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LES PLANTES DES

D'une manière générale, les eaux chaudes sont moins nutritives que les eaux froides, ce qui explique l'énorme développement des prairies polaires sous-marines.

Mais ici la saturation excessive de l'eau thermale par l'acide carbonique rappelle ce que de tout temps on a considéré comme

Fig. 20.

Au Parc national américain : dépôts calcaires de travertins.

Comparez avec la planche 11. Phot. Prof. E. Chaix.

probable pour l'atmosphère des temps carbonifères, c'est-à-dire une plus grande richesse en acide carbonique.

Ainsi, la minéralisation de l'eau et sa température élevée, qui excluent des thermes les algues vertes et les végétaux aquatiques supérieurs, sont des conditions qui paraissent convenir d'une manière parfaite à ce groupe de plantes très inférieures.

Mais il y a plus ! Les Cyanophycées, plus particulièrement des thermes et aussi dans d'autres sources, sont aptes à favoriser le

Fie. 21, 22. — Bassins étages (Marble basins) à Mammoth Springs. formés par l'action des Cyanophycées des thermes (dépôts calcaires). Phot. Prof. E. Chaix.

LES PLANTES DES THERMES

dépôt de travertins, dont la structure et la stratification sont directement l'œuvre de ces modestes ouvriers.

Sans doute, en dehors de toute action des algues, l'eau chaude

Fig. 23. — Rochers crayeux, sculptes par l'action érosive du vent. Les Baux, Provence.

algues et des lichens, jointe à l'action Phot. R. C.

perdant peu à peu son acide carbonique, dépose du carbonate de calcium en masses blanches comme celles qui incrustent nos chaudières; mais, dans ces travertins, il s'agit d'une structure qui est immédiatement dépendante de la présence et de la croissance de chaque espèce de Cyanophycées {fig. 21, 22). Quand se dissolvent ces

fibres, ces perles, ces apparences coralloïdes, on trouve au centre le filament de l'algue ou les cellules arrondies de la Gloeocapsa.

D'ailleurs, l'observation microscopique décèle le carbonate de calcium dans le mucus même qui enveloppe comme d'une gaine les filaments des algues.

Si l'eau cesse d'arriver à ces travertins en voie de croissance,

Fiç. 24. — Desagrégation (carie) des rochers des Baux (Provence), due, au moins en partie, à l'action des algues et des lichens. Phot R. C.

les plantes meurent, le vert se change en brun puis en rose chair, et finalement la teinte devient saumon. Mais au bout d'un certain temps toute couleur a disparu, et de la croissance gélatineuse de ces Cyanophycées il ne reste plus qu'un dépôt crayeux, poreux et tendre. Ainsi parfois aux sources « Mammoth».

Les travertins déposés en majeure partie par l'action des végétaux aux sources chaudes Mammoth sont souvent en forme d'éven-

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tail, formés de fibres et d'excroissances en chou frisé, rappelant certains ouvrages d'argenterie filigranes (PL II).

Avec le temps, la couleur des travertins morts, qui est blanche, passe à la surface à un gris de pierre vieillie. Par la pluie, la neige et les infiltrations, les travertins prennent de la compacité et de l'homogénéité. Tout ceci n'est donc plus attribuable à l'ac-

Fig. 25, 26. — Diatomées fossiles. On voit lenveloppe siliceuse de la cellule, ornementée de dessins en relief. Gross. 450 fois.

tion des végétaux. Ce sont des phénomènes purement cosmiques.

Le plus souvent, dans les innombrables thermes au Parc national américain les dépôts sont de silice. L'eau des cuvettes y est toujours d'une extrême transparence et d'un bleu-vert admirable. L'analyse décèle de la silice et des sels alcalins et alcalino-terreux.

On y voit les algues vivre encore à la température de 85°C (i85°F), mais leur maximum de développement se fait vers 6o°C

(iJo°F). Leur nature végétale se reconnaît à la couleur rouge ou brun cuir qui entoure les sources et rappelant la teinte des varechs qu'on trouve autour des côtes maritimes. Mais, dans les eaux plus chaudes, leur substance gélatineuse dense ressemble plus au cartilage d'un animal qu'à un produit végétal. Leur couleur est alors brillante, jaune d'or, orangé, rouge, dans les eaux les plus chaudes couleur rose chair ou même blanche. Lorsque l'eau est moins chaude, le fond vert émeraude, de la consistance du cuir humide, s'évase en une marge fongoïde jaune, vieil or, orangé, puis qui passe par degrés insensibles aux teintes rouge saumon, écarlate, brun cuir ou brun-rouge.

Dans ces eaux chaudes se concrétionnent sous l'influence de ces Cyanophycées des «champignons» de silice, isolés puis réunis comme se réunissent dans un marécage les touffes serrées des laiches (Carex strie ta).

Les dépôts de calcaire atteignent aux sources « Mammoth » 76 m., ceux de silice atteignent par place 10 m. d'épaisseur.

Il n'est donc pas douteux que dans les temps reculés où les sources siliceuses et calcaires étaient infiniment plus communes,

Gross. 5oo fois.

Fig. 2Ôbis. — Dessins de deux Diatomacées fossiles.

Daprès J. Brun.

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Fig. 27. — Bassins en réseaux, formés par les travertins :." algues des thermes.

:aires déposes par 1 action des Phot. Prof. E. Chaix.

a cause de l'action volcanique plus générale, des masses énormes de silice et de carbonate de calcium ont été déposées par des végétaux, de même que dans d'autres conditions les coraux, les madrépores et même les algues ont constitué des bancs énormes de calcaire.

Les Diatomées, petites plantes unicellulaires, ne font pas défaut aux sources chaudes, mais elles préfèrent les cuvettes dont l'eau a été tempérée. Ces Diatomées ont la curieuse propriété d'arrêter au passage les plus faibles traces de silice, de s'en former une carapace finement sculptée, aux dessins microscopiques d'une étonnante variété (Jùj. 2^, 26).

On sait que des dépôts de silice (Kieselguhr) sont entièrement dus à l'activité de ces unicellulaires, mais ils ne jouent dans les sources chaudes qu'un rôle subordonné ou nul.

Peut-on, dès lors, supposer que les Cyanophycées ont conservé de ces anciens âges l'habitude de vivre à cette haute température et de végéter dans les eaux minéralisées. Dans les eaux de nos

lacs, beaucoup déposent également des tufs comme au banc du Roc-de-Chère, qu'on voit à 2-0 m. de fond en passant avec le bateau à vapeur devant Talloires, au lac d'Annecy. De. même, dans les lacs verts de Géronte, à Sierre, en Valais, et bien autre part. Sur les grèves de nos lacs, quelques-unes concrétionnent le calcaire en petits disques, qui ressemblent à des coquillages minuscules. C'est ce que nous a appris l'étude de M. Baumann sur le lac de Constance.

D'autres vivent dans les pierres qu'elles carient irrégulièrement ou pénètrent dans les rochers en facilitant la colonisation des lichens {fy. 25, 2^).

Plantes des âges fabuleux, vous êtes déjà si anciennes que nous avons plus que de la difficulté à vous faire dire votre secret, celui de vos plus lointaines origines. Isolées dans la Nature actuelle, sans parents rapprochés, vous paraissez étrangères à la vie générale et cependant elle ne pourrait guère se passer de vous.

