‹ La blessure mal ferméeChapitre 29 sur 31 · DANS LES VOSGES · texte numérisé non relu

DANS LES VOSGES

Tu m'aimais,

Je sais cela ;

Tu ne m’aimes plus,

Je sais cela.

Mais l’oubli, l’oubli,

Je ne sai9 pas encore cela.

( Chanson alsacienne.)

Les demoiselles du Vert-Pairis remontent la côte du val d’Orbey, regagnant leur logis. Le Vert-Pairis est un des nombreux hameaux de la commune d’Orbey, qui s’étend sur1 plusieurs milliers d hectares, a trois églises, sept maisons d’école et une multitude de fermes échelonnées sur la montagne, jusqu’aux sapinières et jusqu’aux Hautes-Chaumes. Ces demoiselles sont allées à Colmar faire leurs emplettes et les voilà, bien fatiguées, chargées de paquets, grimpant, le jarret solide, les petits sentiers de montagne qui conduisent à leur habitation.

La fraîcheur du soir, le bruit fin des cascades, le murmure des eaux vives leur arrivent du fond de la vallée, déjà tapissée de brumes, comme un chant ininterrompu et lointain. Dans les prés on rassemble les petites vaches blanches et brunes, bien râblées, habituées à galoper sur un terrain périlleux, et le jeune taureau qui frotte son encolure sur l’écorce des cerisiers; un parfum de mousse, de bruvère, de myrtilles, d ai-

guides de pin s’épanouit dans l'air humide. On voit descendre des hautes crêtes des hommes chargés de branchages et de feuilles mortes, litières d’hiver pour les troupeaux, et de grandes filles, aux reins solides, ployant sous des charges de foin. Des chars, traînés par des bœufs, dévalent par des chemins impossibles. 11 fait doux respirer dans cette rusticité et ce calme. Les voyageuses, excédées par une journée passée en ville, écoutent avec bonheur les cloches qui peuplent la montagne, les ruisselets qui chuchotent dans les prairies, le petit torrent qui bondit sur la roche et les cailloux blancs, fait tourner les roues du moulin, écume, clapote sur les vannes et donne une âme à cette belle vallée, assoupie dans ses voiles.

Relevant leurs jupes noires que la poussière pourrait salir, les demoiselles du Yert-Pairis songent aux travaux du lendemain, au bétail à soigner, aux fromages à confectionner. Quel ouvrage ! Nous sommes encore dans la belle saison et les acheteurs abondent chez leur père, grand fermier de là-haut, propriétaire d’un magnifique troupeau, l’un des plus riches fromagers de la contrée. Il est écrit sur leur porte d’entrée : Kæse en gros. Ces messieurs de Colmar, de Strasbourg et même de Francfort se dérangent et viennent leur acheter sur place le produit de leurs vaches. C’est un beau métier d’élever des bêtes dans le val d’Orbey. L’herbe, grasse et luisante, repousse sans cesse sous les ondées que le sommet des Vosges semble attirer. La vie des femmes s’écoule à garder les bestiaux sous le grand capuchon de laine quand il pleut, en tricotant des bas ou en lisant un livre si le ciel s’éclaire. Les journées vont vite, la vue est immense : il se passe toujours quelque chose de nouveau à l’horizon dans cette campagne peuplée à l’infini. C’est le colporteur qui va de ferme en ferme, apportant de menus objets de mercerie, des épices, de la charcuterie et des nouvelles. C’est le facteur avec ses lettres, plus

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rares que l’oiseau bleu. Y a-t-il d’ailleurs plus beau pays que ces larges vallées qui se rejoignent avec tant de noblesse et sont toutes dominées par les fortes cimes des Vosges, par une couronne de forêts sombres où dorment des lacs mystérieux?

