coccus nivalis. Il est en effet
peu probable que l'espèce
de la neige antarctique soit
la même que celle qui, sur
les écorces humides de nos
arbres ou sur les chapeaux
subéreux des champignons
Polypores, produit la pruine
verte bien connue.
Enfin, M. de Lagerheim, étudiant la flore des neiges du Pichincha (4787 m.) dans l'Equateur, y a trouvé une
osa
Fig. 11 — Cellules de 1 Algue verte Stickococcus, genre qui est représenté dans la neige verte par le St. nivalis.
Gross. 800 fois. Dess. de H. C.
algue filamenteuse qui rappelle les Raphldium, le Raphidoneina nivale, et Scherffel une espèce voisine dans les mêmes stations du Haut-Tatra.
Ainsi, dans les Alpes et autre part, la neige colorée constitue une formation biologique bien distincte, à laquelle j'ai donné, en 1902, le nom de cryoplanclon. Les organismes qui la composent sont tout à fait spécifiques. On ne les rencontre pas dans les eaux voisines, si ce n'est au pourtour immédiat des champs de neige. En outre, il faut remarquer que les organismes végétaux microscopiques, variés et nombreux des lacs, mares, marécages et mousses humides des régions haut-alpines, font totalement défaut aux neiges colorées. Et pourtant le groupe des Desmidiées et plus encore celui des Diatomacées sont d'une extrême richesse de formes dans ces hauteurs ; les Diatomacées, si curieuses avec leur enveloppe siliceuse, y sont représentées par des formes géantes aussi variées qu'abondantes.
De même, dans les eaux glacées qui sourdent du glacier, sur les pierres des ruisselets et des ruisseaux, de nombreuses algues bleues et des Flagellées jaune d'or pullulent. Tout un cortège d'algues vertes unicellulaires se rencontre dans les marécages des hautes Alpes jusqu'à la limite des neiges éternelles. Et cependant, aucune de ces espèces si communes ne s'établit à demeure sur la neige voisine, n'y devient prépondérante ou même ne s'y laisse reconnaître le plus souvent.
S'il fallait énumérer dans la liste des organismes du cryoplancton tous ceux qui accidentellement ont été une fois rencontrés dans la neige, on pourrait, ainsi que l'a fait Wittrock et d'autres, allonger ce compte. Mais je considère la plupart, sinon la totalité, des espèces (autres que celles énumérées tout à l'heure) citées par les auteurs, ou comme incorrectement déterminées, ou ne jouant dans la constitution de cette formation végétale qu'un rôle à peine plus important que les écailles des ailes de papillons que le vent a chassées jusque sur les champs de neige, ou que les grains de pollen des conifères, des aulnes verts ou des rhododendrons qui se mêlent aux poussières de toute sorte qui souillent la neige. Il y a lieu de distinguer ici, comme autre part, ce qui est caractéristique, permanent, de ce qui est accidentel.
Parmi les causes qui paraissent devoir éloigner de la neige tant d'algues communes dans les eaux et les stations humides du
Fig. 12. — Gonidies du Lichen Cladonia furcata. Cellules isolées, agrégées et d autres produisant des spores. Gross. 800 fois. Dess. de R. C.
voisinage immédiat des névés, il faut, abstraction faite de l'amplitude nulle de la température utile, attirer l'attention sur l'action
comburante de la neige au soleil. Cette oxydation se marque partout, dans les dépressions où s'accumulent les poussières, par la carbonisation des débris végétaux tombés sur la neige ou apportés parle vent: lichens, débris de feuilles, poussières organiques qui, brûlés par l'eau oxygénée produite par la vive insolation dans
Fig. i3. — Ankistrodesmus Vireti. Cellules arrangées en étoile ; du glacier d'Argentières (neige verte).
Gross. 600 fois. Dess. de R. C.
l'air sec du névé ou du glacier et sous l'influence des catalyseurs présents (matières minérales et organiques), contribuent, avec les débris des roches, à donner la couleur caractéristique de la neige noire.
