COLMAR
Français ne puis, Allemand ne daigne, Alsacien suis.
II existe en Alsace une ville qui n’est pas grande, mais qui fait beaucoup parler d’elle. Ses bourgeois ne sont pas les plus riches de la contrée. Elle n’a ni l’ampleur de Strasbourg, ni les métiers de Mulhouse. C’est une petite ville tranquille et confortable, assise au bord d’une rivière où les lavandières se tiennent comme au vieux temps, agenouillées côte à côte et mêlant aux coups de battoir quelques bons coups de langue. Elle possède des monuments qui attirent l’étranger. Tous les voyageurs s’y arrêtent, sûrs d’y trouver un musée, des toiles extraordinaires que l’on ne voit que là et une quantité de maisons du moyen âge ou de la Renaissance, toutes originales, parce qu’elles ont été bâties avec amour pour la commodité et la joie de leur propriétaire, et non pour étonner les passants qui, d’ailleurs, ne s’étonnent de rien ; car cette vieille ville a une fort belle histoire et, chose curieuse, ses habitants la connaissent et ils en sont fiers. Les bourgeois de la cité sont fort poi s et prévenants dans leurs manières. Ils ont pour la plupart un grand air de réserve et de distinction naturelle et il est aisé de deviner que la présence continue de magistrats dans cette ville de cour et de judicature a retenti sur eux en leur donnant des façons civiles et parle-
mentaires. Cependant qui écouterait attentivement leur conversation serait surpris de son tour vif et plaisant. Les jeunes filles ont un air mutin qui leur sied à ravir. Bref, tout est agréable à dévisager dans cette vieille cité, chère à tous ses enfants, même à ceux qui l’ont abandonnée et qui, du fond de leur exil, rêvent d’y rentrer finir leurs jours.
Il y a dans le caractère colmarien un mélange singulier de réalisme et de finesse spirituelle. Ils aiment la bonne chère mais à la condition qu’elle soit assaisonnée de fins propos. Ils aiment le théâtre, et leur théâtre est charmant, décoré de boiseries blanches du dix-huitième siècle, orné des bustes de Racine et de Molière, en pleine harmonie avec les pièces françaises que l’on y joue. Mais ils aiment aussi leurs réunions de famille, l’intimité de leurs foyers et des causeries où l’on se comprend à demi mot. Ils aiment la brasserie bruyante où l’on coudoie tout le monde, même des Allemands, mais ils veulent y avoir leur table à part, dans un coin retiré, d’où ils observent le spectacle et s’en divertissent. Ils aiment une simplicité pleine de bonhomie, mais ils détestent la vulgarité; avec leur air nonchalant, ils connaissent parfaitement le code de la politesse et leur sans-façon n’est qu’une manière originale d’affirmer leur indépendance. Au fond, tout bourgeois de Colmar est fier de l’être, et, s’il surgit tant de conflits et de malentendus dans les cours du lycée entre écoliers et professeurs, c’est que les éducateurs prussiens ont négligé d’étudier l’histoire des villes libres d’Alsace : ils y auraient vu les efforts séculaires d’un peuple qui n’a jamais aimé obéir à personne, mais qui ne marchande pas son affection à ceux qui lui marquent l’estime et les égards qui lui sont dus.
Nous sommes arrivés le soir à Colmar. Les soldats libérés,
la classe, circulaient en chantant, tenant en main une canne ornée de rubans multicolores, et une gourde peinturlurée aux couleurs de leur régiment. Beaucoup avaient arboré la cocarde alsacienne : blanc et rouge. Sur le sol les enfants écrivaient avec des cendres : « Parole : lleiinat ! » ce qui veut dire : « Le mot d’ordre aujourd’hui est : retour au foyer ! » Quelle joie dans tous les yeux ! On régale les revenants, on leur fait fête. Demain l’Alsace' les reprendra, comme elle façonne tous ceux qui l’habitent, terre puissante et modeleuse de races.
Il existe à Colmar des familles allemandes à ce point francisées que les enfants, à la maison, ne parlent plus que le français, les jeunes filles s’habillent à la française et tous suivent la foule alsacienne, qui, chaque année, au 14 juillet, vient à Belfort acclamer l’armée française. Ceux-là sont assimilés : il y a sans doute une quarantaine d’années qu’ils habitent le pays. La terre a opéré son miracle.
