LA VILLE MILITAIRE
Un maréchal de France ne se rend point; on ne parlemente pas sous le feu!
Maréchal Ney.
L’atmosphère de Metz est pesante pour un Français. On dirait que l’air manque dans ces petites rues de ville forte qui se croisent comme des chemins de ronde. Mais, plus que la poussière et le ciel étouffant, ce sont les souvenirs qui oppressent. A chaque pas, l’histoire de France se lève devant nous.
Sur la place d’Armes, le maréchal Ney préside aux évolutions des troupiers allemands.il les regarde du haut de son piédestal comme de vieilles connaissances. C’est là, sur ce terre-plein et devant l’ancienne caserne du génie dont les portes sont richement décorées de vieux trophées à la française, shakos, gibernes et bonnets à poil sculptés dans la pierre, que chaque matin les soldats s’exercent. Ils apprennent à viser, à tendre la jambe, à pivoter, à marcher au pas, à courir, à garder l’alignement, à virevolter avec toute la désinvolture dont ils sont capables. Sous les fusils braqués, les passants hâtent le pas et les gamins s’extasient devant les capotes grises, les buffleteries éblouissantes et le casque miroitant des officiers. Le maréchal Ney, le fusil au bras, dans cette immortelle attitude où nous l’apercevons depuis la retraite de Russie faisant le coup de feu comme un simple grenadier, regarde d’un œil impassible ces marches et contre-marches méthodiques et pesantes.
Strasbourg a Kléber, Colmar a Rapp, Metz a Ney. Ce soldat de Lorraine, fils d’un petit tonnelier de Sarrelouis, prodigieux exemple de ce que peut le mérite personnel et l’énergie d’un homme, est le héros de prédilection, le modèle du peuple messin. Les petits écoliers auxquels on enseigne la gloire de Bismarck lèvent encore sur le Brave des braves un regard d’admiration. Les Messins qui servent sous les drapeaux français — et ils sont innombrables — se remémorent souvent la statue de bronze de leur vieille place Royale et leur grand maréchal, beau comme un saint Michel, chevalier sans peur et sans reproche, à qui I on pouvait confier une arrière-garde et qui sauvait les débris d’une armée.
Si les clairons ont une âme, ceux qui sonnèrent les victoires de Napoléon résonnent encore aux oreilles du guerrier et charment ses nuits solitaiies. Le temps n’est plus où les grognards delà Garde, passant à Metz et marchant sur Iéna, changeaient de chemise sur la place d’Armes au grand effroi des vertueuses Messines. Une armée tirée à quatre épingles pirouette aujourd’hui sous l’œil farouclie du prince de la Moskova. 11 s’endort chaque soir au son acidulé des fifres, au glas des trompettes qui ne chantent plus clair. Mais la nuit, seul sur la place, il écoute la rumeur du passé, l’éternel et rude chant de guerre qui monte des collines et la voix de ses camarades, soldats de l’Empereur, qui dorment dans les cimetières de Metz, dans la plaine, sur les coteaux, et dont les pelits-fils, tout en rongeant leur frein, se content les étonnantes chevauchées, les galops vainqueurs sur la Prusse de 1806.
Une vieille Messine, de celles dont les yeux brillent quand on leur parle de Metz, débarquait récemment à la gare et se
dirigeait vers la porte Serpenoise. Elle fut tout étonnée de ne plus trouver ses vieux remparts debout. Au lieu des fossés remplis d’eau, des grands murs altiers, des ponts-levis et des voûtes qu’il fallait franchir pour entrer en ville, elle apercevait un boulevard en herbe, semé de baliveaux, et une porte restaurée, coiffée d’un chapeau vert, isolée sur une grande place comme une orpheline. A l’endroit où les fortifications de Vauban, couronnées de grands arbres, se coupaient à angle droit et dressaient à leur cime la fine tour Camoufle, s’élevait une rangée de maisons neuves, d’un style baroque et balnéaire, de grandes bâtisses d’une taille, d’une laideur vertigineuses. Et la vieille Messine, en voyant le dégât, avait le cœur gros et les larmes aux yeux.
