‹ La blessure mal ferméeChapitre 26 sur 31 · MULHOUSE · texte numérisé non relu

MULHOUSE

Vous avez la force mais vous n'avez pas la générosité.

{ Paroles de Zorn de Bulach à un gouverneur d’Alsace- Lorraine.)

A Mulhouse les hommes vont à leurs affaires, les femmes ont de graves soucis de ménage, les familles sont nombreuses. Une expression sérieuse et concentrée domine les visages. Sur les épaules des passants pèsent de lourdes responsabilités, de grosses industries absorbantes et lucratives. On ne rit que les jours de fête et le soir, la tâche accomplie.

Mulhouse, croit-on généralement, est une ville protestante. Il est vrai que le haut palriciat qui a fait la richesse de la cité appartient à la religion réformée. C’est à Mulhouse que le journal le Temps compte le plus d’abonnés. Exilés de Montbéliard, de Porrentruy, du Wurtemberg, les protestants furent accueillis à bras ouverts par une ville où l’on apprécie les hommes à leur énergie, à leur capacité de travail. Ils ont constitué très vite une caste fermée, en possession de la richesse, douée de cet esprit de suite, de cette volonté tenace que l’on rencontre fréquemment dans les communautés séparées de la foule par des croyances particulières.

Chaque famille forme un petit monde où les individus se connaissent, s’estiment et s’entr’aident. Joies et chagrins sont mis en commun. On délibère à la table de famille sur les déci-

sions graves à prendre. Entre le père et le fils règne cette jolie camaraderie, cette confiance absolue, un des plus beaux ressorts de la vie. Les femmes sont tenues au courant des affaires. Il n’est pas rare, à la mort du chef, de voir sa veuve prendre la direction d’une grande industrie, en attendant que les fils soient en âge de supporter le fardeau. Si l’un fait de mauvaises affaires, des frères, des cousins lui viennent en aide. L’honneur du nom commande des sacrifices auxquels personne ne songe à se dérober.

A côté de ces tribus fermées, la masse des ouvriers est catholique ou socialiste ; ils ont l’une ou l’autre foi, mais ils en ont une, car en Alsace nul ne peut s’en passer. C’est à Mulhouse que les socialistes organisent de grands cortèges au son du clairon et leurs candidats sont élus en rappelant les victoires de la Révolution.

Mulhouse a la foi au travail. Les fils fins de filatures, les toiles imprimées, les charmantes mousselines de couleur aux grands dessins décoratifs sortent des ateliers mulhousiens. Un peuple de dessinateurs vit à l’ombre de ces grands métiers. Mulhouse a des écoles d’art industriel renommées. Ingénieux, opiniâtre, d’un tempérament violent et colérique, le Mulhousien veut réussir, il veut arracher à la fortune son bandeau. Combien en a-t-on vus qui sont partis sans un liard, une paire de chaussures au bout de leur bâton, et se sont enrichis à force d’application, de sérieux et parce qu’ils sont doués d’un rare esprit d’ordre et de méthode, du génie de l’invention et du perfectionnement mécanique! Avec quelle intrépidité, après la guerre, quittant les ruines de leur foyer, ils ont transporté leur industrie à Troyes, à Reims, à Châlons, à Paris, à Nancy surtout dont ils ont décuplé l’importance ! Quelle bravoure ! Quelle confiance dans la vie ! Comme ils finissent toujours par s’implanter et par triompher du mauvais sort!

Dans les vieilles rues enfumées du vieux Mulhouse il fait bon se promener le soir, quand le jour baisse, quand les étalages s’animent, attirant une foule enjouée. Marchands de victuailles, modistes, bijoutiers, fourreurs, bottiers, gantiers rivalisent de lumièresetd’appâts, et les ouvrières, sortant de la fabrique, s’arrêtent, échangent des coups de coude et des propos ébouriffés. La rue est gaie, vivante. Des commissionnaires se tiennent à l’angle des maisons. Ils portent la casquette française avec une bande de velours rouge. Ce sont des loustics bien amusants.

Le goût des arts s’est répandu à Mulhouse. Sans aller jusqu’à prétendre avec le professeur Knatchke, le type immortel du pédant allemand créé parHansi, que c’est une ville italienne parce qu’elle possède des arcades et des fontaines, il faut reconnaître que l’école moderne alsacienne se juge bien à Mulhouse. C’est là, dans ce cadre qui leur convient, qu’il faut voir les Ilenner. Ilenner fut le peintre de la riche bourgeoisie mulhousienne dont il sut rendre le caractère hardi et plébéien. Les nudités d’Henner, nacrées, décentes sur leurs velours corrects, sont faites pour orner le salon d’un filateur. Ceci soit dit sans malice, car Henner est un admirable connaisseur du clair-obscur et peu de gens depuis le Corrège et Proudhon surent rendre comme lui la chair lumineuse. On dit que de fières beautés mulhousiennes ont daigné poser devant lui. Heureuses les villes qui possèdent de pareils trésors.

