‹ La blessure mal ferméeChapitre 15 sur 31 · PREMIER VILLAGE ALSACIEN · texte numérisé non relu

PREMIER VILLAGE ALSACIEN

J’habite en ung doulcet logis Byen basty de vièles années,

Desfendu aux chauldes journées De jardin garny de blancs lys.

(Manuscrit tie l'abbaye de Senones )

Premier village alsacien, comme tu fais battre le cœur! Il pleut. Qu’importe! Les Vosges se font maussades, elles déchaînent sur la plaine des légions de nuées. A travers un voile humide, le petit village alsacien sourit quand même. Il nous montre d’un air accueillant ses maisons peintes à la chaux où les grosses poutres de la charpente forment des croix de Saint- André, ses pignons aigus, ses toits hauts et profonds où s’accumulent pour l’hiver les mille ressources d’un pays plantureux, ses escaliers de bois sculpté noircis par les années, sa fontaine où s’épanche dans des auges de pierre, tombes mérovingiennes, une onde de cristal, sa vieille église couronnée d’un nid de cigognes, ses treilles, ses jardins, dômes de feuilles de vigne que l’automne éclaircit, ses glycines et ses roses grimpantes qui montent jusqu’au toit.

Par les carreaux étroits, de vieux visages où la sagesse de la vie est inscrite en plis volontaires enveloppent d’un long regard curieux celui qui passe. Les enfants, bien éveillés, se plantent devant lui, les mains derrière le dos, pour mieux considérer son étrangeté. Des femmes échangent quelques paroles joviales avec l’accent doux et traînant d’Alsace, l’accent qui pèse sur les mots comme la cognée du bûcheron. Quelques patriarches en bonnet de laine secouent leur longue mèche d’un

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air grave. Un troupeau d’oies jacasse. Un char rustique, traîné par deux bœufs, descend vers les prairies. On raccommode dans les grandes cours les foudres de l’an dernier, les cuves dont les bois ont joué.

Bonne vie calme et tranquille, où tous les foyers, déjà tiédis par la chaleur du poêle, se préparent à braver l’hiver, logis propres et bien cirés, assiettes qui miroitent au mur, fauteuils et chaises vénérables, usés par les ancêtres, tout respire ici l’honnêteté, la simplicité d’anciennes mœurs. Ainsi l’Alsace, fidèle à ses coutumes, forte et antique contrée marquée d’un signe particulier, reste violemment attachée à ses curieux usages et, pour rien au monde, ne voudrait changer sa façon de vivre.

Nous sommes logés à Saverne dans un hôtel allemand. Il faut parler aux garçons haut et dur, pour être servi. Quel agrément! Où sont nos accortes servantes de Metz qui posent les plats sur la table avec douceur, sourient quand on leur parle et font leur métier de bonne grâce. Tout est maussade dans cette auberge allemande. Les officiers, sanglés dans leurs tuniques bleues, rendent la pièce ennuyeuse et leurs gros rires n’arrivent pas à y verser de la gaieté. Ils lisent des journaux pangermanistes. Aux autres tables, on parle à voix basse, le nez dans les assiettes. L’arrivée de quatre Français qui commencent aussitôt un vif entretien cause naturellement un grand scandale. Le front olympien des officiers se fronce, les fonctionnaires nous regardent de travers. Comme la cuisine est mauvaise, nous réclamons du dessert; on nous apporte quatre petites poires maladives. Le garçon qui nous sert change de bottines et de vêtements dans le salon où l’on écrit. Quelle inélégance et quelle tristesse !

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