‹ La blessure mal ferméeChapitre 30 sur 31 · SAINTE-ODILE · texte numérisé non relu

SAINTE-ODILE

On s’étonne que les moines, les couvents choisissent de beaux endroits où rêver : c’est qu’il faut d’abord un arrêt dans la vie.

Charles Démangé.

Au mont Sainte-Odile l’Alsace vient prier. Je ne sais rien de plus émouvant que l’arrivée de ces bandes de pèlerins, modestes voyageurs, partis de quelque village de la plaine, qui montent le matin, à travers les nuées flottantes, jusqu’au sommet d’où ils découvrent un large morceau de la patrie. Les femmes, qu’un sacristain conduit à la chapelle des Larmes, s’agenouillent sur l’empreinte des genoux de sainte Odile. Elles s’attendrissent où la sainte a si souvent pleuré devant le tombeau de ses parents. Le paysage immuable des Vosges, les sapins et les pins qui, en automne, mêlent leur verdure éternelle aux teintes bronzées, cuivrées, mourantes des chênes et des châtaigniers, l’abîme toujours voilé de bleu réveille chez tout bon Alsacien des émotions primitives et délicieuses. Sur ces pierres que la sainte a touchées, il retrouve la foi de l’Alsace, la confiance, l’espoir impérissable. Les villes d’Alsace ont de riches sanctuaires, des églises du moyen âge où l’âme pourrait aussi bien se recueillir. Mais sur cet étroit plateau tant de souvenirs se pressent, plus anciens même que la chapelle, tant de résistances se sont réfugiées quand la montagne servait d’abri aux Celtes, de camp aux Gallo-Romains, de piédestal aux

seigneurs, d'oratoire aux abbesses, que toute l’histoire de l’Alsace vibre obscurément à l’oreille du pèlerin et donne à sa prière un accent plus intime et plus persuasif.

Le site est tellement beau! Comme les plis d’un manteau sombre, les bois tombent des cimes jusqu’au fond des vallées, ne laissant dans l’étoffe somptueuse que de rares clairières, des éclaircies de prairies où s’élève la tour d’un prieuré, une maison forestière, la ruine d’un château planté sur un éperon et surveillant la plaine.

La noirceur impénétrable de ces grandes forêts impressionne. Elles sont très silencieuses. Quelques gelinottes, des coqs de bruyères’envolentparfoissurvotrepassage, un chevreuil bondit sur les roches. Puis le silence retombe sur les aiguilles des pins et sur le front des hêtres. Tantôt c’est la cognée d’un bûcheron qui résonne, ébranlant un vallon ; c’est un pic qui taquine le tronc d’un gros sapin; tantôt c’est le murmure exquis, bruissant comme la rumeur des vagues, d’un coup de vent dans ce large océan de feuilles et de branches sur lesquels la lumière ondoyante d’un ciel traversé de nuées se pose délicatement.

Il fera beau demain. Les pommes de pin entr’ouvrent leurs écailles sur le sol sec et chauffé par le jour, la résine embaume. Des teintes bleues d’une douceur, d’une finesse charmantes colorent le fond des vallées. Les châteaux d’Ottrott, en pleine lumière, se détachent, nets et sanglants sur une toile qui s’estompe, se noie dans une brume d’azur. Ils ont gardé leur parure sauvage de lierre, de vigne vierge, de cornouillers, d’arbustes exubérants qui s’accrochentà leursmurs, envahissent les chemins de ronde et plantent sur le sommet des tours d’étranges veilleurs. Le tertre des châteaux est enveloppé de vieux châtaigniers robustes, encore verts malgré la saison avan-

cée. Des Strasbourgeois, un groupe de jeunes filles en robes blanches sont assis sous leur ombre. La lumière d’automne prête à ce petit tableau sa magie, son exaltation féerique.

Au loin la plaine s’étend, blonde et dorée. L’air merveilleusement pur permet de distinguer plus de cent villages dont les toits brillent. Le soleil couchant en cisèle toutes les formes. On voit très loin ce soir, jusqu’à Strasbourg, jusqu’au delà du Rhin, vers la Forêt-Noire. L’Alsace est devant nous sous une large auréole. Au pied de la montagne, plongée dans l’ombre, s’allongent des traînes violettes. La crête des monts, hérissée de sapins, se profile à la chinoise sur un ciel immaculé, d’une couleur de pâle émeraude orangée, lac lumineux où monte un fin croissant de lune.

Les chemins sont déjà noirs. On n’y voit plus sous les sapins. Les rochers énormes que l’on frôle sur le plateau des Fées prennent une allure fantastique. Les oiseaux s’appellent tristement d’un cri unique et langoureux. Le froid se glisse entre les branches, le vent monte. On est heureux de retrouver les murs épais, tièdes, du couvent, les couloirs où voltige un parfum d’encens et les petites cellules suspendues sur l’abîme comme des nids d’hirondelles.

