‹ La Blessure intérieure de Janvier à fin Mai 1916Chapitre 179 sur 221 · Ï.ES « RÉACTIONNAIRES « ET L'HEURE · texte numérisé non relu

Ï.ES « RÉACTIONNAIRES « ET L'HEURE

20 avril 1916.

Je ne sais vraiment pas quel est ce journal réactionnaire auquel fait allusion un écrivain révolutionnaire et qui opposa au projet Honnorat cette honnête maxime qu'on ne change pas les habitudes d'un peuple. Après tout, ce journal pourrait être le nôtre. Cette idée innocente aurait pu être émise ici. Elle ne casse rien, n'offense personne, et le projet d'avancer les heures du jour et de la nuit, s'il est ingénieux, peut être contredit sans ombre de sacrilège. Il ne nous souvient pourtant pas d'-avoir commis ce crime et je n'ai pas le temps de vérifier.

Mieux vaut consacrer ce que nous avons de loisir à exprimer la joie que nous cause une définition donnée par le même écrivain révolutionnaire : des gens qui ne veulent rien changer à leurs habitudes, voilà les réactionnaires, dit-il. Par exemple, nous sommes en République depuis 46 ans : les réacs veulent y rester! Il y a 127 ans que le principe démocratique infusé à notre régime et à notre législation lui imprime l'inertie des majorités, l'incurie des institutions viagères, l'égoïsme borné de l'esprit d'individualisme social et moral : les réactionnaires refusent de rien changer, de rien ôter, d'ajouter rien à ce système si confortable aux personnes, si funeste aux sociétés! A la bonne heure! Les réactionnaires ainsi désignés par M. Victor Snell ne sont pas ceux qu'il continue à affubler de ce nom. De ces derniers,

LES " ni'ACIMONNAIRES » ET L'HEURE. 249

j'en connais qui sont presque brouillés avec les dieux de l'habitude, qu'il s'agisse de leurs repas ou de leur sommeil, et il est sûr qu'ils veulent changer un peu de tout à tout.

Mais Snell, sourcils froncés, m'attend. Il m'attend au problème de l'heure, Victor Snell.

Qu'est-ce que j'en pense? Ce sont les conséquences qu'il faut examiner : mon adhésion à l'heure de M. Honnoratne me rangerait point parmi les esprits d'avant-garde, mais la moindre complaisance pour l'heure de M. Lallemand me précipiterait tout de suite au baralhre de l'esprit de stagnation, En vain voudrais-je alléguer les irrégularités profondes de ma journée. Contre Honnorat, contre Painlcvé, songez-y 1 Le compte serait bon. Je n'essayerai d'ailleurs pas de m'en tirer en Normand, et dirai la vérité toute crue.

LE PROJET HONNORAT

Le projet Honnorat est une de ces idées sur lesquelles j'éprouve la volupté profonde d'être absolument sans avis, et voyez l'originalité ou la perversité de celte abstention : nullement fantaisiste, elle se fonde sur cette raison que je ne vois aucune raison de me décider : je n'ai pas le moyen de fonder l'avis qu'on medemande.

Il ne serait pas difficile d'exécuter des variations plus ou moins spécieuses sur le sujet. Mais les éléments décisifs m'échappent. L'affaire comporte en effet trois opérations d'arithmétique sociale : l'addition des avantages, l'addition des inconvénients, la comparaison et soustraction des deux totaux; pour

chacune des additions, il faudrait poser d'abord et ensuite vérifier des chiffres très précis. L'Institut les a-t-il, ou la Chambre? Alors, tant mieux. Croient-ils les avoir? Tant pis. La seule idée à laquelle je tienne est la double certitude que je n'ai pas ces chiffres et que le moyen de les réunir me manque absolument. Combien je suis reconnaissant à ceux qui me dispensent de cette laborieuse vérification et qui prendront une décision à ma place ! Voilà qui fait concevoir les bienfaits d'une autorité quelle qu'elle soit.

Franklin, d'après I\L Charles Richet, au Figaro d'hier, avait calculé en livres et sols l'économie que procurerait un bon emploi de l'éclairage solaire. Mais, pour en imposer l'usage, le bonhomme proposait : 1° des amendes d'un louis pour certains délinquants; 2° des coups de canon tirés dans chaque rue pour certains autres délinquants. Là encore, une balance s'impose. Le prix des coups de canon tirés chaque matin dans chaque rue de Paris serait-il compensé par le bénéfice du réveil-matin augmenté du total des louis de l'amende? En outre, le montant de ces dites amendes ne serait-il pas absorbé par l'entretien des gens de justice et de police chargés de le récupérer?

Décidément Auguste Comte, en rangeant les sciences par degré de complexité, n'eut pas tort de classer la sociologie bonne dernière. L'agencement des vraies réformes, pour qu'elles ne soient point plus onéreuses que progressives, fera certainement le suprême chapitre de la plus haute série des connaissances humaines.

Page 1