Une fête de charité réunit le soir, dans les jardins de l’Esplanade, des Alsaciens et des Allemands. La municipalité de Colmar tente un essai de conciliation. Les officiers sont venus en assez grand nombre, ils occupent les tables du buffet; de jeunes Alsaciennes s’approchent avec circonspection ; elles sont déguisées en bouquetières, avec des fichus Marie-Antoinette qui rappellent les temps glorieux de la Révolution, l’époque où Colmar fournissait 17000 hommes aux armées du Rhin, où les femmes d’Alsace labouraient la terre, pendant que les vieux montaient la garde sur les remparts, tous les hommes valides étant aux armées. Mais ce charme conquérant dont les jolies Colmariennes ont hérité n’est pas pour les Prussiens et ceux-ci le sentent bien. Dans leur attitude raide et hautaine on devine la crainte d’être rabroués. Un orchestre militaire joue des valses enlraînantes. Qu’attendent-ils pour
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inviter ces demoiselles et les faire danser? Leur consentement. Ils ont peur d’un relus. Aussi la fête est glaciale.
Mais voici qu’un officier de dragons, plus entreprenant, plus gai que ses compagnons, avise le caricaturiste llansi dont la taille gigantesque est visible de loin, comme la flèche de Strasbourg. Il se fait présenter à l’artiste alsacien, à celui qui s’est tant moqué de ses compatriotes. Ils échangent même une vigoureuse poignée de main. Les autres lieutenants semblent juger d'un œil sévère ces effusions insolites et bientôt ils quittent rageusement la table, furieux de sentir qu’ils ne sont pas les rois de la fête.
Colmar donne l’impression d’une ville où les Alsaciens, en plus grand nombre, ayant gardé leurs chefs, jouissent d’une grande liberté de mouvements. A Metz on résiste par la souffrance, la piété tenace, l’entêtement de la douleur ; à Wissembourg on tient tête hardiment, avec une énergie farouche, mais à Colmar l’âme de la résistance est encore plus alerte, plus maîtresse d’elle-même : c’est par de bons mots, des moqueries mordantes que le Colmarien prouve sa sérénité et sa supériorité sur le vainqueur.
Le plus grand des rieurs me disait ce soir-là : « On s’étonne parfois de notre animosité contre eux. Mais sait-on tout ce que nous avons souffert dans notre enfance, au lycée? Quel bon souvenir pouvons-nous garder d’eux? On nous oblige à renier tout ce que nous aimons. On nous défend de parler le français en récréation, en promenade. Si nous avons le dessus dans les batailles, les maîtres savent toujours nous faire expier la victoire par des punitions, des privations de sortie. Et vous voulez que des enfants, élevés sous une règle aussi rigoureuse, méprisés, battus, soient par dessus le marché reconnaissants à ceux qui essayent de déformer leur intelligence et de leur gâter le cœur. Allons donc ! Toute la jeunesse de Colmar, élevée
comme moi dans un lycée allemand, en est sortie écœurée de leurs méthodes d’éducation. A Colmar, ville lettrée, nous avons eu pendant longtemps un collège de Jésuites, nous avons eu l’Académie Pfefïel, ce poète directeur d’une école militaire où toute la noblesse rhénane, wurtembergeoise, badoise, venait terminer son éducation. Le lycée de Colmar était, avant la guerre, renommé pour ses bonnes études. Aussi, quand nous voyons le peu que nous savons maintenant, après plusieurs années passées dans leurs classes allemandes, nous pleurons de rage, nous sentons que nous faisons fausse route, et qu’en nous privant de la culture française, on nous mutile l’esprit, on nous estropie moralement. Voilà pourquoi nous avons la dent dure.
«En classe, savez-vous ce qu’un professeur allemand nous disait?. . . « Les Alsaciens-Lorrains devraient habiter la campagne « et nous, les villes ». Telle était la solution élégante qu’il avait trouvée de la question d’Alsace -Lorraine. Comment voulez-vous que l’on s’entende avec de pareils cuistres ? »
Au porche de Saint-Martin, qui est la grande, la vieille église de Colmar, celle dont la tour égrène sur les toits familiaux les heures lentes et laborieuses, on voit, sculpté dans la pierre, l’un des nombreux miracles de saint Nicolas. C’est le miracle de Bari. Un pauvre marchand avait trois filles, pleines de vertus, mais sans dot, comme il arrive aux Italiennes de la Pouille et de la Calabre. Le bon saint Nicolas apparaît à la fenêtre et passe aux trois filles endormies des sacs d éçus. Plus loin on voit les trois jeunes filles en costume de voyage, avec leurs sacs et leurs bâtons, qui cheminent sur la grand’route à la recherche d’un mari. Quel chemin ont-elles pris? Chemin des Vosges ou chemin du Rhin, route d’Allemagne ou route de France. Je suis bien sûr que c’est la dernière.