On a écrit sur Sainte-Odile toute une littérature. Le charmant couvent du sommet est en train de devenir une hôtellerie. Malgré tout Sainte-Odile m’émeut. J’y voudrais faire une cure de silence. Les sapins, les vallées sombres, vus d’une petite chambre monastique, ont une telle vertu apaisante. Ces matinées d’automne qui se délivrent avec peine de leurs voiles ont tant de charme. Le ciel est d'une couleur de perle. Un gris bleu léger, tamisé, poudre les horizons. C’est

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une atmosphère mystique où l’on imagine aisément, comme dans les dessins de Gustave Doré, des fées, des princesses et des anges. Tantôt on entend les sonnailles des troupeaux, tantôt c’est la rumeur des cloches qui monte de la plaine. L’air est pur. Tous les bruits se distinguent avec une netteté admirable. Les yeux des religieuses qui habitent là-haut ont une fraîcheur particulière. Quant à leurs chants d’église, ils sont immatériels, tendres, émouvants et j’ai écouté la grand’messe, debout contre un pilier, ensorcelé par une voix de novice qui murmurait des antiennes.

Le beau calme dont on jouit à Sainte-Odile est une chose unique. Le matin, quand le soleil se lève sur la plaine d’Alsace, quand le vent, qui parfois entre-choque nos volets la nuit, s’apaise, tous les feuillages immobiles, tous les sapins debout sur la crête des monts attendent le rayon libérateur. L’aurore, pour la lorêt, c’est la délivrance, la fin d’un mauvais rêve, des incantations et des fantômes qui rôdent dans les chemins obscurs. Les oiseaux s’éveillent, ils sont rares. Sainte-Odile est la montagne du silence. La brume des prairies monte du fond des vallées, la rosée scintille sur chaque feuille de lierre, chaque aiguille de sapin. Et l’on ne voit plus sur la plaine qu’un éblouissement d’or, de neige ensoleillée, de brouillard transparent à travers lequel monte, triomphant, sur la Forêt-Noire, le soleil qui éclaire l’Alsace.

Niedermunster est une vieille abbaye en ruine, que sainte Odile fit construire, à mi-côte du couvent, pour éviter aux pèlerins malades la fatigue de la montée. C’était une belle église romane dont il reste quelques vestiges, un arceau sus-

pendu sur le vide, deux tours où les cloches ne sonnent plus. Les tombes des abbesses du douzième et du treizième siècle, portraits gravés dans la pierre, mains jointes, sont encore visibles. Mais plus éloquentes encore sont les sépultures où l’on ne voit qu’une croix sculptée, une crosse fleurie. La ruine, placée dans un fond de vallée, est un lieu de rêverie et de méditation. Avec quel sens de la nature, de la beauté des sites, les saints d’autrefois, les fondateurs de couvents plaçaient leurs abbayes ! L’accord mystérieux qu’un poète cherche entre un paysage et son âme, le silence, l’éternelle grâce et splendeur des lieux auxquels on s’attache, ils avaient trouvé tout cela. Ils fuyaient les villes où l’on s’oublie, ils gagnaient les cimes, les ravins, la solitude. Ce n’est pas qu’ils désertaient la lutte, mais la vie barbare ne leur apprenait plus rien. Dans le calme des bois, dans le recueillement de la campagne, ils retrouvaient le secret des vertus primitives.

Trottenhausen, au pied du mont Sainte-Odile, est une ruine que la famille de Turckeim entoure de soins et de piété. Jamais je n’ai vu de lierre plus vigoureux que celui qui pousse dans ces piliers romans. Les murs disparaissent sous un vêtement de feuilles. Ce n’est plus qu’une chapelle de verdure, une église entourée d’un essaim d’abeilles. Autour d’elle un jardin, à l’abri des vents, étale ses fleurs rouges, ses dahlias, ses sauges. La maison d’habitation est une ancienne métairie de l’évêché de Strasbourg. L’ensemble forme une résidence du meilleur goût. Un général retraité et victorieux pourrait achever là son existence, devant la plaine d’Alsace.

Force, ingénuité, courage et confiance dans ses propres desseins : c’est ce que disent les grandes lignes des montagnes solennellement tracées sur l’horizon, les forêts magnifiques du Hohwald où le soleil descend à travers les colonnes d’une cathé-

drale argentée, l’odeur enivrante des pins chaufiés par une après-midi d’automne, odeur d’encens et de résine, c’est ce que disent sur les sommets les conciliabules des rochers gris, qu’aucun hiver n’ébranle.