Premiers pionniers de la végétation avec vos cousines les bactéries, vous attaquez les rochers, même les laves, peu après la dénudation d'un pays par une éruption volcanique. Vous préparez le terrain pour une végétation plus complexe. Quelques-unes de vos espèces jouent un rôle capital dans la désagrégation des rochers tant calcaires que granitiques. D'autres édifient des bancs minéraux. D'autres produisent des fleurs d'eau étendues et, enfin, beaucoup se sont associées avec des champignons pour constituer des lichens.

D'où venez-vous? Quels sont les rapports génétiques que vous avez avec les autres plantes ? Vous êtes d'un monde à part, peutêtre d'un monde précurseur de celui-ci, qui lui, à son tour, a possédé aussi ses familles de plantes, ses espèces, aujourd'hui éteintes dans notre monde trop refroidi. Vous êtes peut-être les fossiles vivants de la grande période volcanique alors que sur toute la terre, fumerolles, mofettes, immenses geysers et cascades bouillonnantes préparaient par leurs incrustations la venue d'un monde nouveau.

Peut-être! Mais au juste qu'en savons-nous?

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Biologie des Plantes

Planche II]

R. C. dcl.

Au Grand St. Bernard, Coloration des rochers par le lichen RHIZO-

CARPOS GEOGRAPHICl'M. 2. Toit d'un village de montagne dont

les schistes (ardoises) sont couverts du lichen PLACODH M Ml RORIM

et P. ELEGANS.

Une audacieuse entreprise.

(Planches III et IV.)

UN conte du vieux Japon contient l'histoire suivante : Un jour, le roi des Dragons, qui jusqu'alors était resté garçon, se mit dans la tête de se marier. Sa fiancée était une petite dragonne âgée de seize ans juste, assez gentille, tranquille, et bien faite pour être la femme d'un roi. Les réjouissances furent grandes en cette occasion.

Mais, hélas ! même les dragons ont leurs épreuves ; avant qu'un mois se fût écoulé, la jeune reine tomba malade. Les docteurs Enfin ils hochèrent la tête et déclarèrent qu'il n'y avait

rien à faire. La maladie devait suivre son cours, et la reine en mourrait. Mais celle-ci dit à son mari :

— Je sais ce qui peut me sauver ; donnez-moi le foie d'un singe vivant; quand je l'aurai mangé, je serai de nouveau et de suite en bonne santé.

— Le foie d'un singe vivant ! s'écria le roi; mais à quoi pensezvous, ma chère ? Comment ! Vous oubliez, que non,*', dragons, nous vivons dans la mer, tandis que les singes vivent bien loin d'ici, dans les arbres des forêts, dans les rochers, sur terre. Un foie de singe ! Mais, ma chère, vous êtes folle !

L'histoire raconte ensuite l'expédition de la méduse, simple et naïve, envoyée par le roi pour se procurer le foie d'un singe ; les difficultés de l'entreprise et, finalement, la faillite de ce voyage impossible.

L'histoire que je vais raconter est plus ancienne que ce conte du vieux Japon. Il n'y a pas longtemps qu'elle est connue cependant.

Dans l'eau, les Algues dont nous avons parlé sont poursuivies par un monde d'ennemis. Je laisse de côté leurs ennemis naturels, les petits herbivores crustacés ou autres petits animaux. On ne plaint guère une antilope qui finit par être capturée par un lion, mais elle inspire la pitié quand on la voit languir dans la brousse,

attaquée par un microbe, l'astucieux trypanosome qui pullule dans son sang.

Chacune de ces Algues a son ennemi particulier, sa maladie microbienne ; de délicats mais peu S3^mpathiques Dïplozygop/w s'implantent sur les gracieuses Astérionelles ; des Olpidiopsis (Chytridiacée), s'introduisent dans la superbe cellule du Splrogyra. Tout un cortège de champignons parasites menacent continuellement ces plantes vertes. C'est une mort sans beauté. Je doute fort que ce soit pour ces raisons que plusieurs Algues se sont mis dans... la

Fig. 28. — Lichens ou arbuscules appartenant au genre Cladonia ; ils vivent sur 1 humus, le bois pourri ou dans la mousse de la forêt. Grandeur naturelle. Dess. de R. C.

tête, c'est un peu osé de parler de tête à propos d'algues unicellulaires ou microscopiques, disons dans la cellule, le désir de sortir de l'eau et d'aller habiter sur les arbres, dans les rochers, sur la terre. Ce qui est encore plus fou, c'est que dans cette audacieuse expédition elles ont choisi comme compagnons, comme protecteurs, ces champignons redoutables. Mais, qu'on y prenne garde, la nature est complexe, les drames qui s'y passent sont loin de ressembler dans leur simplicité aux contes du vieux Japon, et nous risquons, en nous aventurant dans cette histoire, avec l'âme d'une méduse simple et naïve, d'en revenir battu à plate couture, ce qui nous fera ressembler à toutes les méduses, qui sont sans os et ne présentent qu'une masse gélatineuse.

Le fait est que, depuis De Bary, Schwendener et Bornet,

UNE AUDACIEUSE ENTREPRISE 6l

nous savons que les lichens sont des êtres doubles formés de filaments de champignons, d'espèces de moisissures, qui emprisonnent des Algues. Ni l'un ni l'autre de ces botanistes n'était lichénologue ; ils étaient, comme le disait mon maître Muller, d'Argovie, absolument dépourvus de toute compétence en cette branche de la botanique. La théorie de la double nature des lichens fut donc âprement combattue par tous les spécialistes, par les meilleurs connaisseurs des lichens. Le Suédois Nylander, le Suisse }. Muller, l'Allemand Minks, et tant d'autres qui se sont distingués dans ce domaine difficile de la systématique, tous menèrent une campagne virulente contre les idées subversives de Schwendener et Bornet. Et, pour être écrites en latin, parfois même en très bon latin, ce qui n'est guère l'usage parmi les botanistes qui continuent à se servir pour leurs descriptions de la langue sobre et claire de Cicéron, ces savantes dissertations d'hommes rompus au métier, d'autorités classées, reconnues, furent impuissantes pour arrêter l'hérésie. Aujourd'hui, à part M. Elfving, personne parmi les botanistes ne renoncerait à la théorie de la symbiose, de la vie en commun d'une algue et d'un champignon, pour expliquer la biologie des lichens.

Et cependant il y avait, dans l'opposition que faisaient à cette nouvelle théorie les maîtres de la lichénologie, non pas, comme on l'a dit trop souvent, une obstination de vieux savants, mais le sentiment très net que cette histoire était celle de la méduse simple et naïve ; qu'elle était, comme toutes les idées neuves, en partie inexacte, certainement superficielle et mal étayée.

Schwendener disait : Il n'y a plus de Lichens ; il serait absurde de conserver ce groupe hétérogène ; qu'on place le champignon parmi ses congénères, chaque espèce selon ses spores dans le groupe correspondant des Champignons ; quant aux Algues, elles y sont si peu variées qu'il ne sera pas difficile de les identifier avec des espèces libres déjà connues. Et, en effet, lui-même et plus tard Bornet n'hésitèrent pas à considérer les cellules vertes des lichens comme appartenant à des algues très communes dans nos marécages ou nos lieux humides.