On trouve presque toujours dans la neige colorée, et aussi dans la neige noire, des cellules vertes arrondies, des gonidies de lichens ( fit]. 12), ces petites algues nourricières qu'emprisonne le
lacis d'un champignon ; elles proviennent de la désagrégation des lichens des rochers, par l'action successive du gel et du dégel et que le ruissellement a amenés sur le névé. Quelques-unes de ces cellules, qu'on appelle gonidies, reconnaissables à leur plastide étoile, finissent par prendre, comme les ScotieUa, une teinte jaune d'or. Mais malgré l'abondance des lichens saxicoles qui, jusqu'aux sommets les plus élevés, recouvrent les rochers d'une lèpre de couleur variée, verte, grise, rouge ou noirâtre (4000-4800 m.), la présence de gonidies vivantes dans la neige est tout à fait exceptionnelle ( //</. 12). Ainsi chaque milieu retient, à la façon d'un filtre, les organismes qui lui sont adaptés. Il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. On voit dans cet exemple, que j'ai choisi le premier à cause de son extrême simplicité, qu'un même milieu ne se traduit pas nécessairement chez les divers organismes qui peuvent l'habiter, par de mêmes réactions.
Les formes des cellules des micro-organismes de la neige sont celles de leurs congénères des eaux voisines ; rien dans leur apparence ne trahit donc leur capacité de pouvoir vivre dans ce milieu uniforme et si spécialisé. Cela dépend de leur résistance et de leur pouvoir d'effectuer dans des limites si étroites de température toutes leurs fonctions vitales. Dès lors, les uns ne se protègent pas contre la lumière, les autres, plus sensibles , développent, chacun, selon son type, un écran particulier.
Et, chose surprenante, de la cohorte immense des algues unicellulaires, qui comprend d'après les énumérations les plus modernes des milliers d'espèces, une dizaine seulement, vrais Esquimaux du règne végétal, ont fait de ce linceul blanc une demeure confortable. Bien plus rapidement que l'ours polaire qui, loin de sa patrie de glace, dans la ménagerie anxieusement se balance cherchant la fraîcheur, les algues des neiges meurent au contact de climats plus doux.
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Biologie des Plantes
Planche II
R. C. del.
i. Dépôts minéraux formés par les «Algues» des thermes au Parc national américain (Yellowstone) 2. Vasque d'eau chaude tapissée et bordée d'« Algues» de couleurs varices.
Les plantes des Thermes.
(Planche II.)
ON s'est souvent demandé quelles pouvaient bien avoir été les premières plantes. L'imagination des naturalistes est souvent désordonnée ; spontanée, elle est capable des hypothèses les plus audacieuses. Tour à tour, les protophytes ou premières plantes ont été cherchées parmi les algues, parmi ces unicellulaires ciliés verts et mobiles, qui semblent contenir en eux, sous une forme raccourcie, à un état condensé, tout ce qui est essentiel chez les plantes supérieures: la capacité de se nourrir d'une manière indépendante, en assimilant par leur chlorophylle l'acide carbonique de l'eau dans laquelle ils effectuent leur cycle évolutif; le mouvement qui est Tune des manifestations les plus inéquivoques de la vie ; la capacité de se diriger par un ensemble de sensibilités qu'on appelle tactismes ; la présence même d'un œil rudimentaire dans la tache rouge de leur stigma (/(</. ./) ; des complications sexuelles qui, dans l'essentiel, ne le cèdent en rien aux arrangements qui, chez les végétaux supérieurs, assurent la fécondation directe ou croisée ; la multiplication par spores, qui est en principe celle de tous les végétaux à partir des mousses jusqu'aux plantes à fleurs et dont les spores mâles bien connues sont les grains de pollen. Dans la cellule même de ces unicellulaires, il y a souvent plus de complications visibles que dans celles des Phanérogames.
Le botaniste saisit bien le lien qui unit ces simples organismes aux êtres supérieurs, ce merveilleux enchaînement qui se laisse deviner dans la série des végétaux, des algues unicellulaires aux tulipes.
Mais cette cellule des Cblainx/chmonas que nous avons figurée est déjà un microcosme {fig. j) ; cela est déjà si compliqué que l'esprit critique se refuse à croire que ces êtres ont quelque chose de primitif, quelque chose qui ferait penser aux époques lointaines, où
la vapeur d'eau se condensant à la surface de la terre permettait l'apparition de la vie, assurait la possibilité d'une existence. Car tout vit dans l'eau; cela est évident pour les plantes et les animaux aquatiques ; cela le serait aussi dès qu'on analyserait le fonctionnement des êtres terrestres. Leurs cellules vivantes sont des sacs pleins d'eau ou des gouttelettes de plasma imbibées d'eau. Pour être assimilé, l'acide carbonique de l'air se dissout tout
Fig. 14. — Bassins d'eau chaude, aux thermes de Mammoth Hot Springs au Parc national américain « Yellowstone». Température de 740 C. (d'après W. H. Weed). Les dépôts de travertins qui forment les parois des bassins sont d'un blanc pur; là où l'eau est un peu refroidie, les algues prédominent et donnent lieu à des franges brillamment colorées.
