‹ La Blessure intérieure de Janvier à fin Mai 1916Chapitre 210 sur 221 · VERS L'IRRÉEL · texte numérisé non relu

VERS L'IRRÉEL

... M. Maurice Hauriou ne veut rien concevoir en dehors du moule républicain. C'est ce qui fait que, bien parti, il n'arrive à rien : la réponse naturelle est exclue. République d'abord, c'est, sinon le premier et le dernier mot de sa pensée consciente, au moins le premier et dernier murmure de son cœur confus. C'est ce rêve éveillé qui le 'conduit à poser ce problème si difficile : étant donné qu'une démocratie est naturellement détachée de la politique extérieure pour s'adonner aux luttes de sa politique intérieure, étant donné la discontinuité, l'instabilité et l'incohérence démocratiques, comment, sans toucher à la démocratie, instituer, ce nonobstant, une politique extérieure, suivie, constante, liée, ordonnée, proportionnée enfin à l'avéncment d'une Europe infestée du monstre germanique?

La réponse de M. Hauriou semble montrer que l'École de droit n'a rien appris ni rien oublié depuis Montesquieu : — Il n'y a qu'un moyen, dit-il, mais il y a un moyen « de conjurer le danger qui menace « les démocraties libérales du fait de leur incapa- « cité en matière de politique étrangère : c'est de les « confédérer. »

DEVANT L'OUBLI DÉMOCHATIOUIi:. '2!)'J

Et M. Hauriou se réfère naturellement à la belle page de V Esprit des lois, monument de prose française, qui nous vante des républiques éternelles (dont l'Allemagne! dont la Hollande!), ces associations « qui firent fleurir si longtemps le corps de la Grèce! » A vingt ans, nous savions ces belles choses par cœur. A vingt et un, la responsabilité postscolaire de notre dignité d'électeur souverain nous les fit examiner du point de vue des réalités. Il en resta bien peu. Les États cités en exemple par Montesquieu forment en effet des exemples ou controuvés ou périmés, ou insignifiants et, pour un cas, celui des « ligues suisses » dont la permanence et le repos extérieur, d'ailleurs neutralisés et garantis par l'Europe, s'expliquent par bien des causes secondaires, il y a cent exemples de ces confédérations de peuples qui n'aboutissent qu'à s'entredétruire et cà s'entredévorer devant le commun adversaire. Toute l'Italie du Moyen Age en témoigne, et toute l'ancienne Grèce : ces convulsions suffisent à établir le degré de confiance qu'il faut avoir dans l'opinion pieusement manifestée par M. Hauriou « que les démocraties ont le respect des traités plus que des institutions constitutionnelles ». Elles l'ont? Peutêtre : jusqu'au jour où les partis se forment pour ou contre les alliances, pour ou contre les traités fédéraux ou confédéraux*. Ceux qui sont familiarisés avec les récits de la mort de la Cité antique savent ce -qu'y valaient pour les démagogues, qu'ils fussent du parti des riches, qu'ils fussent du parti des

1. La Russie de 1917 s'est chargée d'illustrer cette controverse de rH6.

pauvres, les ententes conclues avec les cités et les ligues. Ceux qui savent l'histoire de l'alliance russe, qui ont entendu M. Jaurès au Palais-Bourbon, ou qui l'ont lu à V Officiel, ne sont pas moins fixés sur le même sujet. Nous l'avons vu opérer dans le monde socialiste, jusqu'au 31 juillet 1914, ce respect des traités! Il était joli! Ce n'est pas faire tort à S. Exe. l'ambassadeur de l'Empereur de Russie que de dire que sa personne était infiniment plus déchirée, à ce moment-là, que celle de M. le Président de la République lui-même ^

Nous supplions M. Maurice Hauriou de sortir de ses livres, d'ouvrir les yeux, les sujets qu'il aborde en valent la peine : il se rendra clairement compte que, si <f le lien confédéral, par lui-même; est symbole du péril extérieur », il n'a rien par lui-môme qui le défende contre ses ennemis : les partis de l'intérieur. Il n'a pas de gardien, il n'a pas de gendarme, il est livré tout seul, tout nu, à l'entreprise des factieux et des intérêts qui les meuvent : intérêts de chair vivante qui ne peuvent manquer d'avoir raison d'un intérêt simplement représenté par de la belle encre sur du papier à tranches d'or.

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