Beaucoup de tableaux patriotiques rappellent la guerre, les souffrances de l’annexion. Une toile célèbre représente le

départ d’une famille alsacienne ayant opté pour la France. Elle est médiocre et cependant elle attendrit. Ces vieux Alsaciens, avec leur grand chapeau, leurs culottes courtes, debout sur le pas de leur porte et regardant passer, avec de grosses larmes, ceux qui s’en vont; la séparation déchirante; le courage du garçon qui pousse ses chevaux droit devant lui, à Dieu va! se disant qu’après tout la patrie n’est pas loin, où il trouvera un bout de terre et un morceau de ciel pour y refaire son existence, tous ces détails n’ont pas vieilli. Il faut exalter l’énergie de ceux qui sont restés, il faut surtout aller les voir. Mais n’oublions pas la force d’àme de ceux qui sont partis, qui ont tout abandonné, dans une crise de douleur, et se sont rejetés, comme des cigognes blessées, vers la patrie qui s’éloignait d’eux. Eux aussi ont maintenu à leur manière la tradition alsacienne. Aux Parisiens légers qui s’étonnaient de leurs vieilles armoires cirées, de leur Vierge strasbourgeoise, de leurs assiettes à fleurs, de leurs pots de grès, de leurs étains, de tout ce luxe intime et patriarcal qu’ils transportaient avec leurs pénates, ils ont appris à aimer l’Alsace, à discerner sa finesse, à respecter sa grandeur.

Il y a au musée de Mulhouse un Gustave Doré bien émouvant. On y voit, sous un jour triste, le long d’un mur de quartier pauvre, un déménagement précipité de soldats éclopés, de femmes en haillons, d’enfants amaigris, des charrettes où l’on traîne des blessés, une fuite sous les obus. Cela est intitulé : la Rue Campagne-Première. C’est un souvenir du siège. L’artiste alsacien, ce jour-là, avait vu juste, car il est un point où Paris et l’Alsace se rencontrent, c’est dans le goût de la résistance. Poussé au désespoir, comme il l’était pendant le siège, le Parisien est capable de grands sacrifices. Paris, après Strasbourg et Belfort, est la ville française qui se soit le mieux défendue en 1870.

Mais toutes ces toiles valent-elles, pour l'évocation d’une époque, cette délicieuse robe Empire, miracle de goût et de simplicité, blanche mousseline tombant à plis droits, ceinture vert et or, telle qu’on imagine une beauté mulhousienne à l’un de ces bals où brillaient les généraux dont l’Alsace était fière?

Quelle époque inouïe, quel souffle d’épopée traversait alors ce pays, d’ordinaire pacifique et tout à son travail ! Un cœur battait sous la petite robe blanche, pour quel galant hussard, quel preneur de villes? La robe esta peine chiffonnée. La beauté des femmes passait comme un éclair dans la vie des héros. La gloire les appelait, ils volaient vers d’autres bals, ceux où chante la poudre. A ceux-là l’Alsace était toujours invitée.

Du beau musée de Mulhouse il faut surtout retenir la chambre des costumes, des bonnets et des bijoux. C’est là que l’on voit quel luxe, quelle opulence ont régné dans cette ville laborieuse. Les bonnets pailletés d’or, brodés de perles, ne se portent plus. Comme une mariée devait être jolie sous ce capuchon vermeil! On suivait alors les modes italiennes. Venise et la Lombardie donnaient le ton.

Quelle était donc cette jeune Mulhousienne qui traversait d’un pas si décidé les rues noires de sa ville natale ? A quelle illustre tribu appartenait-elle? A quel foyer bourgeois, patricien, avait-elle puisé sa grâce conquérante ? Comme elle allait, quelle vivacité, quel entrain ! En même temps quelle douce réserve, quelle charmante distinction ! Je suis bien sûr que ce sont ses aïeux que j 'ai rencontrés au musée de Mulhouse en perruques et en justaucorps et que sa grand’mère a dansé devant l’Empereur en robe d’indienne ou de mousseline. Un si joli visage doit avoir de lointaines origines.

Ces vieilles familles nous expliquent toute la prospérité de

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