Phot. Prof. E. Ghaix.
d'abord dans l'eau de la cellule. Tout le chimisme de la nutrition se fait dans le milieu liquide qui imprègne chaque organe vivant. L'action si importante des ferments solubles, des diastases des pepsines, etc., ne peut s'exercer sans l'intermède de l'eau. La circulation de la sève, du sang et, dans la cellule, le mouvement du plasma, sont parmi les illustrations les plus évidentes de cette vie aquatique.
Mais l'eau qui, aux premiers âges du globe se condensait, selon la théorie de Laplace, à la surface de la terre en refroidisse-
LES PLANTES DES THERMES 3o,
ment, devait être cependant de l'eau chaude (////. iy). Et puisque, quittant le terrain solide de l'étude de la nature actuelle, nous nous laissons entraîner par delà les milliers de siècles aux âges héroïques de la création, il nous sera bien permis de nous demander si, logiquement, nous pouvons supposer que la vie a commencé
Fig. i5. — Solfatare du Papandajan (Java central). Il s'écoule de la solfatare de larges ruisseaux acides (acide chlorhydriquc). Phot. Dr A. Brun.
dans les eaux chaudes. La plupart des végétaux actuels vivent normalement et se développent le mieux entre des températures qui oscillent de 140 à 3o°.
Sous l'équateur, la température moyenne de la surface de la mer est de 26°, 6 (de Jlîarlone) ; elle diminue rapidement avec la profondeur: à 700 m. (1000 m.), la température de 40 est atteinte puis diminue insensiblement vers les grands fonds pour atteindre 0-20 vers 2000 m. On voit clairement que la chaleur des
mers, en surface, est un effet direct du soleil et que si les fonds ne sont pas complètement refroidis, c'est que depuis des milliers de siècles s'est accumulée cette réserve thermique qui est un des éléments de stabilité du régime de chaleur de la surface terrestre.
Le climat tropical humide, de terre ferme, qui correspond au meilleur rendement végétal, par exemple à Batavia, (6°,n S) est de 25°, 9 avec une oscillation de i°,i entre le mois le plus chaud et le mois le plus froid. En Amazonie, à Manaos, en pleine selve tropicale, la température s'élève à 260 avec une oscillation mensuelle de i°,6.
On connaît dans l'Inde des climats moyens de 270,7o et parfois la végétation doit subir temporairement des températures plus élevées que 5o° C.
Mais l'altération des fonctions de respiration et d'assimilation, qui est déjà évidente pour la plupart des plantes vers 490, s'aggrave brusquement au-dessus de 5o°. A 5i° C, le plasma commence à se coaguler et à perdre ses propriétés électives.
Ainsi, dans les eaux comme sur la terre, l'immense majorité des plantes actuelles sont adaptées à des températures moyennes. Il en est de même des animaux.
Dès lors, il devient extrêmement improbable que cette végétation contemporaine soit une partie conservée du monde primitif des plantes, alors que la terre non encore refroidie permettait aux eaux de sa surface d'atteindre la température à laquelle actuellement toutes, sans exception, meurent. Si, cependant, une plante actuelle peut, pendant quelques minutes, parfois quelques heures subir, sans dommage irréparable, une température élevée, la prolongation de cette température au-dessus de l'optimum amène fatalement à la désorganisation et à la mort. Or le temps de cuisson diminue rapidement avec l'élévation de température. Cette température extrême est pour la plupart des plantes feuillées de 5i<> à 55°.
Mais voici que nous avons dans les thermes, dans les sources chaudes un milieu naturel que nous pouvons consulter pour savoir quelles espèces d'organismes peuvent au besoin supporter de pareilles températures et ceci d'une manière constante.
Les thermes les mieux étudiées à ce point de vue sont celles
LES PLANTES DES THERMES
Fig. 16.
basins
Une vue générale des sources chaudes de Mammoth Springs (Yellowstone) « Pulpit les dépôts pénètrent dans la forêt qui est détruite. Phot. Prof. E. Chaix.
du Yellowstone, dans le parc national des Etats-Unis. Dans ce pa3rsage volcanique de laves, d'obsidiennes, desquelles jaillissent les fameux geysers, de nombreuses sources thermales, celles des Mammoth Springs par exemple, s'épanchent en formant sur le versant de la montagne des vasques distinctes souvent disposées en hémicycle, desquelles en cascatelles que répètent plus bas les piscines en gradins, l'eau pure et transparente se concrétionne en dentelles calcaires ou siliceuses d'un blanc éclatant, tandis que, tapissant le fond de chaque cuvette, des algues multicolores contrastent avec le bleu d'acier de l'eau chaude (//</• 21, 22).