La pauvreté est presque inconnue dans ce coin de terre admirablement cultivé. Chacun a sa maison en pierre de taille, son jardin et son pâturage. Opiniâtres, économes, ces Vosgiens amassent lentement une fortune qu ils ne dépensent pas. Orbey, industriel, av.ec ses filatures et ses tissages, n’est pas une ville de coquetterie ni de prodigalité. Il suffit de voir les chapeaux de paille noire à la messe, la simplicité des robes, l’aspect fruste de ce peuple campagnard, dur au travail, volontaire, sérieux, religieux, tenace, mais qui sacrifie peu à l’élégance.

La poésie des Vosges est intime et cachée; ne demandons pas à ces travailleurs, six mois de l’année retranchés du monde dans leurs montagnes neigeuses, des raffinements de toilette ni de langage. Mais écoutons, quand même, la gaieté qui chante dans tous leurs propos. C’est une race endurante qui veut se tenir en joie et se divertir avec philosophie et sans méchanceté du cours des événements et des travers des hommes. Ces filles au teint lleuri aiment rire et plaisanter, manier l ironie à la façon celtique, pour cacher leur émotion, prendre une attitude et guetter le moment d’agir. Il y a beaucoup de douceur à vivre dans un petit village vosgien au milieu d'une population aussi enjouée.

Dans les beaux jours de l’arrière-saison, quand on rentre les regains et qu’on gaule les noix, quand, sur les peupliers décolorés, le soleil se pose avec plus de légèreté et d’abandon, quand la lisière des sapins fait une ombre de velours sur le feutre des prairies, quand les érables et les hêtres, touchés par l’automne, jettent des taches blondes dans le bronze des forêts,

quand les vols triangulaires d’oiseaux sauvages commencent à parcourir le ciel, c’est le beau moment où les Vosges chatoyantes, ruisselantes de soleil et d’or, prennent leur robe de féerie et quittent leur gravité. Alors, une allégresse se répand à travers les vallées. Les gros travaux de l'automne sont terminés. On jouit hâtivement des derniers beaux jours. C’est la saison des noces et des festins. Sur les mauvais chemins de la montagne roulent des carrioles rustiques qui transportent des Gaulois partis pour la gloire, oubliant toute prudence, et résolus à s’amuser avec autant de frénésie qu’ils ont toute l’année rudement peiné, courbés sur leur ouvrage. Revanche mystérieuse du sang celtique qui consent à se discipliner mais n’oublie pas qu’il coule, ardent, toujours prêt aux grands tumultes. Alors on ne voit plus, se rendant vers les églises, que cortèges de baptême ou d’épousés ; les pistons et les flûtes chantent dans les auberges; les couples de valseurs tournent éperdument; les vieilles femmes elles-mêmes se mettent à danser; les Vosges se grisent de vin d’Alsace, de Bourgogne, de mouvement et de plaisanteries et, dans la nuit, quand les dormeurs regagnent leur logis, on entend, lancées par des voix sonores, des recommandations joviales, des rires et des chansons. Ces jours-là le gendarme allemand fait mieux de rester chez lui.

Bientôt les longues soirées, les veillées commenceront. Bloquées par la neige et le verglas, les familles de la montagne ne communiqueront plus que par de petits sentiers d’hermine. L’isolement, la solitude engourdiront les ‘âmes. Les vieux almanachs sortiront de l’armoire. On cuira sous la cendre des châtaignes et des pommes. Les hommes désœuvrés se feront charrons ou menuisiers, répareront le toit du grenier ; quelques-uns tricoteront des bas. Si le vent ne souffle pas, si la nuit est de cristal et de diamant, ils iront goûter le kirsch

du voisin, parler de leurs récoltes, des fromages qui sèchent sur les claies, des bêtes qui ruminent à l’étable. Les vieilles femmes, près du foyer, feront des contes, des contes bleus, où il sera toujours question de sorcellerie et d’amour. Ils s’en retourneront chez eux dans la tourmente à la lueur d’une petite lanterne qui vacille, et les garçons, dans la nuit, imiteront le cri du loup pour faire peur aux filles. Mais tous, languissants, tristes, renfrognés, passant leurs journées dans de longues rêveries, attendent avec impatience le premier rayon d’avril qui déprisonnera les ruisseaux, fondra neige et glaçons, rendra vie et liberté aux bêtes, aux gens, aux feuilles, aux herbes, aux cœurs mélancoliques, et sonnera l’heure du retour aux champs, du labeur, de l’amour et des longues espérances.

