‹ La blessure mal ferméeChapitre 11 sur 31 · UN POÈTE DE LA SEILLE · texte numérisé non relu

UN POÈTE DE LA SEILLE

Un jeune poète habitait sur les rives de la Seille un vieux château dont la terrasse domine le pays annexé, les côtes de Delme et de Tincry, la ferme de Rainebois, la forêt de Chambrey et les vapeurs lointaines cjui bleuissent la ligne d’horizon du côté des Etangs. Une longue habitude, qu’il tenait de famille, de vivre en contact avec la terre et les paysans lorrains lui permettait de découvrir, au fil de ses promenades, les particularités et les finesses d’un pays dont il connaissait tous les chemins. De retour dans sa petite chambre de malade, il notait les émotions de la journée. La nuit douce avec l’odeur des roses, entrait par la fenêtre à pas de velours et le surprenait, rythmant sur la page blanche l’écho profond qu’il entendait résonner dans son âme. Ainsi jaillirent, comme les nocturnes de Chopin et comme eux tendres et mélancoliques, les vers d’Alexandre de Metz-Noblat, tout imprégnés des grâces et des vertus lorraines. Il venait à peine d’y mettre la dernière main, quand la mort, visiteuse qu’il attendait depuis longtemps, le terrassa, un an juste après que Charles Guérin, son cousin, nous avait quittés. Si le cri d’un mourant est toujours pathétique, celui-ci nous étreint davantage puisqu’il s’agit de l’un des nôtres, enlevé en pleine jeunesse, en plein talent, au moment où la Lorraine, cette déesse aux Ion ers voiles soulevait en sa faveur un pli de son manteau et lui découvrait lentement son visage.

La Lorraine est un pays traditionnel où la noblesse, malgré la Révolution, n’a point perdu toute autorité morale, tout prestige. Les seigneurs n’ont pas déserté les terres patrimoniales. Ils demeurent attachés au sol par les mille liens de la propriété. Un gentilhomme qui possède un château au pays annexé renonce difficilement au plaisir de l’habiter durant la belle saison. Après la guerre la position des châtelains français fut très délicate : il s’en sont tirés à force de prudence et de diplomatie, ils ont désarmé par leur bonne grâce l’administration allemande et, comme ils ne font pas du tout de politique, on les tolère dans leurs vieux parcs dont ils semblent à plaisir laisser croître le feuillage, comme pour abriter mieux leurs souvenirs et leurs regrets.

Une longue avenue de tilleuls à quatre rangées d’arbres conduit au château dissimulé dans la verdure, dans de sombres retraites propices à la méditation. Ces châteaux de Lorraine ont gardé leur aspect féodal, tours du moyen âge et fossés profonds, donjon, cour intérieure, vieille salle de gardes aux pilastres massifs, quelque chapelle gothique d’un style sobre et guerrier, les créneaux, les meurtrières et les couleuvrines qui ont repoussé l’assaut des Suédois ou soutenu des sièges contre les Impériaux. Là, dans ce cadre austère, entre des murs vêtus de lierre dont la solidité n’est plus de notre âge, habitent de vieilles familles militaires, soldats de père en fils, lignée de braves. La propriété de famille sert de refuge aux jeunes ménages durant les lunes de miel, de retraite aux officiers quand l’âge est venu pour eux de s’intéresser aux sociétés d’agriculture et d’écrire leurs mémoires.

Une cloche sonne le dîner. Le son du cor atténué arrive à

travers les branchages. Bien souvent la journée se passe sans que le village soit autrement averti de cette vie aristocratique et mystérieuse qui se passe derrière les grilles. Le paysan lorrain garde avec son seigneur les distances respectueuses d’autrefois. Il se moquera bien quelquefois de ses travers, de sa perruque et de ses bottes, mais c’est une sécurité pour lui et un honneur de sentir que ses chefs naturels ne l’ont pas abandonné. Une aimable familiarité, des liens affectueux unissent les maîtres et les fermiers. Aucune arrogance chez ces vrais nobles. Le régiment les a trop façonnés au contact des hommes et le pays salue toujours en eux ses capitaines.

Personne n’a mieux qu’Alexandre de Metz-Noblat senti le charme de cette vie de château, ses élégances, ses histoires romanesques que racontent les murailles, les tapisseries et les cheminées, la beauté sombre et secrète du parc aux allées amoureuses, la poésie des soirs de chasse, le parterre de roses greffé par un vieil oncle, la bergère préférée d’une aïeule et la vieille tour de guet, débris glorieux, dont l’escalier en vis conduit à des réduits poudreux, où sont entassés des titres, des papiers de famille, les parchemins, les livres de raison, les épées, les croix et les boulets, arsenal de souvenirs que fouillera un jour la main brûlante d’un malade cherchant dans les archives de sa race un dérivatif à son inaction.

De cette noble vie lorraine, un peu spéciale et qu’il connaissait si bien, de Metz-Noblat avait senti le principal attrait, la délicatesse des mœurs, l’aristocratie du langage, les goûts fiers, le respect de soi-même, la suprême élégance. Les petits contes qu’il donnait à T Austrasie sont des modèles de distinction et de finesse. Ecrits dans une langue voilée, pleine de notes rares et suaves, d’accords sourds et vibrants, ils évoquent la mélancolie, la pensive beauté d’un monde qui disparaîtra. Quand le dernier gentilhomme lorrain, avec son orgueil et son

So

entêtement, mais aussi avec sa grandeur, ses hautes manières et sa rudesse, sera couché dans le cercueil, quand il n’y aura plus de châteaux en Lorraine, de ces mystérieux puits d’ombre et de silence où linfluence magique de la race et de la tradition, de temps en temps, se plaît à former un poète, une nature tendre et douloureuse, quand la Lorraine, ayant rasé tous ses manoirs, oubliera son histoire, les contes exquis d’Alexandre de Metz-Noblat resteront le miroir du passé, on y cherchera le reflet de l’ancienne chevalerie et de la courtoisie lorraine, l’écho lointain du cor de Charlemagne et le soupir de la belle Aude.