Mon vénéré maître Muller Argovien/u, comme il aimait à se désigner pour ne pas être confondu avec d'autres Muller, bota-

nistes aussi, était un savant fort hospitalier. Un jeune botaniste, étranger à Genève, de mes amis, un mycologue, c'est-à-dire un spécialiste dans la science des champignons, étant de passage à Genève, nous fûmes tous deux invités à dîner chez l'illustre lichénologue. Imprudemment, au dessert, l'autre se mit à parler de la nouvelle théorie, à en exalter les mérites, etc. Cela fit l'effet d'une glace, mais pas d'une glace aux fruits. J'étais consterné, car je savais qu'il fallait parler de ces choses avec ménagements. Dans la soirée, la gaîté étant revenue, car MiiLLER était la bonté même, l'imprudent mycologue parla de ses ascensions, des lichens qu'il avait, au marteau, détachés du sommet du mont Rose ; il serait intéressant d'en connaître les noms, la station étant peu accessible. On voyait sur la figure classique du lichénologue s'esquisser un sourire narquois.

— Mon cher collègue, lui dit-il, vous n'avez guère besoin de moi; vous êtes mycologue, vous déterminerez le champignon; votre ami qui est algologue ne refusera pas de vous donner le nom de l'algue.

Tous deux nous fûmes interdits, car il nous eût été difficile, comme d'ailleurs à tout botaniste, de le faire. Aujourd'hui encore, que tous nous admettons l'idée féconde d'une symbiose, d'une vie en commun d'une Algue et d'un Champignon, nous sommes forcés de reconnaître que la question n'était pas si simple que se l'imaginaient les géniaux fondateurs de la théorie de la double nature des Lichens.

Parcourez en effet nos montagnes, pénétrez dans les bois, examinez les rochers brûlés par le soleil de Provence ou fendillés par le gel des Hautes-Alpes, partout vous rencontrez ces êtres singuliers.

Intéressants à cause de leur double nature, ils ne le sont pas moins par le rôle qu'ils jouent dans la constitution du paysage. On me permettra de répéter ce que j'en disais il y a déjà longtemps.

Ce sont des peintres sans le savoir, et je dois ajouter : ce sont de très grands peintres que les Lichens.

Chacun connaît l'importance de la couverture végétale dans la constitution du paysage. La grise garigue de Provence, aride et sèche, presque froide même sous le soleil ardent du Midi,

cachant mal le sol pierreux et dur, alors même qu'elle étincelle de mille fleurs, cistes blancs comme des églantiers, ou cistes roses au calice d'argent, genêts et ajoncs comme une pluie d'or répandue sur les épines, romarins et lavandes reflétant le vif azur du ciel dans leurs corolles délicates, la garigue, à l'apogée de sa splen-

Fig. 29. — Au sommet du Portalet, dans la chaîne du mont Blanc. Désagrégation par le gel et roches incrustées de lichens noirs ou verts. Phot. R. C.

deur n'apparaît de loin que comme un vêtement de tristesse et de mélancolie.

Les landes des collines d'Ecosse et du pays de Galles, dessinant, vers le soir, leur profil estompé sur le ciel rosé qui semble continuer la teinte lilacine de leur tapis de bruyère qu'anime la fumée bleuâtre du cottage lointain, ont inspiré, au pa3^s classique de l'aquarelle, plus d'un grand artiste.

Et, plus près de nous, lorsque a disparu le dernier des essaims cosmopolites qui, périodiquement, envahissent,de juilletàmi-septembre,

nos plus beaux sites, lorsque cette désharmonie a cessé et que, dans les hauteurs, on ne rencontre plus que l'alpiniste attardé ou le chasseur de chamois, c'est alors qu'il faut visiter nos belles montagnes, malgré les jours si courts.

Au-dessus de la région des arbres, c'est à ce moment un spectacle merveilleux. Du fond des vallées jusqu'au pied des glaciers, quel riche tapis végétal ! La prairie alpine, dans sa robe de juin, est moins brillante que la lande alpine en septembre avec ses myrtilles et ses airelles aux tons si variés. La fraîcheur des nuits a fait apparaître par places des teintes rouges dont la coloration automnale de nos bois de hêtres ne donne qu'une image bien imparfaite. De loin, on dirait un incendie qui gagne le flanc abrupt des monts lorsque, filtrant au travers de la « fenêtre » d'un col, la lumière du couchant vient illuminer ces feuillages rutilants, aviver le vert tendre des jeunes branches, fait vibrer le jaune éteint des saules nains, et dessine une auréole lumineuse tout autour des aigrettes des anémones et des dryades.

Mais que serait le paysage sans la présence des lichens, artistes invisibles qui donnent aux sites les plus désolés un charme de couleur indéfinissable, qui, de la plaine aux plus hauts sommets, enveloppent de leur réseau toutes les pentes rocheuses et les plus vives arêtes ?

Prenez cettte pierre [d'un éboulis, examinez-la attentivement. Toute la surface est comme chagrinée, comme saupoudrée d'une efflorescence farineuse. En regardant de près on aperçoit de multiples petits points noirs, puis, tout autour, des cercles ou des rayons à peine indiqués, ici des taches jaunes ou orangées, là des enduits bleuâtres. Le botaniste, armé d'un verre grossissant, y découvre tout un jardin enraciné dans la pierre et qui la recouvre comme d'une lèpre. Un lichénologue y reconnaîtrait plusieurs espèces qui empiètent les unes sur les autres comme se pénètrent mutuellement les herbes d'un gazon. Nulle part la pierre n'est à nu, partout d'invisibles micro-organismes ont sécrété des acides végétaux au moyen desquels ils se sont fait un chemin dans la pierre, calcaire ou granit. Ici, ce sont des lécidies blanches comme la craie, ou noires comme du charbon, là ce sont des verrucaires, roses comme les pétales d'une églantine, plus loin les thalloïdimes

aux croûtes argentées ou carnées, toutes plus ou moins enfouies dans le minéral ou effleurant à peine.

Le long des stries sinueuses, où suinte lentement l'eau du rocher surplombant, ces lichens pulvérulents ou minéralisés font place à d'autres lichens, croûtes visqueuses olivâtres ou d'un bleunoir. Dans les gorges humides des montagnes, la pierre a pris

Fig. 3o. — Cellules (gonidies) d'une algue unicellulaire (isolée à gauche en bas) enserrées par les suçoirs du filament du champignon-lichen. Gross. iooo fois. Dess. de R. C.

une curieuse teinte hépatique. Le passant n'3r voit que du fer, le botaniste y reconnaît encore une végétation, celle d'un des associés du lichen, une petite algue microscopique, qui s'est échappée de la prison où maître lichen la tenait en servitude.

Autre part, dans les fissures plus profondes, lorsque les parois se rapprochent et que l'humidité devient plus grande, alimentée par la buée blanche du torrent, toute la roche est comme hérissée d'une laine courte et rouge orangé; c'est encore un lichen, mais un lichen en dissociation.

Fig. 3i. — Gonidies appartenant au genre d'algue verte, Coccobotrys et associées à des lichens de rochers, les Verrucaria.

Gross. 800 fois. Dess. de R. C.

Nous savons, en effet, que chaque lichen se compose de deux commensaux. Un lichen est toujours une association, une plante

double, la réunion d'un champignon incolore , par conséquent parasite, et d'une petite algue verte ou colorée de diverses manières {fig- jo). Tout champignon, quel qu'il soit, étant, en dernière analyse, constitué par un lacis de filaments très fins, qu'on n'aperçoit qu'au microscope, c'est dans ce réseau, dans cette espèce de toile d'araignée déliée, que le mycélium du lichen retient captives les petites algues vertes, bleues ou rouges.

