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La blessure mal fermée

L’hôtellerie où nous étions descendus à Metz, aurait pu s’appeler A l’Ecu de France ou bien Au Soleil d’or. Dans sa grande cour pittoresque, au milieu de bâtiments ogivaux, débris d’une ancienne abbaye, les carrioles rustiques des environs faisaient des entrées sensationnelles; chaque fois qu’un nouveau coche franchissait la grille, des garçons, bien dressés, arrêtaient les chevaux et commençaient à dételer, tandis que l’hôtesse s'avançait avec des paroles aimables, aidant les voyageurs embarrassés dans leurs paquets, et leur faisant accueil comme dans nos bonnes auberges d’autrefois. La cuisine exhalait un parfum succulent : des salmis, des carpes au bleu, des perdreaux et des écrevisses chauffaient dans des bassines de cuivre et l’on sentait trembler sous ses pas les voûtes d’une cave ancienne et respectable, remplie de ces vins légers, dorés, émoustillants, ces vins de la Moselle qu’Ausone a chantés, que nous buvons avec délices et qui ont toujours délié la langue des Gaulois.

La cathédrale, par-dessus les toits formidables des greniers, anciennes granges de la cité, lève son ombre immense. Comme le splendide vaisseau domine heureusement cette vieille cour,

sa contemporaine, où nous voyons encore, sculptées au tympan des portes de l’écurie, des saintes du moyen âge qui bataillent contre des dragons! Ainsi, quand la bonne chère risquait d’appesantir nos âmes, les cloches de la grande église, ses verrières illuminées, son architecture spirituelle, svelte, élancée, nous rappelaient que Metz est une ville de prière, de souffrance et de résignation.

Nous avons parcouru les rues en pente du vieux Metz, dédale extraordinaire, enchevêtré de curieuses maisons serrées l’une contre l’autre, comme l’on imagine à Waterloo les derniers carrés de la Garde. C’est là que s’abritent les suprêmes résistances d’un peuple débordé. A Metz, l’indigène compte pour presque rien. Les Allemands ont tout submergé. L’étranger, le passant qui ne visite que les alentours de la gare, le périmètre des nouveaux boulevards et les grandes rues marchandes, en conclut hâtiveÀent que Metz est germanisé. Puis il reprend le train parce qu’il s’ennuie. Il n’a pas vu le cœur de Metz.

Oui, tout est blessant pour nous dans cette ville défigurée. On y souffre cruellement, on y ressent, à chaque minute, l’impression d’une douleur sourde, cuisante, irritante. Chaque visage charmant qui passe et vous regarde réveille en vous comme une affreuse honte. Le contraste est vraiment trop choquant entre cette population polie, fine, élégante, et les rustauds vainqueurs, dont la botte résonne sur le pavé; entre les vieux Messins, modestement logés dans des maisons sans falbalas, et les nouveaux Messins, parvenus insolents, bâtisseurs de palais, barbares triomphants. Il se joue dans les âmes un drame émouvant et personne n’en sait rien, parce que Metz est bâillonné, parce que Metz a l’ordre de se taire et que les accès de franchise et les confidences aux journalistes ont toujours coûté cher aux patriotes messins. Ainsi, en plein

vingtième siècle, il existe des captifs murés dont nul n’entend la voix.

Leur résistance est d’autant plus admirable. Qui s’occupe d’eux? Qui songe a eux? Cependant, rien n’abat leur ténacité. Voici une volée de collégiens qui sortent de la « Réale » ; ils s’ébattent sur la place de la Comédie où le soleil caresse encore les nymphes d’une fontaine française, ils courent le long des quais, ils franchissent les vieux ponts ; on ne voit, vers midi, dans les rues, que des casquettes jaunes, rouges, vertes, bleues qui ressemblent à un régiment allemand. Ne vous y fiez pas; écoutez leurs éclats de rire. Ce matin, le proviseur, d’un ton doctoral, leur a formellement défendu de faire partie de cette « Lorraine sportive », où toute la jeunesse messine est en train de s’enrôler. « C’est une société qui travaille contre le gouvernement », a dit M. Asmus avec conviction. Et maintenant qu’ils sont loin de la férule du maître, ces jeunes Messins s’amusent de sa fureur comique.. . Avec cela qu’ils s’en priveront de faire partie de la « Lorraine sportive » ! et pas plus tard cjue demain !

Cette société dont les Allemands ont une si grande frayeur est tout simplement une union de gymnastes qu’on laisserait vivre en paix s’ils n’avaient des clairons. Car ils ont des clairons et ils prétendent les faire sonner. Voilà leur crime. Sonner de la trompette à la manière allemande, triste et lugubre, comme on l’entend soir et matin dans les casernes de Metz, à la bonne heure! mais sonner du clairon à la française, vivement, crânement, en donnant le coup de langue sec et sonore, voilà qui est intolérable. Les oies qui veillent au salut de l’Empire ont poussé des clameurs de détresse quand, pour la première fois, les gymnastes ont défilé dans les rues de Metz, clairons sonnants. - - •

Il est vrai que ce fut un succès inouï, cette première sortie

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de la jeune troupe en uniforme flambant neuf. Aux accents bien connus, la ville était sur pied et les gymnastes avançaient dans la rue Serpenoise au milieu d’un flot noir d’enthousiastes déchaînés qui avaient oublié toutes les règles de la prudence lorraine. Des vieillards qui ne mettaient plus le nez à la fenêtre, réveillés par ces cuivres chantants, ouvraient toutes grandes leurs croisées. Ah ! la jolie musique gaie et libératrice ! ces vieux airs, ces pas redoublés que tout Messin siffle et fredonne, qu’il était bon de les réentendre en plein soleil, lancés par des lèvres jeunes ! La vareuse bleue des gymnastes, leurs képis, leurs jugulaires, leurs culottes blanches et leurs galons augmentaient l’illusion. Et voilà que ce vieux Metz, que chacun croyait engourdi du sommeil de la mort, se réveille, descend dans la rue, emboîte le pas au bataillon. En avant! le clairon sonne. On traverse la cité d’un pas accéléré, on traverse les campagnes et les villages qui tressaillent, on va jusqu’à la frontière pour que les sons du clairon soient entendus là bas. C’est ainsi qu’une promenade inoffensive tourne en manifestation, tant le patriotisme des Messins, refoulé, meurtri, n’attend qu’une étincelle pour se ranimer.