On sait que nos pauvres parents, plongés dans la plus noire ignorance, végétaient dans leurs maisons sans air et sans lumière, menaient entre leurs murs une vie simple et bornée. Au nom de l’hygiène, on a renversé ces barrières malsaines. Nos villes, délivrées de leur corset de pierre, se répandent fébrilement vers la banlieue. La joie va régner dans l’univers. Cependant, comme toutes les belles choses qui meurent, la disparition des vieux remparts soulève quelques regrets.
Une ville qui n’a plus de remparts est comme un cheval débridé, on ne sait où elle s’arrête. Au contraire, cernée par de gros murs, elle avait un visage, elle en imposait. Il y régnait forcément un esprit, un orgueil municipal. Même si les remparts ne servaient plus de rien, ils délimitaient du moins la cité et ceux qui vivaient dedans se sentaient frères et unis. Mon rempart me dérobe un bout de ciel. Mais dans cet horizon borné ma vie se joue, mon indépendance s’abrite, mes souvenirs reposent. Vivent nos vieux, nos chers remparts !
Il semble, à écouter les démolisseurs, qu’ils élargissent les
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villes pour la santé des habitants et qu’ils leur apportent la clef des champs. Mais, outre que nos parents ont vécu vieux dans leurs vieux murs, il est permis de douter que des boulevards, si larges qu’ils soient, bordés de maisons à six étages et de remblais de chemin de fer, égalent en salubrité le beau cercle de gazons, de grands arbres et d’eaux courantes que traçaient les remparts autour des cités. Les zones militaires créaient entre les villes et leurs faubourgs un espace libre et un cordon d'air pur, extrêmement précieux, et tous les squares du monde ne remplaceront jamais ces talus d’herbe verte ni nos belles promenades sur les glacis.
Au surplus il ne faut pas démolir les remparts si l'on veut que la génération de demain sache son histoire. Rien n’est parlant pour des yeux d enfant comme ces vieilles pierres meurtries, bardées de cicatrices, ces brèches et ces lézardes, ces tours criblées par la mitraille. Quel jeune Messin ou Thionvillois ne s’est arrêté avec émotion devant la porte des Allemands ou la Tour aux Puces pour admirer ces monuments d'une si belle prestance et ces boulets plantés dans la muraille comme des cabochons sur un diadème ? Metz, jadis ville libre, mettait sa sauvegarde dans ses murs. Un écusson, encore visible à la porte Saint-Thiébault, montre le buste d’une jeune fdle défendue par des créneaux : ce sont les armes de Metz la Pucelle. Les remparts évoquaient une longue suite d’actions héroïques, toutes accomplies pour la défense et le plus grand bien de la Cité. Le cœur se redressait devant cette noble architecture; chaque angle, chaque saillant rappelait un fait de guerre, un assaut repoussé, un siège illustre, et l’étranger, en entrant dans la ville, était saisi par sa gravité militaire.
De tels avantages ne se pèsent pas. On peut leur préférer l’hygiène et les cures d’air, mais, s’il est bon que l'enlant, pour devenir un homme, connaisse le passé de sa ville et res-
pire quelquefois le souffle des aïeux, il faut regretter la chute des remparts de Metz.
Des beaux ouvrages qui l’entouraient, il reste un unique morceau : c’est, depuis la fausse braye et le château de la porte des Allemands jusqu’à la Moselle, une épaisse muraille bosselée par les tours, où chaque corporation faisait le guet, la tour des potiers d’étain, la tour des maréchaux, la tour des barbiers et la vieille tour des Esprits, mystérieusement cachée dans les arbres. La Seille silencieuse glisse dans l'herbe au pied du mur. Par-dessus la courtine, comme dans les vieilles estampes, on aperçoit les dentelles du toit de la cathédrale et les clochers de Saint-Eucaire, de Saint-Maximin qui lèvent modestement leur bonnet. C’est un coin retiré et tranquille, animé par l’eau courante, la verdure, les feuilles fraîches. Un pécheur devant une bouche à feu jette paisiblement sa ligne. Sur les pierres du soubassement, prises dans les joncs, se lisent de vieux millésimes et des noms de maîtres échevins : la gloire de Metz n’a plus que ce refuge.
