L V CONVENTION
Il venait, à mon sens, d'abord de ce que les assemblées révolutionnaires, issues d'une France où, jusque-là, on n'avait guère parlé qu'en vue de l'action, ne pouvaient encore connaître le régime de la parole pure et simple. Ceux qui les menaient, gens de Provence comme Mirabeau, ou de l'Artois comme Robespierre, s'étaient formés dans des pays d'État où l'œuvre administrative dos assemblées locales avait toujours été très considérable et très bienfaisante. De bonnes habitudes étaient acquises, qui se sont dénouées et décomposées peu à peu. Ajoutez que le niveau des études de la bourgeoisie dirigeante était plus élevé alors, et de beaucoup, qu'il ne lest aujourd'hui, car les bonnes méthodes d'enseignement n'étaient pas perdues. Ni les constituants, ni les conventionnels n'avaient été démoralisés par l'idée courante que l'on arrive à tout quand on sait tourner une phrase.
Voilà pour les personnes. Il faut ajouter que, depuis une quarantaine d'années (entre 1740 et 1750) s'était fait un mouvement d'idées politiques dont le caractère erroné ne paraît plus douteux après expérience faite, mais dont la vivacité, le succès, la vogue ne font pas de doute non plus. Ce4,te grande maladie de Tesprit français eut un caractère si universel que ni le roi ni les grands ne lurent épargnés. La bataille naquit de la diversité des positions, de la contrariété des devoirs, plutôt que de l'opposition des idées. Il y avait une façon de penser commune, et de longs, patients et vastes travaux avaient développé et formulé cette pensée dans toutes les directions, théoriques d'abord, ensuite pratiques. Deux
OU Irois générations s'étaienl succédé dans ce labeur. La génération qui se chargea d'appliquer les idées ainsi élaborées se trouva en présence d'un programme extrêmement net. Elle voulait l'erreur, mais une erreur conçue avec clarté, et la voulait bien.
Dans ces conditions, les assemblées délibérantes de la Révolution, déchirées par les intérêts, les rivalités et les haines, retrouvaient leur union quasiment spontanée, sauf détails et nuances, dans l'ordre des idées générales. Leurs majorités ou leurs minorités dirigeantes doivent être considérées comme des Écoles, j'oserai dire des Conciles (pour ne pas dire des « Convents *), plutôt que des partis ordinaires. L'action était dictée par une pensée toute formulée : il n'y avait presque plus à légiférer, il ne restait qu'à décréter.
Celui qui voudrait écrire un traité de la conformité de Rousseau et de Robespierre vérifierait absolument tout ceci. Nous l'avons vérifié, quant à nous, d'une autre manière, dans les assemblées et les comités de travaux de l'Action française. L'idée y étant élaborée, l'acte y suit presque sans effort. Il n'y a qu'à vouloir achever sa pensée dans une parole pratique. Une Convention d'Action française réaliserait dans le vrai ce que la Convention jacobine et roussienne a réalisé dans le faux. Mais nous ne sommes au travail que depuis un peu plus de quinze ans. Attendez, s'il vous plaît.
M. LE PRÉSIDENT DELEGORGUE.
4 mars 1916.
Du 7 au 2Ô février 1898 M. le Président Delegorgue présida les audiences de l'un des plus gros procès engendrés par la plus importante des Affaires de la Troisième République. Il vient de s'éteindre à l'ûge de soixante-seize ans. Il est impossible de laisser disparaître ce témoin, cet acteur d'un drame essentiel à l'histoire sans attirer l'attention sur lui. Ceux qui feuilletteront le beau Précis de l'Affaire, écrit en 1909, et publié à la Nouvelle Librairie Nationale, Il rue de Médicis, par Dutrait-Crozon, verront que M. Delegorgue, avant le procès Zola, avait présidé, en 1892, les débals du procès Mores. Il avait concouru à décharger d'une lourde responsabilité un homme énigmatique qui devait reparaître en 1898 : le commandant Esterhazy. Six ans plus tard, il prononçait à intervalles réguliers, la formule passée en proverbe : « La question ne sera pas posée. »
Nous n'avons à qualifier, en ce moment, ni les hommes ni les choses. Bornons-nous à noter que du révisionnisme de 1898 datent deux événements extrêmement favorables à ce que plusieurs ont le sacré toupet d'appeler notre impréparation militaire : l'éviction de l'État-major général auquel nous devons le canon de 75, et la ruine du Bureau des renseignements qui élait parvenu à faire espionner les espions allemands de la rue de Lille par une
patriote alsacienne, Mme Bastian, qui resta au service de la propre fille de l'ambassadeur d'Allemagne à Paris jusqu'à la mi-juillet 1899.