Ces sources sont ordinairement entourées de bordures de substance minérale déposées par les eaux. Aux sources Mammoth, cette minéralisation consiste en carbonate de calcium qui forme les terrasses, uniques dans leur genre, et les gradins de marbre si célèbres.
Dans les vasques des geysers du même parc, les eaux déposent de la silice qui s'organise en bassins givrés ou s'accumule en colon-
Fig. 17. — Algues bleues des thermes (Cyanophycée1;) de divers genres : 1, Gloeocapsa quaternata ; 2, G. thermalis : 3. G. violacea ; 4, Lyngbya sp ; 5, 6,7, 8, Oscillaloria des eauxchaudes; 11, Spirulina major et S. caldaria.
Gross. 800—1000 fois. Dess. de R. C, d'après Tilden.
nettes coralloïdes ou moniliformes. Tout autour des sources, le sol est couvert d'une espèce de tuf d'un blanc éclatant.
Ce qu'on sait moins, c'est que ces travertins sont essentiellement dus au travail patient d'une végétation particulière, de ces algues qu'on a souvent appelées algues bleues, mais qui plus exactement doivent s'appeler Scblzophycées ou Cyanopbycées..
Ces plantes sont bien réellement les plus inférieures que l'on connaisse : leurs cellules n'ont pas de noyau défini ; jamais ces plantes ne se reproduisent par spores; on n'y découvre aucune sexualité, et le mode de multiplication est limité à un fractionne-
LES PLANTES DES THERMES
ment successif des cellules ou des filaments. Toutes possèdent de la chloropfrylle, mais elle y est toujours masquée par un pigment bleu (phycocyanine) qui peut, selon les circonstances, passer au violet, au pourpre et même au jaune. De la combinaison du vert de la chlorophylle avec le bleu de la plvycocyanine résulte la couleur vert-de-gris qui leur est si habituelle, ou la teinte bleu verdâtre, ou vert foncé brunâtre, ou, si le rouge a remplacé le bleu, les divers tons qui vont du livide au pourpre rouge.
Lorsque meurent ces algues, la chlorophylle est retenue assez longtemps par le cadavre de la cellule, tandis que les pigments accessoires bleus, violets, rouges, pourpres, tous singulièrement fluorescents, se répandent tout autour et contribuent à donner aux stations où ces plantes abondent des teintes singulières qui pourraient être comparées pour la beauté du coloris avec les couleurs d'aniline, les fuchsines, les fluorescéines, la cyanine. Selon les
Fig. 18. — Autres algues bleues des thermes : 12. Schi^othrix sp. ; i3, Lyngbva thermalis : 14, Scytonema caldarium ; 16, Hapalosiphon major; 17, Fischerella thermalis ; 18, Nostoc caldarium : 19, Rivuloria sp. ; 20, Oscillatoria sancta : 20, Gloeocapsa thermalis. Gross. 800—1000 fois. Dess. de R. C.
variations du milieu, lumière, nourriture, température, la même plante peut présenter, en vrai caméléon, toutes les couleurs qui vont du rouge au violet. Parfois même il semble qu'il y ait une espèce d'adaptation complémentaire par laquelle la Cyanophycée se colore de la teinte complémentaire de la lumière colorée qui l'atteint.
Dans les sources chaudes, comme aussi autre part, ces plantes microscopiques sont enveloppées dans des gaines mucilagineuses qui les retiennent en forme de peaux, de fines membranes, de cylindres ou de vésicules aux contours irréguliers. Plusieurs des formes allongées en filaments manifestent des mouvements pendulaires, ce qui leur a valu le nom d' Osclilatoria; d'autres sont gragracieusement spiralées , celles-ci disposées en bouquets, chacune terminée en un long poil incolore; enfin, les plus petites ne sont que des globules verts ou bleus, ou violacés pourpres, enveloppés dans des capsules mucilagineuses souvent très dilatées. Il faut de suite remarquer qu'aucune de ces formes ne présente vis-à-vis des sources chaudes, vis-à-vis des conditions dans lesquelles elles sont forcées de vivre, un dispositif qui expliquerait pourquoi elles sont là plutôt qu'ailleurs. C'est ce que j'ai déjà montré à propos des algvies de la neige. Des formes analogues de Cyanophycées se rencontrent aussi sur les rochers humides de nos montagnes ou sur les vases d'eau douce ou salée des régions tempérées.