Mais qu'on se rassure, ce n'est pas pour les dévorer que le lacis les enveloppe. Bien au contraire, la conservation de ces précieux auxiliaires est pour le lichen la question importante « to be or not to be». Appliquant contre les cellules de l'algue ses tentacules multiples, il saura ne pas abuser de sa puissance, il leur laissera de quoi vivre et se multiplier. Sans doute, presque toute la nourriture est fournie par l'industrieuse plante verte qui sait absorber de l'atmosphère et se les assimiler les matières nutritives, mais le lichen n'a-t-il pas construit pour ses ouvrières de spacieux locaux, bien aérés, où elles sont à l'abri de la sécheresse et des intempéries? En effet, ces algues microscopiques ne pouvant subsister, laissées à leurs propres forces, que dans des lieux humides, entraînées par le réseau du lichen qui sait pomper et retenir la rosée, protégées contre la sécheresse, elles peuvent ainsi participer à la conquête du monde par le lichen.

Faut-il, dans cette association, ne voir que la domestication de toute une classe par une autre, ou doit-on, au contraire, admirer la sagesse de cette société où chacun est à sa place, l'algue au

travail d'assimilation, le champignon-lichen à celui d'expansion, de conquête et d'organisation?

Problème embarrassant et qui comporte plusieurs solutions, selon le lieu et les circonstances.

Le fait est que, lorsque l'humidité augmente, le lichen pourrit et l'algue est rendue à la liberté. C'est alors à elle et à elle seule que sont dues les teintes vertes, glauques, brunâtres ou rouges des rochers humides et des fissures. Elle devient alors un élément important dans la constitution du coloris du paysage. Ainsi parfois, le long des torrents alpins, certaines de ces algues, libérées des lichens, colorent tous les blocs de rocher et les galets arrondis en rouge vif. On dirait qu'ils ont été passés au cinnabre. Elles exhalent un doux parfum de violette qui a valu aux pierres qui en sont couvertes le nom de «Veilchenstein ». Mais qu'à la suite d'une crue subite, comme il en arrive souvent au moment de la fonte des neiges, le torrent obstrue son ancien lit et s'en fraye un nouveau, les algues insuffisamment humides se laissent de nouveau envahir par le réseau du champignon-lichen et le lichen se reconstitue sur ces blocs desséchés.

Plus haut encore, sur les rocs des plus fières cimes, lorsqu'elles sont en partie dégarnies de neige, s'établissent aussi de ces associations passagères ou permanentes. Vraie toile de Pénélope, la végétation lichénique enveloppe d'un réseau presque continu les arêtes nues des rocs les plus hardis; elle se fait et se défait sans cesse. En construction pendant la beile Fig. 32. — Gonidies appartenant au genre d'algue verte Cystococ-

„„« „1 eus et vivant en symbiose dans le lichen Cladonia pyxidata.

saison, quelque Gross. 800 fois. Dess. de R. C.

courte qu'elle soit, le lichen, vers l'automne et au printemps, sous l'influence des pluies et des rafales, du gel et du dégel, est détaché du roc. Ce dernier se fendille et se délite. Il forme alors, avec d'autres végétaux, sur la neige, cette suie qu'on appelle la neige noire. Car sous l'action comburante du soleil, ces végétaux sont en partie carbonisés. Les petites algues auxquelles conviennent ces conditions s'échappent avec l'eau qui ruisselle. Parfois elles s'accumulent jusqu'à colorer la neige en vert.

C'est donc aux lichens qu'est due cette admirable patine du temps, formée de tons atténués, adoucis, et harmonieux, qu'ont prise avec les siècles nos montagnes calcaires ou siliceuses (fig. 2(j). Lorsque, par hasard, l'exploitation d'une carrière ou le tracé d'un chemin de fer ont éventré les rochers que les lichens ont revêtus d'une parure chatoyante et qu'ils ont façonnés par leur lente érosion, toute beauté a disparu.

Voyez par exemple au Saint- Bernard, combien serait plus poignante encore la solitude et la désolation de ce site sans arbres si la roche siliceuse n'était pas tout imprégnée de cette lèpre jaune et verte, le lichen géographique. Lorsque le soleil qui descend les éclaire, le mont Mort et la Chenalette paraissent comme saupoudrés d'or (planche III1).

Au Bourg-Saint-Piere, en descendant du Saint-Bernard, ce n'est certes pas un spectacle banal que celui des toits de schistes qui rutilent au soleil en leur gaie couverture de lichens orangés (planche III2). Cela rappelle les couleurs analogues que prennent dans les mêmes circonstances le sommet des rochers escarpés du col de la Gemmi.

Partout ces minuscules végétaux impriment sur la pierre ce caractère de mélancolique beauté qui contribue si fortement à la note dominante du paysage alpestre.

Mais, pour le naturaliste, il y a des problèmes à résoudre qui sont d'une esthétique supérieure et que l'homme du monde ne fait qu'entrevoir. Suivre pas à pas toutes les péripéties de la formation du lichen sur rocher (saxicole). Reconnaître les organes de reproduction du champignon-lichen, lesquels sont de petits sacs remplis de 8 spores. Voir comment ces spores sont projetés hors des petits tubes qui les contiennent avec la force d'une explosion.

Reconnaître qu'il y a un nombre si considérable de lichens que, seuls les spécialistes qui consacrent leur existence à l'étude particulière de ces plantes peuvent à peu près les connaître. Constater que ces associations ne sont pas quelconques, mais qu'il se fait un choix; les associés se conviennent ou ont une aversion mutuelle. Découvrir que la morphologie, c'est-à-dire la manière d'être des champignons-lichens est toute différente de celle des champignons parasites. La présence de cellules vertes dans leur lacis leur confère des propriétés que ne possèdent pas les vrais champignons, êtres blafards, toujours à la recherche d'un hôte ou d'une pourriture à dévorer, Iryène du règne végétal. Eux, les lichens ont réalisé l'association de l'aveugle et du paralytique. Ils usent de l'algue, mais Fig 33 — Filaments en chaînettes d'un Nostoc, , . algue bleue qui entre en symbiose dans les

n en abusent pas. Ils Sont aussi, lichens gélatineux. Gross. 3oo fois.

vis-à-vis de ces gracieux végétaux nourriciers dans la situation du pâtre vis-à-vis du troupeau, vaches laitières de notre alpin ou rennes du Samoyède. Il y a en quelque sorte domestication. Le champignon-lichen fournit l'eau et la nourriture minérale contenue dans l'eau. L'algue en retour fabrique, à partir de l'acide carbonique de l'atmosphère, le sucre nécessaire à sa propre croissance et un surplus qui est abandonné au champignon-lichen. Faut-il penser que ce surplus est le superflu ou devons-nous supposer que les algues sont en quelque sorte rationnées par l'insatiable lichen? Ce sont des points encore actuellement en discussion. Il va de soi que toute association, toute société comporte une perte de l'individualité. La coo-

pération diffère du travail individuel. Ici, comme dans le monde des sociétés, il y a subordination. La question est de savoir si le travail fait à deux ou en société n'aurait pu être fait par chacun individuellement. Quand il s'agit de lichen, la réponse est aisée. La société, j'allais presque dire la raison sociale champignon-algue, n'est ni algue ni champignon. Ce n'est pas non plus la simple addition des deux, mais c'est un organisme nouveau, à caractère propre, à la fois différent des algues et des champignons, par sa physiologie comme par sa morphologie.

