‹ La Blessure intérieure de Janvier à fin Mai 1916Chapitre 198 sur 221 · LES REPRÉSENTANTS AUX ARMÉES · texte numérisé non relu

LES REPRÉSENTANTS AUX ARMÉES

22 mai 1916.

L'envoi de commissaires aux armées s'autorise de précédents républicains et de précédents monarchiques. D'autres que nous (M. Marion, notamment, dans un intéressant article du Correspondant) ont ramené à leur proportion les légendes révolutionnaires.

On s'est alors avisé que Louis XIV, Richelieu, Charlemagne même avaient eu leurs inspecteurs et leurs contrôleurs directs de la force militaire, et l'on a fait observer que nos Bourbons avaient soin de recruter leurs missi dans la robe. C'étaient des gens de loi qui contrôlaient les gendarmes; les bourgeois qui bridaient les féodaux. On aurait pu aller plus loin, et faire voir, par exemple, que nos rois aimaient à faire administi'er de la même sorte leurs armées de terre et de mer : le ministre de la Marine Colbert en reste l'exemple immortel. Mais on oublie deux points. J'eus le plaisir d'exposer, voilà quelque dixsept ans, à propos d'un discours fameux du père Didon, dans les colonnes de la Gazette de France, le premier point : le roi de France, incarnation du pouvoir civil, incarnait aussi le pouvoir et l'état mililitaires. Il était né gendarme et il était né féodal. Ses commis apportaient aux gens d'armes l'émanation d'une autorité militaire autant que civile.

En serait-il de même aujourd'hui?

Tant par sa nature, ses origines, ses traditions ccHtenaires, que par ses dernières manifestûtions,

l'état démocratique s'est toujours présenté comme l'antagoniste de l'état militaire. Les théoriciens de la démocratie en sont tombés d'accord. Une heureuse pratique a sans doute pallié ce défaut. Elle le palliera jusqu'à la victoire, on n'en a jamais douté ici : mais à quelle condition? A la condition d'éviter avec le plus grand soin de marquer cet antagonisme de peur de l'irriter. Cela est facile aux ministres. Cela a été moins facile aux Chambres depuis qu'on a commis l'erreur de les réunir en décembre 1914. Les groupes ardents, violents, prépondérants de la majorité ont toujours manifesté leur vitalité quand, plutôt que d'agir avec les généraux, il a été question d'agir contre eux, de requérir contre eux, de prendre avantage sur eux. Par bonheur, les Chambres sont éloignées du front. Leur information des faits bruts est parfois discutable. Leur ignorance de l'atmosphère mihlaire leur permet d'heureuses, de bienheureuses gaucheries. Avec des représentants en mission, des commissaires mandatés et réguliers, le contact sera plus étroit, plus fréquent, plus réel : parfois plus profond, le conflit.

Page 1