La capacité de résister à cette haute température, qui suffit souvent pour cuire un œuf en quatre ou cinq minutes, comme dans les eaux chaudes du Laugarnes, en Islande, ou dans plus d'une source au parc Yellowstone, réside donc dans une propriété de la matière vivante. Or, il s'agit ici d'une particularité essentielle du plasma qui, dans chaque cellule, forme un sac absolument clos et au travers duquel doivent se faire les échanges nutritifs et les sécrétions. C'est une espèce de filtre, mais un filtre qui retient certaines substances nécessaires à la croissance et qui laisse passer les matières indifférentes ou les solutions nutritives qui sont utiles au développement d'autres cellules, où elles sont appelées par une espèce d'automatisme social de l'offre et de la demande et qui est réglé par des ruptures d'équilibre. Lorsque, dans une cellule ou une partie de cellule, une matière première, carbone, azote, soufre,
LES PLANTES DES THERMES
sels, est incorporée à la matière vivante et qu'elle fait maintenant partie de cette mystérieuse molécule complexe, le granule vivant, l'équilibre est rompu et la matière première (acide carbonique, sels azotés, matières minérales : potasse, soude, fer, etc.), en solution dans l'eau, coule pour ainsi dire comme l'eau d'un canal, retenue par une écluse, s'écoule vers le seuil le plus bas lorsqu'une dif-
Fig. 19.
Vue des sources chaudes de Maramoth Springs (Yellowstone).
Phot. Prof. E. Chai
férence de niveau a été établie par cette bascule. Ceci se passe également entre le monde extérieur, entre les solutions de substances minérales, les gaz de nutrition ou de respiration dans lesquels vivent ces plantes ou que les plantes supérieures absorbent par leurs racines et chacune des cellules.
Mais tous ces échanges passent par un courtier bénévole ; ils sont soumis au contrôle d'un sévère gardien qui est la couche la plus extérieure de ces sacs de plasma. Aussi longtemps que la structure de cette couche, qui peut être comparée à un grillage infiniment délicat, dont les mailles peuvent se dilater ou se con-
tracter automatiquement comme se distend et se contracte le muscle de nos organes, reste intacte, ce jeu de portier attentif peut s'exercer ; mais un rien ruine cet agencement, cet échafaudage, ce délicat réseau qui enveloppe la partie vivante de chaque cellule. Si la continuité de ce film délicat est rompue, par la brèche se précipitent sans ordre les substances extérieures dans le plasma vivant et y causent des désordres irréparables. Or, tout aussi souvent, la surveillance du portier étant mise en défaut, l'écluse, qui retenait dans la cellule les matières nécessaires à la vie, brusquement s'étant relâchée, maintenant largement ouverte, laisse écouler à l'extérieur ce qui précédemment n'était échangé qu'à bon escient. Nous sommes assez bien informés sur le va-etvient de ces écluses, sur la dilatation et la contraction de ces mailles hyper-microscopiques, donc directement invisibles (même au plus fort grossissement du microscope) par une belle série de recherches physiologiques, mais nous le sommes beaucoup moins sur l'humeur variable du portier, qui est parfois déconcertante, comme tout ce qui se rapporte à la vie proprement dite.
Ce que nous savons, c'est que l'une des propriétés les plus importantes de ce film de triage, sa nature en réseau, est altérée par les températures auxquelles il n'est pas accordé. Le gel, la production de glace le rompent en plusieurs endroits ; la chaleur le coagule comme elle coagule le blanc d'œuf ; les acides, les poisons font de même quand ils caillent le lait; parfois un rien, l'air ou l'eau pure arrivant directement le transforment en caillot comme le sang généreux et brillant est coagulé à l'air libre.
Or, ce qu'il y a de curieux, c'est que la température de 52°-85° qui infailliblement détruit cette structure chez la plupart des plantes supérieures en activité et coagule leur plasma sans possibilité de retour, laisse inaltérée l'albumine des plantes thermophiles, cette espèce de blanc d'oeuf dont est formé le film de triage qui enveloppe le plasma de ces algues des sources chaudes.