Fig. 34. — Sorédies de lichens, c'est-à-dire désagrégation du lichen en petites boules qui comprennent l'algue-gonidie verte et la petite pelotte formée par les filaments du champignon. Gross. 400 fois. D après R. Chodat.

Il n'y a point de champignons qui vivent sur les rochers, et les algues sont exclues des surfaces desséchées. Les formes prises par les lichens ne se retrouvent ni chez les champignons, ni chez les algues. Ainsi l'association consentie ou imposée imprime à la nouvelle plante, à cet être double, une allure spéciale, qui fait que, sans analyse, le botaniste reconnaît immédiatement un lichen d'un champignon.

Mais, dans cette vie en commun, l'un des associés a perdu le pouvoir de vivre seul. Le champignon-lichen, qui a conservé les mêmes appareils reproducteurs que ses congénères les champignons vrais (morilles, pezizes, etc.), ne voit germer ses spores que si elles viennent à rencontrer, et le hasard est aveugle, l'algue de

prédilection, l'algue habituelle sur laquelle puisse s'appliquer le crampon suçoir par lequel débute cette domestication. A défaut d'algue, la spore germe, mais s'arrête dans son développement, même sur les milieux les plus nutritifs. Et, comme il faut à chaque espèce de lichen une catégorie d'algues, les chances de réussir paraissent bien minimes. Cependant, ces algues libérées se mul-

Fig. 35. — Lichens de divers genres. A, Peltigera, lichen foliacé, dont on voit les fruits en B ; C, Solorina; D, Parmelia. sur une écorce; E, Endocarpon sur rocher (gris souris) ; F,Ramalina. Grandeur naturelle. Dess. de R. C.

tiplient avec rapidité. Leur extrême petitesse facilite leur dissémination. La plupart supportent la dessiccation si elle s'est faite lentement; elles pourront donc être emportées comme poussière et rencontrer sur le roc humide la spore du lichen qui attend cette occasion avec la résignation fataliste d'un Oriental.

Aussi chez beaucoup de lichens voit-on se former des appareils de dissémination, qu'on appelle sorédies, et qui se présentent à la surface du lichen qu'ils ont crevée comme une farine grossière que le vent emporte. Chaque grain est une petite boule formée de

quelques filaments du champignon tressés en corbeille et enfermant quelques cellules, parfois une cellule verte appropriée (Jig. j-f).

Visitez les gorges du Trient, sur les parois des falaises abruptes, vous ne manquerez pas de rencontrer d'immenses amas de sorédies vert-de-gris ou jaune doré qui attendent le vent ou le courant qui les emportera.

Chaque rocher de nos régions tempérées est un désert en miniature. Même lorsque la pluie est abondante, elle n'est pas retenue ; elle humecte à peine la surface lisse du rocher. Près des glaciers, où la neige et la glace condensent l'humidité et où l'air est souvent d'une sécheresse extrême, exposés au soleil d'août sur les déserts pierreux, les lichens se dessèchent, deviennent friables ; on les réduirait en poussière entre les doigts. Alors, ils supportent des températures de 5o-6o°. Sur les rochers des déserts subtropicaux ils sont de longs mois à subir ces températures élevées ; leur croissance est alors suspendue, elle ne reprend qu'à la première ondée pour s'arrêter bientôt. Ceci fait que leur croissance est ordinairement lente. Un paysage gâté par l'explosion des rochers met des années à regagner sa teinte primitive, des siècles à adoucir ses arêtes, à les sculpter artistiquement. Il faut aux lichens des siècles de vie pour effectuer toute leur œuvre de beauté.

Il nous faudrait encore parler de tout ce monde oVe lichens qui garnissent si gracieusement les branches de nos arbres, qui, sur les troncs lisses des aulnes, tracent comme de petits hiéroglyphes, pendent en longues chevelures blanches ou noires des rameaux des sapins ou se détachent en jaune d'or de l'écorce rouge des mélèzes.

Nous ne devrions pas non plus oublier ceux, plus modestes, qui revêtent comme d'une gracieuse dentelle les branches menues des vieux noyers. A la fin de l'hiver, alors que les saules commencent à rougir leurs baguettes et que l'herbe desséchée timidement reverdit, la teinte jaune du lichen du noyer jette dans le paysage délicat une note de lumière et de gaîté qui nous annonce le printemps.

On a tenté de séparer les deux associés et de leur imposer une vie indépendante. Le plus souvent les spores ne germent pas ou, si elles germent, les difficultés de les isoler ne permettent pas de les

protéger contre les bactéries ou les moisissures habituelles. Dans quelques expériences on est arrivé à les amener jusqu'à la formation de tout petits thalles, de petites croûtes, mais c'est tout. On n'est, dès lors, pas fondé de dire que ce sont des champignons habituels ; ils sont de la nature morphologique des champignons ; comme eux ils sont formés par des filaments, les hyphes comme on les appelle, mais ils ne peuvent se développer normalement qu'en présence de leur associée, l'algue, la plante qui contient la chlorophylle.

Et celle-ci I II est déjà plus facile de l'isoler, quoique cette culture aussi nécessite plus de trois mois d'opérations préliminaires. Pour aborder et résoudre de pareils sujets, il ne faut pas être pressé. J'ai réussi depuis, seul ou avec l'aide de mes collaborateurs, à extraire et à cultiver plus de douze gonidies de lichens différents. Jusqu'alors, par l'examen au microscope on n'avait reconnu qu'un petit nombre de formes de gonidies. Parmi les plus habituelles, on cite dans tous les ouvrages les espèces suivantes : CyAococciuf humicola, Dactylococciur, Plenrococcns vulgaris, Stichococcut? bacillaris, NoAoc.

Tous les auteurs modernes, forts de leur jugement exercé au microscope, ne reconnaissaient qu'un petit nombre de ces catégories de cellules vertes. La même algue aurait la possibilité d'entrer en association avec un grand nombre de formes différentes de champignons-lichens, lesquels s'en serviraient pour leur nutrition à la façon du paysan qui trait sa vache.

En effet, dans la théorie classique, on suppose que l'algue, assimilant au soleil le carbone de l'air, fabrique du sucre lequel, en excès, est abandonné au champignon, qui s'en nourrit, tandis qu'il fournit à l'algue non seulement l'eau qu'il sait puiser dans le sol ou dans l'air humide, mais avec l'eau les sels nécessaires au développement de toutes les plantes vertes.

Or, voici que nous avons trouvé que les gonidies des lichens, tout en a3rant extérieurement, parfois une à une, la même apparence que certaines algues de nos étangs, en diffèrent étonnamment lorsqu'on les cultive comparativement. Les différences qui échappaient, quand on les observe cellule à cellule, se marquent d'une manière frappante lorsque ces cellules s'étant multipliées en for-

mant des tas, c'est-à-dire des espèces de forêts de cellules, on peut évaluer l'apparence de l'ensemble. Chacune de ces gonidies a une manière à elle de croître : celle-ci forme des tas vert foncé finement granuleux ; cette autre constitue des croûtes ridées et visqueuses, une troisième prend dans son accumulation l'apparence d'une mûre à gros grains arrondis et vert clair, etc.

Un enfant les distinguerait au premier coup d'oeil; les individus, c'est-à-dire les cellules isolées, se ressemblent; la société qu'ils

Fig. 36. — Gonidies de deux lichens foliacés, Solorina saccata (voyez fig. 35, C) de la plaine, et Solorina crocea (rouge minimum en dessous) des Hautes-Alpes.

Gross. 8oo fois.