Lès maîtres de l’Alsace-Lorraine, quand ils assistent à des explosions de ce genre, sont stupéfaits. Ils se croyaient tellement aimés, chéris. Ces Lorrains sont décidément un peuple bien ingrat : on leur a construit une ville neuve, une belle gare, un portail de cathédrale avec des prophètes tout spéciaux; mais les gaillards, incorrigibles, à la musique de Wagner préfèrent encore « la goutte à boire » ou « la casquette du Père Bugeaud ». Mauvaises têtes de Franzose^i

La manière douce du comte de Zeppelin, préfet de la Lorraine, ayant échoué, il est à présumer que Metz aura bientôt un homme à poigne (« Pan-pan », disent les Messins) dans

ce charmant hôtel de la Préfecture, dont les vieux catalpas, penchés sur la Moselle, invitent leur propriétaire à l’indulgence. En attendant, le gouvernement est fort embarrassé. Dissoudre la jeune et vibrante société, on le voudrait, mais on n’ose1. On se contente d’interdire les sonneries de clairons dans les rues de Metz et la « Lorraine sportive » a défilé l’autre jour, avec ses clairons enrubannés de crêpe, les lèvres sur l’embouchure et le pavillon silencieux, comme dans la revue nocturne de Raffet. Cette fois, la foule immense qui les accompagnait était triste et mécontente, l’on voyait des fronts en colère et des larmes qui coulaient.

Ainsi, après quarante ans de servitude et, comme ils disent, « d’assimilation », l’Allemagne en est à redouter qu’une sonnerie, qu’une marche guerrière ne réveille les morts.

A ces morts la Lorraine et le pays messin ont voué un culte passionné. Il n’y aura bientôt plus de commune lorraine qui n’ait son monument et son service funèbre pour les soldats français tombés en 1870. Ici l’on voit que leur sacrifice ne fut pas inutile. Autour de leurs ossements une religion s’est formée. La Lorraine a toujours eu le culte des défunts. C’est une magnifique race qui sait le prix d’un bouquet de fleurs sur une tombe. Mais jamais sépultures ne furent entourées de soins, de prières et d’amour comme celles de nos soldats. Les Daines de Metz ont su grouper autour des monuments qu elles ornent chaque année un faisceau de sympathies. Le « Souvenir Français », dirigé par un homme de cœur,

M. Jean, de Yallières, compte des milliers d’adhérents dans

tout le pays

Même sur ce terrain où la piété et les larmes commandent

i. On a osé. La « Lorraine sportive » est dissoute. M. Samain, son président, a été condamné à six semaines de prison.

le respect, le gouvernement a entrepris de lutter contre le sentiment populaire. Il interdit les discours au cimetière, si bien que chaque cérémonie est aujourd’hui accompagnée d’une réunion privée heureusement possible grâce à la loi sur les associations. M. Jean n’a pu prononcer un mot à Noisseville cette année et la livrée des gendarmes attriste maintenant chaque i'ête du Souvenir Français. On pourchasse implacablement les rubans tricolores piqués sur les couronnes. Enlevés de jour ils sont remis nuitamment. Mais la campagne séditieuse fait pousser au bord des fossés coquelicots, marguerites et bleuets, et les Allemands commencent à comprendre que, sur ce sol gaulois où la terre elle-même proteste contre leur présence, ils ne seront jamais que des visiteurs et des passants qui^ n’ont pas su se faire aimer.

Dans le conflit des races auquel nous assistons en Lorraine, il est fatal que l’Allemand succombe. Pour assimiler une population aussi indomptable sous des dehors aussi tranquilles, il faudrait une main de velours ; mais la plupart des pangermanistes que l’on expédie en Alsace-Lorraine méconnaissent la fierté ombrageuse de l’habitant, le froissent, l’irritent par des mesures mesquines où il ne reconnaît ni la clémence ni la magnanimité d’un vainqueur.

Qui peut prévoir la fin de ce duel? Nos frères du pays annexé n’ont qu’un désir : ils veulent maintenir ce qui existe, ils veulent selon la devise d’un des leurs, Praillon, endurer pour durer.

En gagnant le monument de Noisseville, nous avons croisé un groupe de paysannes en costume de travail. Elles se sont approchées avec nous du piédestal où se lit l’inscription : Aux soldats français morts glorieusement au champ d’honneur. Sous la hâlette, je regardais leurs figures sèches, avisées, opiniâtres. Elles lisaient lentement les mots gravés sur le granit

et ccs mots, redits par elles, clans cet air lorrain pur et sonore cjui porte loin , avaient un accent de noblesse étonnant. Des Bretonnes se seraient agenouillées. En Lorraine, la dévotion est plus rude. Elles ont l'ait leur prière debout. Dans le silence d un magnifique après-midi d’automne, c’était une chose admirable que ce concert de voix françaises qui s’élevait après quarante ans, aussi ferme, aussi net que le lendemain de l’annexion.

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