On les a dénombrées, on les a groupées dans une quinzaine de genres de plus de quarante espèces différentes, en espèces Lhermoph'des, comme on a groupé les espèces de la neige en plantes cn/ophlles. Rares sont les représentants d'autres familles qui savent résister à ces hautes températures. Les bactéries thermophiles,
LES PLANTES DES THERMES 47
globules ou filaments incolores, encore plus menus que les Cyanoplrycées, sont parmi ces organismes en majorité. Dans l'intestin, dans le fumier échauffé, dans le foin qui fermente et qui finit par s'allumer spontanément, on les a rencontrés, étudiés et recensés. Ils sont plus maniables que les délicates algues des thermes et ont été mieux étudiés au point de vue de leur physiologie.
Certains d'entre ces micro-organismes (HapaloAphon major 5i°) ne commencent à vivre d'une vie active qu'à partir d'une température qui tue les autres organismes. On a donc par là trouvé une méthode qui permet, dans les mélanges, de leur donner le pas, de les sélectionner; il suffit, en effet, de cultiver ces matières intestinales, ces débris de fumier, cette infusion de foin à une température supérieure (52"). Bientôt tous les autres organismes meurent, survivent les thermophiles, qu'on peut dès lors isoler.
De nos algues des thermes, il en est qui, d'une manière analogue, ne se développent qu'au-dessus de 40-45°, ce sont les thermophiles exclusives. Mais beaucoup supportent aussi des températures plus modérées et même s'y développent tout aussi bien. Il est d'ailleurs difficile d'affirmer que deux Cyanophycées de même forme et de même dimension, dont l'une appartient à la flore des sources chaudes et l'autre a été rencontrée dans des eaux froides ou tempérées, appartiennent à une seule et même espèce. Le grand nombre d'espèces de bactéries qui, tout en a^ant la même forme et le même diamètre, sont physiologiquement différentes, absolument distinctes, nous avertit d'être prudents.
Le microscope, aidé du jugement le plus affiné, ne suffit pas, même au plus exercé des spécialistes, pour décider si deux formes identiques dans leur structure visible sont réellement identiques.
J'ai montré de nombreux exemples de cas semblables dans le monde des algues vertes par mes cultures pures. Cela est aussi vrai pour les Cyanophycées, ce groupe de plantes inférieures, qui comprend la majorité des Algues des thermes.
Nous savons qu'il est des plantes thermophiles qui peuvent résister aux basses températures et même s'y développer et supporter cependant les eaux presque bouillantes. On pourrait établir un spectre de température pour la végétation :
Oo 10 20 30 . 40 50 60 70 80 90 100o I 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1
1. Algues des neiges — 2. Hydrurus. — 3. Soldanelles. — 4. Blé. — 5. Courges. — 6. Bact. thermophiles. — 7. Algues thermes. — 8. Certaines bactéries de l'intestin. — 9. Bactéries des thermes.
Quelques botanistes ont vu dans les plantes thermophiles des végétaux exceptionnels qui se sont progressivement adaptés à ces hautes températures. Les autres les considèrent comme descendant en ligne directe de ces plantes primitives, témoins des premiers âges du globe terrestre, alors que les eaux chaudes jaillissaient abondantes des terrains éruptifs que la géologie nous a fait connaître dans tous les continents.
Comme de nos jours, dans la région du Yellowstone ou en Islande, plus de trois kilomètres carrés avec plus de 0600 sources chaudes et 100 geysers, mais d'une manière autrement gigantesque pendant l'époque primaire de la terre, dans les innombrables sources chaudes alimentées par de gigantesques ge3^sers, les Cyanophycées devaient abonder et colorer les abords de ces bassins de leurs singulières couleurs aux reflets chatoyants.
Ce qui vient appuyer aussi cette vue de l'esprit, c'est que toutes ces plantes vivent dans des eaux fortement minéralisées, chargées de gaz variés. Il y a en effet dans l'eau de Carlsbad (73°) plus d'un demi-gramme de matières salines ; à Louèche, il n'y en a que 0,1948. Dans l'eau chaude des ge3rsers du parc national américain, cette quantité s'élève de 1,472 gr. à i,63 gr. par litre d'eau; dans le grand geyser d'Islande, cette proportion n'est pas moindre. Ajoutez à ceci que l'acide carbonique y est habituellement contenu à une dose de 0,1-0,2 pour mille, c'est-à-dire dix fois plus qu'il n'y en a dans l'eau du lac de Genève à i5°. Il n'y manque ni la potasse, ni la magnésie, ni le calcaire si nécessaires au développement des plantes. Seul le phosphore n'y est contenu que dans des proportions minimes.