Dess. de R. C.

forment est totalement différente selon l'origine des individus, mais est toujours réalisée de la même manière si on est parti des germes de même provenance.

Or, comme ces tas de cellules ne sont pas des tissus, mais simplement un agrégat de granules, de cellules isolées, il en résulte qu'il peut exister une morphologie sociale comme il existe d'espèce à espèce une morphologie individuelle. On le voit, le microscope est impuissant à nous dévoiler tous ces caractères. Un tas de gravier ressemble à un autre tas de gravier ; ici, l'accumulation de particules en apparence identiques aboutit à des apparences totalement différentes. Ce n'est pas la moindre des étonnantes particularités des lichens que cette grande diversité des gonidies. Autant

UNE AUDACIEUSE ENTREPRISE jh

que nous avons pu le reconnaître, en particulier dans les genres Cladonia et SoLorina, chaque espèce de lichen a sa gonidie propre. Quant à la forme du lichen, elle varie d'espèce à espèce (fig. 28), de genre à genre, il n'y a que ce trait général que ces champignonslichens ne ressemblent pas aux champignons proprement dits ; tous sont dans leur croissance comme préoccupés de disposer les grains verts, leurs gonidies-algues en une couche qui puisse absorber la lumière à la façon du tissu vert dans le limbe d'une feuille. Cette couche occupe une zone située un peu au-dessous de la périphérie du lichen qui, par le feutrage de ses filaments, plus dense dans cette région, est comme un épiderme protecteur, une zone limite continue. Beaucoup de lichens sont ainsi foliacés (fig. Jj> ) >' on peut, dès lors, bien affirmer que la morphologie du lichen est dominée par l'influence des cellules vertes. Le tout est un compromis, une résultante. J'ai montré plus haut que dans leur accumulation en culture, dans le laboratoire, sur des milieux artificiels , chaque gonidie a une morphologie sociale particulière. On ne s'étonnera donc pas de trouver dans l'association de deux êtres, de nature dissemblable, les éléments d'une morphologie qui est dans son extrême diversité, cependant spéciale à ce groupe.

Ces lichens produisent comme les champignons Ascomycètes, auxquels ils sont apparentés par leur mode de reproduction, des spores de diverses catégories. Mais beaucoup d'espèces restent indéfiniment stériles. Je les suspecte même de produire des spores sans utilité. En effet, la plupart de ces spores ne germent pas. Un très grand nombre d'entre eux se disséminent par un procédé qui leur permet d'éviter l'aléa de la germination; et, comme pour pouvoir germer et se développer, il leur faut sans doute l'excitation spécifique d'une algue, à laquelle ils sont étroitement adaptés et qu'ils n'ont guère de chance de rencontrer, ils ont tourné la difficulté en fabriquant des propagules (corpuscules propagateurs d'origine non sexuée) de nature double auxquels on a donné le nom de sorédies (fig. j-f).

La portion du lichen qui se sorédifie se résout par une des articulations de ses filaments en petits tronçons qui, se ramifiant, emprisonnent en une espèce de pilule microscopique les gonidies spécifiques sans lesquelles le lichen ne peut vivre. Ce faisant, ils

y6 BIOLOGIE DES PLANTES

se comportent comme ces fourmis tropicales dont l'existence est liée à l'établissement de champignonnières ; la reine qui émigré emporte avec elle dans sa bouche un peu du précieux mycète sans lequel aucun établissement, aucune fourmilière de cette espèce n'est possible.

Voilà un instinct bien remarquable chez le champignon-lichen et qui explique que ces végétaux puissent être si répandus. Quelques-uns qui vivent sur les rochers et même dans les roches granitiques les plus dures, granits, gneiss, quartz, ne forment jamais de sorédies, mais en revanche sont fendillés par les alternances de sécheresse et d'humidité, dans les hautes régions par la succession brusque du gel et du dégel. Le vent emporte ces poussières qui, de nature double, germent immédiatement si elles tombent sur un milieu propice.

D'après Stahl, chez un lichen de rocher, Y ~En.doca.rpon piunlluin, les gonidies entourent les appareils producteurs de spores ; lorsque ces dernières sont éjaculées, elles emportent avec elles les cellules vertes nourricières.

Le résultat théorique de cette symbiose, c'est, semble-t-il, de permettre à l'algue de quitter le milieu aquatique pour habiter le domaine, aérien. On est en droit de supposer que, lorsque les premiers lichens s'essayèrent à cette symbiose, ce dut être au bord des cours d'eau ou sur les pierres humides ; là, nous pouvons nous imaginer les algues unicellulaires ou des nostocs (Jiij. jj) s'essayant peu à peu à la vie terrestre, rencontrant des champignons qui, indifférents d'abord, finissent par saisir l'intérêt qu'ils ont à se servir de ces gonidies vertes, vraies nourrices, qui ne demandent qu'à faire une «ballade» dans le monde. Mais, comme toujours, notre imagination est trop pauvre ; elle revient inconsciemment aux mêmes clichés. Voulons-nous l'enrichir, allons puiser à la source même de l'inépuisable richesse : à la nature elle-même. Les organismes unicellulaires ont, au contraire des plus compliqués, une distribution géographique immense. Nous avons vu les neiges de l'ancien et du nouveau Monde, de la calotte arctique et de l'Inlandsis antarctique, habitées par les mêmes plantes inférieures protophytes, les étangs du Bengale, du Cordofan avoir, en commun avec

les mares du Salève, en Savoie, un grand nombre de Protococcacées vertes. A l'état de spores, à l'état de cellules dormantes, ces minuscules algues desséchées supportent des déplacements énormes. Emportées avec la poussière cosmique, elles font le tour du monde. On voit aux Canaries la côte orientale de Lanzarote et Fuerteventura couverte jusqu'au sommet des montagnes par le sable blanc que le vent de l'est apporte du désert africain, à travers une mer large de yb milles, ce qui équivaut à i35 kilomètres. Les spores des algues unicellulaires sont cent fois plus légères que

Fig. 37. — Gonidie du lichen épiphylle qui vit sur les feuilles du buis; cette gonidie (algue verte) vit aussi à 1 état isolé, en liberté. On l'appelle Phycopeltis epiphytica. Gross. 420 fois. D'après Millardet.

ces grains de sable. A plus forte raison, ces germes sont retenus par toutes les surfaces poreuses, rugueuses. On les voit, par exemple, pulluler sur les champignons subéreux, les Dédales, les Polypores, dont la consistance d'amadou se prête à la fois à pomper l'humidité et à retenir les poussières. Examinez un peu plus loin ces écorces des arbres, à demi pourries, tout au moins fendillées : elles sont envahies, comme l'humus de la forêt, par un monde de champignons qui continuent la désagrégation, divisent la matière végétale et la rendent poreuse. Ce sont là aussi des stations de prédilection pour les poussières vertes qui, du côté de l'ombre, dans le parc humide, ont saupoudré de leur pruine verte le tronc des grands arbres. Regardez sous le microscope cet enduit vert : on y voit au hasard des circonstances se faire des rencontres ;

des lichens rudimentaires, des algues libres, des filaments de champignons qui enlacent d'une manière engageante quelques cellules vertes (fi<j- jo) ; mais tout cela n'amène pas à des mariages réguliers, cela se fait et se défait sans ordre.

On peut au moins chez un lichen saisir les débuts de la lichénisation ; ici elle est, si je peux m'exprimer ainsi, facultative. Il s'agit de ces curieux lichens qui ont élu domicile sur les feuilles persistantes (planche IF') des arbustes du sous-bois des Tropiques.