Par des sentiers feutrés d’aiguilles mortes et de mousse, entre les basses touffes de myrtilles, de fougères, il est doux d’errer sous la voûte des arbres. Noble séjour où les fées toujours jeunes de l’Alsace nous abordent, la rêverie sur le front. Retour aux forces de la nature, aux émotions que soulève le souvenir d’un passé lointain, le visage des grandes abbesses, des guerriers francs, des évêques et des humbles religieuses dont la vie s’est écoulée sur ce plateau, entre les travaux des champs, la prière et les soins de l'hôtellerie. Retour aux sources, à. l’air pur des cimes, aux grandes courses à travers la montagne d’où l’on revient délicieusement courbaturé, les yeux emplis de visions merveilleuses. Retour aux origines, au Mur Païen, élevé contre les barbares, à l’éternelle idée de défense et de lutte. L’Alsace a la chance unique de posséder encore ce point de ralliement qui crée à son peuple une foi commune.

Comme les Grecs avaient leurs acropoles et leurs bois sacrés, l’Alsacien monte à Sainte-Odile pour y retrouver sa patrie, sa religion et la vue claire de sa destinée.

Nous avons dit adieu au couvent, à ses couloirs qui sentent les parfums d’Arabie, à son petit jardin claustral enfermé entre quatre murs où fleurissaient, au pied de la statue de sainte Odile, de magnifiques roses d’octobre que personne ne cueillait. Quel endroit délicieux ! La vue est bien un peu gâtée par les bâtiments en bois découpé et en tôle que les sœurs ont

cru devoir édifier pour satisfaire leur clientèle. Mais cette terrasse incomparable, ces aperçus sur la plaine d’Alsace, tremblante et ensoleillée dnns les voiles du matin, noyée dans la brume du soir et dans l’ombre de la montagne, quelle merveille !

La chapelle ne date que du dix-septième siècle, mais elle est construite en grès rouge, d’un bon style, et la voix des religieuses y résonne bien. Ces voix fraîches nous charment. Nous y retrouvons une pureté surnaturelle, virginale. Les sœurs chantaient sans apprêt, sans chevrotement, posant leur mélodie avec une naïveté touchante et retenant leur souffle. Art timide, respectueux, l’art véritable, parce qu’il est tout près de l’émotion.

De petits événements retentissent dans cette maison de religieuses avec une résonance particulière. Elles ont si peu de distractions. Monseigneur de Trêves, Monseigneur Korum, un Alsacien, est venu passer deux jours au couvent. Pour lui on a sorti le trône épiscopal et le carreau de velours rouge. Il a prêché le dimanche à la messe avec une simplicité parfaite. Les sœurs parleront longtemps de ce beau sermon.

Quelques frères sont attachés à la communauté, laboureurs, garçons de ferme, domestiques. Ils revêtent le soir, pour le salut, l’habit de bure et la cordelière de saint François et viennent à la chapelle réciter les litanies. L’un d’eux est chasseur ; il parcourt le domaine du monastère et tue par-ci par-là des perdreaux, un lièvre, un chevreuil. Je le soupçonne d’être un peu braconnier et de profiter du voisinage des belles forêts du Hohwald. Il nedit jamais quand il part enchâsse, car les sœurs sont malignes et l’accableraient de quolibets s’il rentrait bredouille.

La parure du couvent, du côté de Niedermunster, demeure livrée à la nature qui se charge de bien faire les choses. C’est.

un enchevêtrement admirable de lierre, de vigne vierge, de jeunes érables, de sapins, de rochers qui défendent ce flanc de la colline. Les abeilles, les papillons viennent s’y poser. Tous les abords du monastère devraient conserver cette sauvagerie.

On a laissé heureusement debout les vieuxtilleuls de la cour entourés de pierres levées. Furent-ils plantés par sainte Odile? Personne n’en sait rien, mais leur feuillage en or qui s’égrène dans les journées d’automne fait le décor, l’ornementessentiel de cette terrasse.

Là-haut la vie a bien du charme. Les gens sont gais. Ils laissent en bas, dans la vallée, leurs soucis, leur mauvaise humeur. Les cornettes, les guimpes blanches des sœurs donnent à l’hôtellerie un aspect féodal. Les conversations à table roulent sur les promenades, les points de vue, les oiseaux, le gibier rencontrés. On n’y parle que français et les sœurs le parlent drôlement avec un joli accent alsacien. Quand, par hasard, un Allemand et sa digne compagne se fourvoient en cette compagnie, ils sont tout étonnés de se sentir dépaysés; ils commandent à haute voix les sœurs en les appelant : Fraulein, ce qui les irrite (il faut dire Schwester ); elles rentrent à la cuisine, mécontentes, et disent : « Un café, mais ça ne presse pas! »

Quand le ciel est beau, c’est dans le couvent un bruit de volière : toutes les sœurs bavardent à la fois. Si une partie de la communauté part en pèlerinage, au retour quel concert, que de questions, que de choses à raconter !

