‹ La blessure mal ferméeChapitre 16 sur 31 · WISSEMBOURG · texte numérisé non relu

WISSEMBOURG

Le malheur retrempe les cœurs généreux.

Théophile Gautier.

Wissembourg est une charmante ville qui, malgré son histoire, garde un air souriant. Ses vieilles tuiles, brûlées par les obus, ses maisons ornementées où la Renaissance alsacienne a développé sa fantaisie, abritèrent toujours des cœurs français. Le plus grand plaisir que puisse s’offrir un habitant aisé de Wissembourg, c’est de venir à Paris et il n’y manque guère une fois l’an. Quand un Wissembourgeois passe la frontière voisine du Palatinat, il dit : je vais en Allemagne. A Wissembourg l’air est vif et salubre ; les vieux soldats de Malakoff, encore verts et solides, n’éprouvent aucune envie de mourir. Nous avons rencontré un vieillard de quatre-vingtdix-huit ans, abreuvé de coups pendant la guerre et qui en est réchappé parce que l’Alsace, grâce à Dieu, a le coffre solide et que ses colosses ne se laissent pas abattre par quelques tribulations ni périr de tristesse.

Le caractère de la lutte, de la résistance est tout différent en Alsace de ce qu'il est en Lorraine. Réservé, poli, fier et modeste, le Lorrain ne tronde pas l’autorité en face. Aussi règne-t-il sur Metz comme une terreur policière. Chacun se surveille et craint de desserrer les dents dans les lieux publics. Le Lorrain

souffre dans sa délicatesse et se tait. En Alsace c’est autre chose. L’Alsacien connaît les Schwob de longue date, il a toujours eu affaire à eux, il sait comme il faut se conduire avec eux, il connaît le défaut de la cuirasse. Quand on a un ennemi, dit l'Alsacien, il faut aller le prendre au collet. Ici la lutte, plus directe, est menée avec plus de maîtrise et d’autorité. L’Alsacien s’expose aux coups et il les rend. Contre les Allemands il forge des railleries formidables, toute une campagne de rire et de gaieté sous laquelle ceux-ci demeurent accablés. Circulez dans les rues de Wissembourg ou de Colmar. L’indigène y tient toujours le haut du pavé et l’Allemand, campé, inquiet, mal assuré, y ressemble à ces visiteurs que l’on n’a pas invités et qui cherchent autour d’eux un point d’appui, un soutien. Le pays leur échappe.

A Wissembourg, par exemple, il n’existe entre la garnison et les habitants de cette jolie cité aucunes relations. Un colonel rempli de zèle voulut changer tout cela. Il invita la bourgeoisie de la ville à une soirée au cercle des officiers. Personne n’y est venu.

Cette froideur n’a rien d’étonnant quand on songe que Wissembourg, ville de quatre mille habitants, compte cinquantedeux officiers dans l’armée française, dont huit généraux. Voilà ce dont on est fier.

A deux pas de l’ancienne frontière et du Palatinat bavarois, les habitants s’abordent en français. On se passe de main en en main, avec des clignements d’yeux significatifs, le dernier numéro du Dur s Elsass de Zislin, ces caricatures qui, d’un bout de l’Alsace à l’autre, déchaînent l’hilarité. Par quelle secrète et incurable espérance ces braves gens sont-ils donc soutenus ? Il ne leur arrive de France aucun encouragement. Seuls, fermes devant le destin, ils luttent désespérément pour demeurer, comme leurs pères, des Français. Les humbles

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cartes postales, reproductions du musée de Versailles, où défilent nos gloires militaires, forment des albums que l’on donne à feuilleter aux enfants. On leur enseigne ce qu’était Wissembourg quand sa belle abbaye, la cour de Stanislas, la bourgeoisie logée dans de charmants hôtels, les remparts, la garnison lui donnaient le ton et le brillant d’une aimable ville de France. On leur apprend les victoires de Turenne, de Villars et de Hoche et l’importance de ces lignes fameuses de Wissembourg qui couvraient l’Alsace, qui furent tant de fois arrosées de sang français. Puis, pour terminer la démonstration, on les mène au Geisberg, calvaire douloureux où les débris de la division Douay furent attaqués et démolis, après une magnifique résistance, quatre mille Français par quatre-vingt mille Allemands. Le monument, inauguré l’an dernier, dresse son coq gaulois et sa Victoire de bronze qui distribue des deux mains des couronnes aux braves. Du sommet de la colline qui surmonte un magnifique horizon on leur explique les phases de la bataille, l’héroïsme des turcos, comment la France a perdu la partie. Une éducation aussi bien conduite portera ses fruits.

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