Heureusement, si les murs tombent, l'âme survit. L’habitude de vivre emmurés crée dans toutes les populations de villes fortifiées un tempérament particulier, fier, ombrageux, prudent, toujours sur la défensive. On peut donc démolir les bords de la ruche, les cellules demeurent : ce sont les petites rues de Metz, étroits compartiments où se conservent, comme un miel pur, les vertus d'autrefois. Un Messin ne ressemblera jamais à l’habitant d’une ville ouverte et, sous les tilleuls de l'Esplanade, il se promènera quand même d’un pas plus martial que sur des boulevards sans souvenirs.
Ce ne sont pas les belles promenades qui manquent à Metz. Il est facile d’y respirer de l’air pur et l’on en a grand besoin,
après une journée passée dans une ruelle étroite, dans des logis obscurs comme des casemates, où l’espace est parcimonieusement mesuré. L’Esplanade dédommage les Messins de leurs servitudes militaires. Autrefois, quand les remparts existaient, cadenassant la ville, c’était la seule percée sur l'horizon. Quel panorama ! Tout le pays messin dans sa verte splendeur, des coteaux, des vignes, des bois, les toits gris des villages, échelonnés sur les revers, les prairies du fond de la vallée, tapis d’émeraude où glisse la fuyante Moselle, des clartés vives sur les hauteurs, une brume estompant la lisière des forêts, l’un des plus séduisants paysages de la terre, fait de grandes arêtes vigoureuses et d’une lumière spirituelle et fine qui adoucit tous les contours de l'ossature. Cette vue est un enchantement.
De ce balcon incomparable l’œil domine le cours onduleux de la Moselle à travers les prairies de l’île Saint-Symphorien, entre les harmonieux bouquets de peupliers et de saules penchés sur la rivière. Au delà se dressent les côtes chargées de vignes, Sainte-Ruffine, Scy, Jussy, Lessy, crus légers où le peuple messin puise une part de sa belle humeur. Plus loin se lève le mont Saint-Quentin avec le fort qui le couronne, superbe montagne, vrai bastion guerrier dont la vue redresse les cœurs. A l’horizon, dans ces vapeurs d’opale qui tremblent éternellement sur la vallée de la Moselle, les bois d’Ars, d’Ancy, de Corny et de Novéant montrent leurs crêtes sévères. Des clochers brillent. La brise apporte des sons d’airain, des senteurs de foin coupé et la fraîcheur de la rivière qui vient de France. Ce spectacle, par son ampleur et sa sérénité, est consolant. Il charme les cœurs meurtris.
Il existe de vieux bourgeois de Metz, âmes irréductibles, caractères tout d’une pièce et d’un autre âge, qui sortent vers cinq heures, d’un pas ferme et décidé, de leurs hôtels toujours
verrouillés et mystérieux. Ils descendent la rue sombre, peu fréquentée, où ils vivent silencieusement avec leurs souvenirs. Chaque angle de mur leur rappelle une page de leur histoire dont ils sont fiers. Ils traversent la place Royale, indifférents aux parades qui s’y jouent. Ils évitent la statue de l’empereur allemand qui montre du doigt la terre conquise. Les grands horizons de l’Esplanade les attirent. Par cette éclaircie sur la campagne, ils échappent à l’atmosphère étouffante de leur ville et leurs yeux se reposent sur la verdure et l’eau. Appuyés sur ces pierres brûlantes où s’accrochent les derniers rayons du soleil, ils regardent longuement les champs, les vignes, les forêts, ce beau fond de vallée déjà sombre sous un ciel en flamme, ils respirent le vent du large. Comme il faut aux prisonniers une heure de récréation, un carré de ciel bleu, ces rentiers, ces bourgeois, pour la plupart militaires retraités, ont besoin de leur promenade quotidienne pour se retremper le moral. Ces lignes pures leur font du bien.