Soir béni, soir pensif, ami tranquille et tendre,

Compagnon préféré de mon esprit rêveur...

Cette prédilection pour les nocturnes, ce goût passionné pour la musique de Chopin auraient dû nous faire réfléchir. Avez-vous vu tomber la nuit en Lorraine?

De grands vols de corbeaux parcourent le ciel avec des cris d’effroi et tournoient longtemps avant de se coucher sur la partie la plus sombre du bois. A peine le soleil est-il disparu derrière les collines, que la vallée se refroidit, un souffle agite les branches de hêtres et la fourrure épaisse des sapins où les chouettes, plaintives, commencent à claquerdes ailes. La brume se lève. Le fond des prairies se peuple de fantômes. Dans le lointain les petits vachers, que l’approche de la nuit glace d’épouvante, se hèlent par-dessus les champs. Les bêtes rentrent tout doucement, en tondant au passage les fleurs des fossés : on entend dans les chemins creux un piétinement sourd, un bruit d’herbe mâchée et la trompe du berger. Ou bien c’est une herse qui grince et agace les oreilles comme la scie d’un limeur. Dans les champs de pommes de terre, des colonnes de fumée

blanche montent, silencieuses, odorantes, et le vent pousse ces fumées vers le bois. Le bois! ce monde obscur où l’arrivée de la nuit, avec ses chuchotements infinis, ses grands silences, a de quoi troubler le passant qui se hâte, de peur de rencontrer, au détour d’un sentier, l’homme barbu ou le loup blanc. Dans les prés, les colchiques d’automne se recueillent et se ferment, craignant la fraîcheur de la nuit. Les trois coups de l’Angelus sonnent. Chaque maison tire ses volets percés d’un cœur et, tandis que les laboureurs fatigués s’endorment, les bras brisés, une blonde à sa fenêtre respire l’odeur d’un pot de ravenelle et regarde monter, sur la lisière du bois, dans le pâle troupeau des nuages, un léger croissant de lune, fin comme une bague de fiançailles.

Calme absolu, silence, ombres, fraîcheur, mystère...

Un homme veille et prête l’oreille, il écoute marcher la nuit, il entend la respiration, l’haleine de son pays natal et les rêves qui l’agitent durant son sommeil. Il en tire de magnifiques harmonies. Mais ce penchant vers l’ombre et ce fond de mélancolie étaient l’indice du mal qui minait notre ami. Le caractère de son talent, secret, méditatif, délicieusement intime, révélait le germe fatal. De Metz-Noblat nous donnait, tout jeune, la mesure complète de son âme, car il était averti de sa fin prochaine et il attendait tranquillement la mort en soldat.

Dormez, cher et charmant poète, dans un cimetière de Lorraine, selon votre désir. Que des femmes pieuses, des cœurs qui se souviennent disent en passant une prière pour vous. Que le son des cloches de village que vous aimiez parvienne jusqu’à votre tombe, que la rumeur de la forêt celtique et le parfum des mirabelles enchantent votre solitude.

Vous aviez fait courageusement le sacrifice de votre vie et

cet obscur stoïcisme avait eu pour effet de vous ouvrir les yeux sur les beautés de l’univers que vous alliez quitter.

Cette joie de vivre que tant de vivants ignorent, vous, sur le point de mourir, vous la sentiez profondément. Vos contes et vos poèmes ont la fraîcheur de nos fontaines, la grâce de nos jeunes bouleaux. Vous nous cueilliez des brassées de fleurs et nous reconnaissions dans vos beaux vers limpides la couleur de nos coquelicots, de nos bleuets, de nos muguets et de nos roses.

N’ayant pu servir la Lorraine de votre épée, du moins vous vouliez, fils soumis, amoureux fervent, employer à sa louange tout le talent que le ciel vous avait octroyé. Et déjà nous pensions tenir le chantre attendu, celui qui, selon l’expression de Maurice Barrés, « fera sonner la lyre ». Chant suprême, hélas ! adieu d’un mourant. Le lutteur ne s’exalte que lorsqu’il sent que tout est perdu.

Son orgueil se redresse, ô mort! et face à face,

D’un triste et fier sourire, accueille ta menace.

Entrez dans la chapelle ardente, sous la flamme des cierges que nous allumerons sans trêve pour ceux qui relèvent notre courage et notre espoir. Vous étiez de ceux-là. Vous immortalisiez dans votre art les plus belles vertus de l’Est, l’esprit de désintéressement et de sacrifice, et votre mort est un exemple. Si vous croisez au paradis, dans une allée de peupliers, le maréchal Fabert, songeur et soucieux, méditant sur les vaines querelles qui divisent les Français, il vous donnera l’accolade, car vous êtes bien tous deux de la même race, purs servants de l’honneur et soldats du devoir, et vous cachiez, de Metz- Noblat, sous une armure de mots intrépides et fiers, un grand cœur généreux qui ne battait que pour votre pays.

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