M. BOILEAU ET AUTRES AMYS DUDIT AUTHEUR DÉFUNT, QUI Y ONT TRAVAILLÉ
n'ont voulu entendre a continuer. Il a esté en plus fait difficultés sur le privilège. Quand vos occupations vous permettront de venir icy en octobre, comme vous nous l'avez fait espérer, vous verrez ces espreuves et le portrait d'après m. mignard, gravé pour estre mis en avant du premier tome ; mais il vous sera recommandé de ne parler à qui ne le doit sçavoir de leur veue. »
Ainsi les amis de Molière, Boileau tout le premier, avaient entrepris de donner une édition de ses œuvres, qui eût été un véritable monument, élevé par eux à la mémoire du grand poëte comique. Cette édition devait contenir une notice biographique, rédigée à l'aide des documents les plus authentiques et des souvenirs personnels de ceux qui s'étaient imposé ce soin. La censure n'a pas évidemment permis la réalisation de ce projet. Il est vrai que le moment était assez mal choisi : on était en
1 . La missive ayant été envoyée sous enveloppe, l'adresse fait défaut. Elle fait partie d'un précieux recueil de lettres et autres pièces originales, concernant l'histoire littéraire et la bibliographie des vingt-cinq dernières années du xvne siècle, qui a été découvert, au commencement de novembre dernier, aux environs de Tours. Il renferme quelques documents de premier ordre.
2. Ce doit être le livre paru, sous ce titre, à la Haye, chez H. Van Bulderen, en 1685, in-8°.
pleine réaction dévote ; l'Édit de Nantes venait d'être révoqué, ou était sur le point de l'être, et ceux qui n'avaient jamais pardonné à Molière d'avoir démasqué leur hypocrisie, étaient trop maîtres de l'esprit du Roi pour permettre qu'on glorifiât leur ennemi, toujours vivant dans ses productions immortelles. Pendant plusieurs années, les presses françaises cessèrent de les réimprimer. Ce fut pendant cette période que le pieux Adrien Baillet, bibliothécaire du président Lamoignon, écrivit la diatribe commençant ainsi : « Monsieur de Molière est un des plus dangereux ennemis que le Siècle ou le Monde ait suscités à l'Esglize de J.-C, et il est d'autant plus redoutable, qu'il fait, encore après sa mort, le mesme ravage dans le cœur de ses lecteurs, qu'il en avait fait, de son vivant, dans celui de ses spectateurs1. » Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'une édition nouvelle d' œuvres de théâtre, ainsi appréciées, n'ait pu, alors, voir le jour.
Mignard avait sans doute contribué, pour sa part, à l'entreprise collective, en fournissant l'original du portrait, dont la gravure avait été confiée à Nolin ; car il ne peut s'agir, dans le texte que nous venons de donner, d'une autre planche que la sienne, du moment qu'elle s'accommodait au format in-folio. Celle d'Hubert, parue vers la même date, est trop médiocre pour songer à elle. Rien ne prouve, en outre, qu'elle reproduise un original de Mignard2.
Rarement méfait pareil a été commis par la censure, qui en a tant d'autres à sa charge. La postérité ne lui pardonnera jamais d'avoir causé cette perte irréparable. Encore si quelque épreuve égarée de la Vie de Molière par Boileau pouvait se retrouver ! De cette noble entreprise un portrait seul reste, portrait d'autant plus précieux que les amis de Molière l'avaient, à coup sûr, choisi, entre tous, comme celui qui leur rappelait le plus exactement l'homme dont le souvenir leur était cher. Avant d'avoir connaissance de ce témoignage indirect laissé par eux, une sorte d'intuition avait déjà attiré les vrais amateurs vers cette modeste gravure, qui ne se recommande par rien d'éclatant, et la leur avait fait préférer aux apocryphes, plus ou jmoins réussis, qui s'étaient, depuis longtemps, imposés à la tradition populaire, y compris le plus célèbre de tous, celui que Houdon nous a légué.
Puisque l'occasion se présente, avouons, sans scrupule, les motifs
1. Jugements des sçavans sur les principaux ouvrages des auteurs. Paris, A. Dezallier, 4 686, in-12, p. \\0.
2. Le nom de Mignard n'a été inscrit que postérieurement à l'exécution de la gravure, sur la planche. Les anciennes épreuves ne le portent point, et l'abbé de Monville n'en fait aucune mention directe ou indirecte.
qui nous empêchent, quant à nous, de partager l'engouement presque général pour cette œuvre de seconde main, dont la valeur relative est très-exagérée. Elle ne donnerait qu'une idée assez incomplète du talent de son auteur, si l'on n'avait, pour l'apprécier, d'autres sculptures qui lui sont bien supérieures.
Lorsque Houdon s'est mis à reproduire les têtes des hommes célèbres de la seconde moitié du xvnr3 siècle, il s'est trouvé dans son élément naturel. Quelques-unes l'ont si heureusement inspiré qu'il a pris rang, grâce à elles, parmi les sculpteurs les plus distingués de son époque. En face de celle de Molière, il s'est senti dépaysé, mal à l'aise. Il n'a même pas su choisir son modèle. Un portrait de parure et quelques estampes, de valeur tout aussi médiocre, lui en ont servi. Faute de mieux, il s'en est tiré avec son habileté de ciseau ordinaire, qui lui a permis d'employer tous les artifices de mise en scène, et a produit le pastiche à grand effet devenu, on ne sait trop pourquoi, si célèbre. La place d'honneur qu'occupent, depuis longtemps, les deux répétitions de son buste, l'inscription tracée sur le socle de celle appartenant à l'Académie française, le nom de d'Alembert qui l'a donnée, certaines phrases sonores, lancées par des critiques fantaisistes; toutes ces circonstances, étrangères à l'art, sont les causes réelles d'une popularité non justifiée.
Les artistes, sans qu'ils s'en rendent souvent bien compte, accommodent tout à leur propre taille. Ils s'incarnent dans leurs œuvres. Pisanello et ses émules ont donné un caractère magistral, sans rien sacrifier de la ressemblance, à la figure vulgaire d'un obscur rhéteur ou d'un condottiere du xve siècle. Raphaël, Titien, Rembrandt ont fait de même pour des inconnus, dont les traits sont imprimés, d'une manière ineffaçable, dans la mémoire de tous. Houdon, qui n'a entrevu le masque vigoureux de Molière qu'à travers les idées de son temps, l'a singulièrement amoindri, sous prétexte de l'idéaliser. On a beau dire que son marbre est animé d'un souffle de vie, qu'il entr'ouvre les lèvres : le génie, liquéfié, va s'épancher en fines observations, en saillies spirituelles, à peine mêlées d'un peu d'amertume. Il ne saurait s'élever plus haut.
C'est ainsi que, par des procédés analogues, les images de Rabelais et de Shakespeare nous sont parvenues défigurées, méconnaissables. Les mâles aspérités de ces têtes puissantes ne nous apparaissent plus qu'à demi effacées par la lime des pasticheurs. — Sachons gré à Jean-Baptiste Nolin de nous avoir conservé, à peu près intacte, celle de Molière.