Ces feuilles, comme toutes celles des végétaux toujours verts, sont recouvertes d'une pellicule transparente, qu'il n'est souvent pas difficile d'enlever ; la cuticule — comme l'appellent les botanistes . — n'est pas un tissu formé de cellules, c'est simplement une espèce de vernis qui, sécrété par la feuille, recouvre toute sa surface supérieure. Parfois, elle se fendille, elle se boursoufle, elle se détache en lambeaux ; c'est là que s'est établie une algue, (//}/. j/) d'une forme inusitée. Sa spore, en poussant son tube germinatif, le divise rapidement en deux branches qui s'appliquent contre la surface, puis chacune à son tour faisant de même, il se constitue des éventails qui, en s'étalant à droite et à gauche, arrivent à la forme d'un disque rayonné. C'est comme si la plante sentait le substratum auquel elle désire s'attacher et si elle agissait en conséquence. On connaît d'autres organismes ou organes qui font de même, ainsi ces algues qui, à la face inférieure des grosses feuilles de nénuphar, se collent au mucus de l'épiderme. Dans la mer même, j'ai signalé ce phénomène chez des algues brunes qui s'étalent sur d'autres algues pour s'y cramponner. Des champignons qui vivent sur les feuilles du maté ramifient leurs filaments en disques du même style (fig. 58). Et pour compléter la démonstration, voici que cette mousse (Hépatique) qui, dans la forêt humide, s'est étalée sur les feuilles persistantes, se cramponne par des appareils de même construction. Voici des cas dans lesquels aux mêmes sollicitations correspondent les mêmes réponses : algues vertes, algues brunes, champignons, mousses épiphylles, c'est-à-dire vivant sur la surface des feuilles. Les gens prudents disent qu'il y a convergence, c'est-à-dire que des plantes appartenant à des groupes S3rstématiques bien différents, dans les mêmes conditions se comportent de même. Les emballés disent qu'il y a adaptation,

c'est-à-dire que la plante répond d'une manière adéquate à son milieu. Les scientifiques expérimentent, ils démontrent que si on cultive ces organismes dans d'autres conditions, ces structures ne se font pas, mais qu'on peut, en leur offrant au lieu de feuilles des plaques de verre, provoquer la formation des disques. Les premiers font de la morphologie comparée, les seconds font de la téléologie, ils y voient de la finalité ; les troisièmes, les expérimenta-

Fig. 38. — Disque formé par les filaments du champignon tropical qui vit sur les feuilles du Maté (comparez avec la fig. 37). D'après Dr Lendner.

teurs, ramènent les formes à des causes efficientes connues, donnent la loi mécanique du phénomène. Mais ni les uns ni les autres ne nous apprennent pourquoi tous les végétaux analogues ne se comportent pas de même. La seule chose certaine, c'est qu'il y a des plantes, petites ou grandes, qui sous l'excitation de causes connues, ici le contact, produisent des disques d'adhésion de la forme décrite. Et ceci explique le mode de vie, justifie la présence de ces plantules sur les feuilles. Souvent ces algues du genre Phycopellis ou Cephaleurof se bornent à produire des disques verts sous la cuticule des feuilles persistantes du sous-bois tropical.

On voit donc que la formation de ces disques n'a rien à voir

avec la formation des lichens et que c'est un phénomène habituel dans ces mêmes conditions. C'est sur ces petits disques, tantôt de très bonne heure, tout au début, tantôt plus tard, qu'un champignon-lichen fait germer sa spore et étale ses minces filaments. Alors la couleur verte est cachée ; les disques blanchâtres ou glauques portent finalement les appareils reproducteurs des lichens, de petites assiettes microscopiques, ici, de couleur jaune, et dans lesquelles sont les sacs sporifères (asque).

Mais la présence de l'associé du champignon, n'a pas changé l'apparence générale, c'est la plante verte qui a imposé sa loi ; le lichen, l'association n'a pas, ici, de morphologie à elle, elle l'emprunte à la plante verte I

Ces lichens Strigula n'étaient, jusqu'en 1912, connus que des forêts tropicales ; au cours d'une excursion botanique que je faisais avec mes élèves dans une forêt d'un type unique en Europe, la forêt de buis de Coudrée, au bord du lac de Genève, je montrais à ces jeunes gens, dans la forêt sombre et humide, pendant des branches, en longs festons, les guirlandes d'une mousse, le Neckera crispa .

L'obscurité relative, l'humidité, les reflets verts et les guirlandes de mousse, les feuilles persistantes de ces arbres dans notre végétation européenne, tout, faisais-je remarquer, rappelle la forêt tropicale ; il n'y manque, disais-je, que les lichens épiphylles (lichen sur les feuilles, de etu et cpuXXov). Au fait, si nous regardions ? Aussitôt dit, aussitôt fait. Je ne m'attendais guère à cette surprise : là, sur presque toutes les feuilles, on voyait, soulevant le cuticule en petits disques vert-de-gris, les Strigula comme on l'aurait vu dans un sous-bois de Cuba, du Congo ou de l'Amazonie ! Une année plus tard, M. Elenkin ne trouvait-il pas à son tour ce même lichen sur les feuilles des buis du Caucase {planche Ifr) 1

A quand la découverte chez nous d'un vrai Coenogoniuin comme ceux que j'eus l'occasion de voir dans les forêts sombres et humides du Paraguay?

Celui-ci est tout aussi intéressant : figurez-vous, se détachant des troncs lisses et blancs des Mytacées, des chapeaux minces de la forme de certains Polypores de chez nous, zones comme le

Biologie des Plantes

Planche IV

Lichen épiphylle, vivant sur les feuilles du Buis à la forêt de Coudr (Savoie;.

UNE AUDACIEUSE ENTREPRISE 8l

Pûlypùrutf zoniatuir ou verAcotor, mais toute la texture en était comme celle d'une grossière toile d'araignée, de couleur verte, portant par-ci par-là les petites écuelles jaunes, appareils reproducteurs du lichen (apothécies). A l'examen, on voit que presque toute la toile est formée par les filaments ramifiés de l'algue, laquelle se comporte dans sa morphologie non en algue, car il n'y en a pas de cette structure, mais comme un champignon à chapeau, comme un Polypore. C'est comme si la plante verte s'était substituée à un champignon. Sans doute, ici, c'est l'algue qui l'emporte comme masse, mais elle a épousé la forme d'un autre organisme. Les minéralogistes appelleraient ceci une pseudo-morphose : à la place du cristal qui disparaît, la substance d'un autre minéral remplit la place, épousant dans sa forme extérieure celle d'un corps étranger à sa nature cristalline, à sa symétrie propre.

Mais ce sont là deux cas extrêmes, il faudrait tout autant expliquer la cause de la structure de ces croûtes blanches ou roses des Verrucaria pointillés de noir de nos rochers calcaires, les mosaïques fendillées, aréolées vertes et noires du lichen géographique qui colore des montagnes entières dans nos Alpes granitiques {planche III). Les croûtes festonnées des Parmelia (Jîtf- yj, D), les arbuscules des Cladonla (Jitj- 28) et tant d'autres structures qu'on ne voit que chez les lichens.

