LA FÊTE
C’est dimanche et c’est la fête. Le dernier coup de la messe sonne. M. le Curé ne sera pas content si ses congréganistes sont en retard. Par un sentier pavé, bordé de marronniers 'es filles du village, robes multicolores, fleurs des champs, se hâtent vers l’église. Les persiennes se garnissent d’une rangée d’yeux curieux braqués pour voir passer les belles. Ces demoiselles ont fait assaut d’élégance ; on ne voit voltiger que de franches couleurs, chères aux Gauloises, des rouges vifs de coquelicot, des bleus d’azur, des notes d’allégresse, qui font ressortir le teint des blondes et leurs grands yeux câlins. Habituées au plein air, au travail des champs et des vignes, les Lorraines gardent néanmoins une taille souple et flexible. C’est le plus joli don que le ciel leur a fait. Elles sont nées pour la danse et les jambes leur fourmillent en passant devant les planches neuves du bal qui s’apprête. M. le Curé aura beau dire et beau faire. C’est si amusant de tourner, de valser, de pirouetter dans une cohue joyeuse, entraînée par deux bras vigoureux.
Les murs de l’église tremblent sous les chants alternés des paroissiens. Kyrie eleison. La boulangère en retard, pimpante dans sa toilette neuve, entre au milieu d’un froufrou de plumes et de satin et les soldats en permission qui entonnent à tue-tête le Gloria se poussent du coude en la voyant. Tous les bancs sont remplis. Les fleurs coupées sur l’autel de la
Sainte Vierge parfument l’air délicieusement. Les enfants de chœur, habillés de robes trop courtes, distraits par le vol d’une hirondelle qui entre et qui sort par un trou du vitrail, sont foudroyés par M. le Curé qui se dépêche d’expédier sa messe et le sermon, une courte mercuriale, d’un ton rude, où l’on n’entend plus voler que l’hirondelle.
On passe le pain bénit. C’est une charmante coutume. Trois petites filles présentent les couronnes de pain au curé qui les bénit et trois gamins le rapportent, coupé, et le distribuent aux fidèles. Les petites filles, moins gauches que les garçons, montent et descendent les marches de l’autel avec grâce. L’odeur douce du froment se mêle à la fumée de l’encens et chacuu déguste en silence ce morceau de pain frais, symbole de concorde. Les jours de fête, le pain se transforme en gâteau ; les enfants s’en régalent et les grand’mères en mettent de côté dans leur poche. Quand les paniers passés fraternellement de main en main sont vides, les polissons les reportent à grandes enjambées vers le chœur, frappant du talon le pavé, comme des conscrits.
Qui chante si bien là-haut à la tribune de l’orgue ? C’est la Marie Marquemal, une des plus pauvres du village, la fille du marcaire, mais si gentiment douée pour la musique que c’est plaisir d’entendre un cantique chanté par elle. Cette Marie Marquemal habite avec sa grand’mère, une vieille de quatrevingt-deux ans, impotente, percluse de rhumatismes, geignante et difficile, mais restée coquette jusque dans son vieil âge : « Allez, ma chérie, je vous soignerai, moi », a dit la petite. Et tous les jours c’est elle qui lave cette vieille femme des pieds à la tête, qui tient ses habits propres et ses bonnets clairs. Tant de bonté a reçu sa récompense. La Marie Marquemal a la voix juste, les cheveux ondulés, un regard tendre où brille une lueur charmante. Qui sait si un jour un beau garçon de char-
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rue, amoureux d’elle, ne viendra pas la prendre à la tribune de l’orgue pour la conduire à l’autel ?
Quel silence dans le village pendant la messe! Tous les loquets soigneusement fermés. La grand’route déserte. Les poules dorment sur les fumiers. Le soleil pose doucement sa caresse sur la tuile rouge des granges, sur les potagers, sur les vergers couverts de fruits, sur les vieilles petites maisons qui masquent leur laideur avec un clair feuillage de vigne ou de glycine. On entend dans son auge ruisseler la fontaine. Cependant les cheminées fument; un repas de fête chauffe à petit feu dans le four et les chiens du village viennent, inquiets, flairer sous les clanches le parfum de la « quiche » et du gigot. Au loin la vallée sourit gaiement, les revers habillés par les moissons, le mont tapissé de vignes, les aulnes le long du ruisseau et les prairies étincelantes.
Ite Mis s a est.
Alléluia !
Chacun regagne vivement sa demeure, car voici que les parents du dehors arrivent et le village se ranime d’un grand bruit de carrioles et de chevaux qu’on mène boire. Rude corvée pour les petits enfants d’être embrassés par tous ces cousins qu’ils n’ont jamais vus ! Mais le parfum de la tarte les rassure sur l’essentiel de la fête.
Ce soir, sous les quinquets, dans la petite salle de bal, mal planchéiée, où soulfleront, concert sauvage, un piston, une flûte et une clarinette mal accordés, les couples tourbillonneront et les quadrilles feront fureur. C’est dans ces bals de village, naïves assemblées, que se révèlent, inattendus, la grâce et 1 entrain au plaisir de ces Lorraines que l’on croyait si graves. Que de galants manèges, d’agaceries, de propos lutins ! Elles rappellent par leur coquetterie les amoureuses de Molière.
Elles aiment les bien disants. Le grand crime à leurs yeux est d’être un lourdaud.
Les plus vieilles du village, un flot de ruban à leur bonnet, ne manqueraient pas de faire un tour au bal et de donner un coup d’œil à la jeunesse. C’est extraordinaire comme les yeux des vieilles Lorraines restent limpides et hardis malgré l’âge. L'habitude du travail rend indulgent aux faiblesses d’autrui. Si quelqu’un vient demain leur conter qu’on a vu, sous les noyers, telle fille partir au bras d’un godelureau, elles répondront avec un sourire plein de finesse : « Il faut garder ses poules ! » ou bien : « C’est le péché que le bon Dieu pardonne le plus facilement! » ou encore : « Les hommes, voyez-vous, il faut leur passer trois caprices, et puis, les pauvres, ils sont si faibles et les drôlesses savent si bien les prendre ! »
Mais demain tous, en habits de deuil, assisteront à l’office des morts et porteront des fleurs au cimetière. Tel est l’usage lorrain. Chaque fête patronale s’accompagne d’une messe funèbre. Les parents, les amis, la famille réunie donneront, au milieu des réjouissances, une pensée aux défunts et l’on quittera, pour une matinée, les couleurs de la fête. Signe de vieille civilisation : les tombes ne sont pas oubliées. Dans la fièvre du plaisir on songe à ceux qui ne rient plus. Une idée grave domine les repas, la valse et les baisers et, comme tous les amis, ce jour-là, jour de réconciliation et de tendresse, se tendent la main, on accorde un souvenir, on rend un culte aux morts qui nous ont fait ce que nous sommes.