L’Esplanade de Metz a reçu bien des aveux. C’est qu’il est peu d allées plus émouvantes au monde, d’où l’on découvre un aussi bel horizon, à la fois plus mélancolique, plus troublant et qui vous met aux yeux, lorsqu’on y réfléchit, plus de larmes de rage et de regret.
Les maisons de Metz, il y a cinquante ans, étaient correctes, modestes et d’allure classique. Leur pierre était de la couleur des mirabelles. Leur grand corps de logis aux deux ailes en saillie, leur avant-cour, leur porte cochère souvent surmontée d’un blason de famille et couronnée par une balustrade, leur toits d’ardoise à pente aiguë dans lesquels s’ouvraient des lucarnes rondes, tout cela formait un ensemble ordonné, har-
raonieux et conforme à la sobriété des Messins. Les fenêtres hautes, régulièrement percées, fermées par des persiennes blanches, éclairaient de grands appartements lumineux, bien cirés et d’une simplicité archaïque. Un balcon en fer forgé, un masque, un fleuron au tympan des fenêtres tenait lieu d’ornement. Il n’est pas dans les habitudes messines de faire grand étalage de luxe. Le Messin est ennemi du faste. Un équipage dans les rues de Metz fait sensation et l’on ne pardonnait qu’aux officiers cette prodigalité. Les reposoirs du Jeudi saint, que l’on appelle à Metz des « paradis », sont d’une simplicité toute nue, sans mise en scène et sans dorures. Les plus belles fortunes du pays s’écoulent en charités silencieuses.
Ces grandes demeures, avec leur front sévère, ont abrité durant des siècles des lignées de soldats, de magistrats, d’hommes d’élite. Ces beaux jardins, ces ombrages ruisselants, ces masses opulentes de verdure qui jettent dans les petites rues de véritables berceaux de feuillage ont dérobé au monde d’obscurs dévouements ou les délices d’un foyer. Derrière ces murs, que de vies sacrifiées pour une pensée stoïque, que d’aimables intérieurs où régnait le bon ton, la fermeté de tenue, la discrétion et l’élégance. Les vieilles maisons de Metz, toutes grises et sévères, avaient bien du charme. Ingenium laetum sub fronte severa. On les sentait bâties pour loger d’honnêtes bourgeois, d’une vieille race patricienne et guerrière, aussi nobles, ma foi ! que ceux de Venise ou de Florence, et qui ne songeaient à éblouir leurs concitoyens que par la hauteur de leurs vues et la solidité de leur caractère.
En parcourant les vieux quartiers de Metz, il est impossible de ne pas céder à l’émotion. De petites rues montantes, étroites, ténébreuses, vestiges d’une ancienne citadelle, jadis étranglée dans ses remparts, nids de souvenirs, églises, vieux logis illustrés par vingt siècles d’histoire, contrastent avec les
spacieux boulevards qui se sont élevés depuis trente ans sur l’emplacement des murailles abattues. Le divorce est complet entre l’ancienne architecture française de la place Saint-Thiébaut, par exemple, et les bâtisses colossales du boulevard Guillaume Ier. Les discrètes façades de jadis, les maisons à l’ordonnance, sobres et militaires, les murs gris du séminaire regardent avec stupeur les monstrueux hùtels modernes et les masques exubérants qui les décorent.
Deux villes sont en présence, elles n’ont entre elles aucun point de contact.
L’une, martiale, sombre et touchante; l’autre, insolente et parvenue. Ici, des maisons volontairement austères, portant l’uniforme de la cité et l’empreinte d’une ville de guerre; là des villas de marchands enrichis, des palais monumentaux, cosmopolites et multicolores, où les vieux Messins cherchent en vain la simplicité lorraine. Tel est Metz aujourd’hui. Vingt mille Français l’habitent contre trente-cinq mille Allemands immigrés, et trente mille hommes de garnison.
Depuis 1870, les deux populations se dévisagent et n’ont pas fusionné.