Dans leur folle entreprise de conquérir le monde, les algues, quittant leur milieu aquatique, ont dû se prêter à bien des compromis. Elles se sont répandues, multipliées, mais non en véritables conquérants. Trop étrangères au milieu aérien, elles ont dû accepter les services du champignon, du parasite, dont elles sont devenues le serviteur. Il y a sans doute association, vie en commun, mais la question serait de savoir lequel des deux associés est le plus favorisé. Or, nous l'avons dit plus haut, il nous est possible, . — et nous l'avons fait pour plus de douze espèces, — de cultiver en liberté dans le laboratoire les algues vertes des lichens. Peuvent-elles d'elles-même échapper à ce servage et, se retirant dans de sûrs asiles, dans les eaux, vivre d'une vie modeste mais indépendante?

Elles le peuvent sans doute accidentellement. Mais elles portent, comme le chien de la fable, la marque indélébile de la domestication.

En lutte pour la place avec leurs congénères indépendants, elles succombent. Pour autant que nous pouvons en juger aujourd'hui dans la nature avec tous ses aléas, ses risques, la concurrence vitale, elles ne se multiplient qu'en servage, comme beaucoup de nos races cultivées de plantes ou d'animaux domestiques.

Trop longtemps les botanistes pressés se sont imaginé que tout avait été dit sur la biologie des lichens, mais plus j'avance dans cette minutieuse étude, plus je m'aperçois que dans la symbiose il y a, comme dans tout fait biologique, un grand nombre de variantes. Ainsi, il est certain que beaucoup de lichens peuvent, comme les champignons, par leurs poils absorbants, extraire, de l'humus ou des troncs pourris, une partie de leur nourriture. Alors l'algue tire plus de profits de l'association que le champignon ; dans d'autres cas assez nombreux, le champignon finit par digérer les algues qui lui avaient servi de nourrice. Une ingratitude aussi notoire n'est pas isolée dans le règne végétal. On en peut trouver des exemples dans la symbiose des Orchidées avec les champignons ; mais dans ce dernier cas, c'est la plante verte qui digère le parasite.

On pourra dès lors juger du nombre considérable de combinaisons qui ont pu, au cours des siècles, s'établir entre les deux associés, entre la plante aquatique et le végétal parasite. Le premier a quitté ses habitudes de méduse aquatique, le second n'est habituellement plus parasite, il s'est associé avec un végétal vert, et les deux constituent une unité physiologique, en quelque sorte l'association de l'aveugle et du paralytique. Nous ne savons pas quand les lichens apparurent pour la première fois, nous ne savons pas même si de nouveaux lichens peuvent aujourd'hui se former. Nous savons cependant une chose, c'est qu'il y a des lichens de hautes régions, certains même qui ne vivent que tout près des neiges éternelles, d'autres qui vivent sur les rochers, en collection d'espèces qui se pénètrent mutuellement, y dessinent des taches de couleurs variées, et qu'on retrouve identiques dans les pays les plus éloignés. Il y a les lichens des forêts qui garnissent les troncs et les branches de leurs franges argentées ou de leurs lanières verdâtres, qui pendent des branches en longues chevelures grises ou noir olivâtre; d'autres qui, sur le tronc pourri, mêlent leurs petits buissons en forme de coraux, aux mousses et aux myrtilles. D'autres,

Fig. 38 bis. — Forêt de Pins d Alep dans la région nuageuse de la cordillière de Mallorca, dont les arbres sont couverts de lichens en barbes grises du genre Ramalina (cf. fig. 35 F).

Phot. R. C.

comme le lichen des rennes ou la «mousse d'Islande» (Cetraria iflandica, Cladonia rahgiferina) , qui, au dessus de la zone des forêts, posés sur le col de l'alpe, se laissent pénétrer par les Azalées et les Lycopodes, en un gazon dur. C'est la Toundra qui, dans les régions arctiques, couvre, au delà du cercle, de grandes étendues, broutées par les rennes. Les sables, les rochers maritimes, ceux des côtes de l'Erythrée ou du Sahara, comme les écorcesdes arbres de chez nous et de tous les pa3^s, tous hébergent des lichens. Et ce qu'il y a d'intéressant dans cette multiplicité des formes, c'est qu'on peut, comme pour les végétaux de nature simple : les algues, les mousses, les champignons, les grouper en classes, en ordres, en familles en genres, en espèces et en variétés. En un mot, dans la classification des lichens, l'association se comporte comme une unité; les espèces voisines par l'apparence sont aussi voisines

par leurs gonidies, par leurs spores. S'il y a donc eu évolution, les lichens ont dû, eux aussi, se développer à partir de quelques types fondamentaux, en une étonnante multiplicité d'espèces. Plus encore, comme chez les autres plantes, il en est d'aquatiques, ce sont les plus rares, d'hygrophytes, habitant les marécages et les tourbières, de xérophytes, exposées à la lumière et à la sécheresse, et qui résistent à la dessiccation. En un mot, aux circonstances si variées de la nature se sont adaptées des formes de lichens chez lesquels il n'est généralement pas difficile de reconnaître des structures accordées au milieu.

Ainsi, le conte japonais est devenu une réalité, la plante aquatique s'est aventurée à la conquête des espaces aériens et, dans cette audacieuse entreprise, avec son associé le champignonlichen, ils ont tissé autour du monde inerte et du monde des plantes un réseau délicat, atténuant par leurs teintes fines et variées la couleur crue des rochers nus, garnissant branches et troncs de dentelles ou d'un semis délicat. Et dans ces vicissitudes complexes au cours desquelles la plante double se défait et se refait sans cesse, les deux associés qui la composent ont su progresser de compagnie sans jamais se confondre.

D'ailleurs, toute la vie n'est-elle pas liée à une incessante symbiose. Chaque cellule est comme une association d'un noyau et du protoplasma; dans la multiplication de la cellule, de chaque cellule, chacun des deux occupants conserve son individualité, a ses lois, sa biologie propre ; dans le plasma de chaque cellule il y a encore des individualités distinctes qui jamais ne se confondent avec lui, se multiplient indépendamment. Et maintenant, si nous poursuivions notre analyse plus loin, nous trouverions, et on en connaît, des unités plus petites encore, les microsomes, les chondriosomes et peut-être encore d'autres. Le no3Tau lui-même qui, nous apparaît au repos comme une unité, lorsqu'il se divise se révèle comme une association de corpuscules, les chromosomes, dont le nombre est fixe pour chaque espèce.

Enfin, la matière vivante est formée de granules, ceux-ci de molécules chimiques, celles-ci d'atomes et eux aussi sont composés. Il n'y a nulle part l'homogénéité, l'unité. Partout, c'est le complexe. Lorsque nous isolons les deux associés du lichen, la vie du

lichen a disparu, mais nous pouvons la reconstituer; nous ne savons pas séparer de la cellule le noyau du plasma, sans détruire et la vie de la cellule et celle des composants.

Les chromosomes eux-mêmes seraient composés de particules, les gènes, vrais porteurs des caractères, dont l'association, la symbiose déterminerait la mosaïque des caractères manifestés!

Toute la théorie moderne de l'hérédité repose sur cette notion de la symbiose, c'est-à-dire de l'association, dans le noyau de la cellule, d'unités biologiques indépendantes, dissociables et capables de se grouper à nouveau pour reconstituer l'individu apparent.

Mais de cette théorie nous parlerons une autre fois.

Cest une idée à laquelle l'un de ceux qui ont fait le plus avancer la connaissance de la vie des lichens, le vénérable savant russe Faminçin, s'est particulièrement attaché, la symbiose, comme principe général de vie. Société, solidarité, œuvres collectives, humanité, sont-ce là de vains mots ?

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