On peut admirer au musée de Colmar les monstrueuses et magnifiques toiles du maître Grunewald où l’on voit des vierges et des anges d’une candeur inouïe à côté de diables couverts de plaies, d’ulcères et de lèpre. Nul n’a su rendre le vice plus répugnant et plus d’accord avec la parole de saint Louis sur le péché, lèpre de l’âme. Ces démons boursouflés qui tourmentent saint Antoine sont vraiment hideux. Quel génie âpre et réaliste avait donc Grunewald pour sonder avec tant de crudité les ignominies du corps humain?
L’attrait de ces toiles dramatiques augmente si l’on songe qu elles furent exécutées à l’hôpital d’Isenheim, où l’on soignait la lèpre. C’est sur la commande des Antonites et du prieur, un Italien, que Grunewald se mit au travail. Avec une exactitude toute médicale il ne nous épargne aucun détail, aucun abcès. Le corps blême, verdâtre et tuméfié du Christ en croix imite, paraît-il, les stigmates de la lèpre. Les mains crispées, les pieds déformés du Rédempteur devaient, dans l’esprit religieux du moyen âge, adoucir les tourments de ces misérables qui assistaient à l’écroulement de leurs membres.
Que faut-il admirer le plus? L’artiste, qui de tant de laideurs sut tirer un chef-d’œuvre, ou l’admirahle foi chrétienne, infiniment miséricordieuse, qui donnait à des malades, abandonnés de tous, des serviteurs et d’aussi merveilleuses consolations.
Le coloris de Grunewald est délicieux et fait songer aux tons dégradés de nos tapisseries de Reims. Ses blondes auréoles, la lumière d’or dont il baigne les visages divins, ses teintes exquises, admirablement fondues, les bleus et les roses qu’il excelle à mêler sur le manteau de la Vierge et les ailes des anges, l’atmosphère mystique dont il enveloppe ses personnages
devaient impressionner un couvent qui n’avait sous les yeux que le spectacle de la douleur et des misères humaines. Ces fleurs, ces rochers, ces grottes où voltige un air hleu, transparent, ces horizons lombards que le prieur avait peut-être exigés, paradis de lumière, de douceur et de délicatesse, devaient enchanter les lépreux. C’est ainsi qu’ils entrevoyaient la terre promise et la fin de leurs maux. Et s’ils voulaient se divertir, la figure bestiale des diables leur montrait plus laids qu’eux. Ainsi l’imagination débordante, cocasse et saugrenue du peintre n’était peut-être qu’un moyen de faire la charité à de pauvres souffrants et de les ravir en extase en leur faisant oublier leur propre déchéance.
Mais dans cette peinture atroce on peut encore voir bien d’autres choses. Ce Christ livide, flagellé, ces plaies saignantes, ce grand corps moribond, cette tête lamentable sous la couronne d’épines, c’est l’image d’une grande douleur, d’une grande laideur et d’un sublime caché. L’Alsacien ne s’enthousiasme que pour une beauté qui s’immole et se sacrifie. Amoureux de grandeur morale, il discerne dans la vulgarité de la vie courante l’étincelle héroïque qui tout à coup rehausse une existence. Qu’importe que ce Christ soit affreux, pénible à regarder. Plus la souffrance l’abaisse, plus sa divinité éclate.
Jllurn oportet crescere, me autem mintti , il faut que Celui-ci grandisse et que je m’humilie, dit un maigre saint Jean-Baptiste qui désigne de l’index le divin supplicié. Quelle belle devise alsacienne! Servir, donner son énergie, avec l’abnégation du soldat, fier de collaborer à une grande œuvre, c’est une règle de vie presque absolue en Alsace. Il n’est pas de bourgeois qui ne sacrifie une parcelle de son bien-être à des idées plus hautes que lui. C’est la noblesse de ce vieux pays. Les cœurs n’y sont pas amollis. On y préfère l’honneur à des avantages immédiats.
Les toiles de Grunewald nous émeuvent encore comme un
beau cri d’amour et de foi. Jamais peintre n’a compati avec plus de ferveur à l’agonie du Calvaire et l’on croirait entendre, avec cette Marie-Madeleine qui se pâme, blessée au cœur, la plainte déchirante de l’Alsace, le chant de ses longues misères.