Mais où nous lesaimions surtout, c’est quand elles sortaient, le soir, une à une, franchissant les degrés usés d’un vieux portail, passant, ombres modestes, sous un fronton classique et se rendant à la chapelle. La cloche sonnait ; le son est pur sur ces hauteurs. Des cierges alignés en gradins lumineux brillaient au fond de l’église. Le vent soulevait des

feuilles mortes sous leurs pas. Les dernières se hâtaient, craignant d’arriver trop tard pour la récitation du chapelet; elles se glissaient le long des murs comme un vol de ramiers que la nuit rassemble.

Ainsi, mêlés à la vie intime du couvent, nous finissions par en subir la règle.

On rencontre des Alsaciens dans tous les coins du monde. Il n’est pas de race plus aventureuse, plus chercheuse de gloire. Les guerres du Premier Empire, où ils se signalèrent dans maintes batailles, ne sont pas une exception. Aujourd’hui, on les trouve dans toutes nos colonies. Maupassant s’attendrissait sur le nœud alsacien rencontré sous le soleil d’Afrique, dans un village aux abords d’Alger. Au palais de l’empereur de Corée, quand je le visitai, il y avait une Alsacienne chargée de la haute direction des cuisines de Sa Majesté : ministre de la bonne chère, préposée à la sécurité des mets, elle inspirait la plus grande confiance à toute la cour par ses talents culinaires et sa probité. Une anecdote fameuse raconte qu’un Alsacien, sur le point d’être dévoré par des anthropophages au cœur de l’Afrique équatoriale; s’écrie : « N’y a-t-il donc pas ici, pour me venir en aide, quelqu’un de Heiligenstein »? Aussitôt l’un des cannibales se détache du rang, s’avance vers la victime, reconnaît son camarade d’école, l’embrasse et le tire d’un mauvais pas.

Mais après avoir couru les grand’routes, tenté la fortune, l’escarcelle plus ou moins garnie, ils rentrent tous au pays natal. Sainte-Odile revoit ces voyageurs bronzés par de lointains climats, qui remontent vers la source pure. Leur vie n’aurait pas de sens et manquerait son couronnement, s’ils ne Tache-

valent au milieu des leurs, à l’ombre des sapins sous lesquels ils ont joué, enfants, dans l’atmosphère salubre et forte de l’Alsace qui leur a communiqué son audace, son esprit de conquête.

« Ne te désole pas, disent les rochers du mont Sainte-Odile au vieil Alsacien qui gravit, pour la centième fois, la colline sainte. Nous en avons vu bien d’autres. C’est une habitude séculaire chez les Germains de passer le Rhin et de venir chercher ici la douceur de vivre. Ne te désole pas. C’est une affaire de cinquante ans. Après ce laps de temps l’assimilation est faite, pas celle qu’ils désirent, mais celle qui doit se faire, c’est-à-dire qu’ils se fondent dans nos rangs, qu’ils pensent et agissent avec nous. Ne te désole pas. Nous userons leurs souliers ferrés et leurs alpenstocks. Nous en avons raboté bien d’autres. »

Les vieux rochers se taisent et les fougères, les bruyères, les mousses, les tapis de trèfle velouté qui garnissent le dessous des arbres, les pervenches et les violettes commencent à jaser : « Respire et oublie toutes tes peines, disent les jolies plantes de la montagne. C’est pour toi que nous fleurissons. Nous te reconnaissons bien, va, nous ne te confondons pas avec les graves touristes qui nous foulent aux pieds. Tu ne chantes pas de tyroliennes dans les bois et tu ne pousses pas de cris sauvages sur les ruines. Tu ne manges pas de saucisses dans les clairières et tu n’écris pas ton nom ni celui de ta fiancée dans l’écorce des arbres. Tu n’es pas lyrique et barbu, mais tu plaisantes au fond des forêts, comme un troupier en marche, ce qui ne t’empêche pas de sentir tout bas la beauté de nos sousbois. Passe-nous donc à ta boutonnière et si demain tu souffres trop des tracasseries qu’on t’impose, rappelle-ioi la belle montagne où l’on est libre, où l’on échappe à leurs regards,

les sentiers où l’on croise l’ombre de sainte Odile, les rochers sur lesquels dansent les fées qui ne se montrent qu’aux vrais Alsaciens; rappelle-toi la douce solitude, le beau silence, l’ombre et la fraîcheur des sapins et la source que rien ne trouble, même la lèvre du barbare. »

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