Les flancs du ballon d’Alsace, avec leurs grands arbres isolés dans les prés, sous lesquels les faneurs trouvent un refuge aux heures chaudes, ont une douceur romantique toute spéciale et qui fait songer à Gustave Doré. Le désordre du paysage où réside cependant une secrète harmonie, les touffes formées par la verdure des chênes, l émail éclatant des gazons sur lesquels se promènent des troupeaux gras et bien nourris, le cadre austère des sapins, les fermes blanches éparpillées sur la montagne, la sévérité des horizons et la grâce de ce pays humide, feutré, moussu, emperlé de rosée et d’une fraîcheur extraordinaire vous remplit d’aise, si vous aimez dans la nature la force et la vigueur. Les artistes romantiques, si amoureux de nos feuillages gaulois, de nos forêts, de nos sous-bois, se seraient-ils trompés? On le croirait à voir la défaveur qui les atteint et le renouveau de popularité que la mode vient tout à coup de redonner aux paysages classiques.

J’ai vu l’Hymette et n’en dirai aucun mal. La plaisanterie est trop facile. Un bloc de marbre d’un aussi beau contour et doré par le soleil de la Grèce pouvait se passer d’arbres et de parure . M ais nos fourrés, nos mousses et nos cascades, nos ruisseaux jaseurs sous des arceaux d’épines, nos gouffres de granit sur lesquels l’orage a couché des sapins échevelés, nos belles eaux jaillissantes ne méritent-elles pas, elles aussi, un regard ?

J’admire ces gens tout d’une pièce qui n’aiment que la Sicile ou Versailles. Pour moi, qui ne suis point si policé, j’avoue que les sommets des Vosges, avec leur chaume épais, matelassé, comme un tapis de laine aux plis lourds jeté sur l’ ossature de la montagne, avec les reflets argentés et les ombles moirées de leur herbe courte et serrée, avec leurs vallées bleues et l’horizon du Rhin, éternel mirage, avec les hêtres et les sapins qui monteVit vers le ciel comme les colonnes d’un temple avec leurs fougères, leurs bruyères, et ces fleurs de montagne d’une délicatesse exquise, ces effets de brume et de rosée qui scintillent sur le poil des vaches et donnent au plus petit brin d’herbe la valeur d’un joyau, avec l’infinie variété des teintes de la forêt, depuis le noir bleuté des sapins jusqu’à la blonde couleur des érables touchés par l’automne, j’avoue que cette nature un peu sauvage, mais tout de même ordonnée, à la façon des mystiques, me paraît mériter le culte dont nos aïeux l’entouraient.

Pèlerin fidèle, je reviens au Donon, au ballon d’Alsace, au rocher de Dabo, à tous nos sanctuaires celtiques. L’air léger qu’on respire sur les crêtes m’enchante. L’âcre senteur des myrtilles me fait plaisir. Rien de ravissant comme ces petits sentiers feutrés d’aiguilles rousses qui serpentent le long des torrents dans une poussière de diamant. Sur les gradins polis de nos paliers de roche l’eau vivante murmure de belles choses graves. Elle invite à l’effort. Un monde de gloire dort sous

la voûte de nos forêts. Si la vie grecque est une admirable façade, un fronton héroïque, la vie de mon pays a des trésors cachés, des intimités, des recueillements, des rêveries, des beautés mystiques dont un cœur de chez nous ne se lasse jamais.

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