‹ La blessure mal ferméeChapitre 4 sur 31 · QUARTIERS NEUFS · texte numérisé non relu

QUARTIERS NEUFS

Je suis Français, je mourrai Français.

Maréchal Ney.

Le vieux quartier Saint-Eucaire est l’un des plus pauvres de Metz. L’église lève au-dessus des toits misérables sa tour carrée et son chapeau d’ardoise. La légende prétendait que dans ces petites rues sordides habitaient des malheureux dont la nourriture principale se composait de têtes de mouton et c’est le sobriquet des enfants de la paroisse. Cependant Saint- Eucaire, avec une noblesse touchante, ouvre ses trois nefs humbles, obscures, au petit peuple qu elle console. Une broderie de feuillage court sur ses chapiteaux. De beaux vitraux de Maréchal, chauds brasiers de couleurs, illuminent le haut du chœur. Ses gros piliers solides sont à l’image du menu peuple de ses paroissiens, si courageusement restés fidèles à leur vieux langage français. Peu de paroisses sont aussi peu mélangées d’Allemands que ce quartier dit de la Porte des Allemands à cause d’une ancienne maison de chevaliers de l Ordre Teulonique qui se trouvait là.

Une curieuse coutume de la paroisse Saint-Eucaire est de faire bénir chaque année, à la chapelle Saint-Biaise, les enfants

pour les guérir de la peur. Les mamans messines ne manquent pas, à la Chandeleur, d’y conduire leurs gamins. C’est une grande honte, en Lorraine et à Metz, de passer pour poltron, et jusqu’ici saint Biaise a su veiller sur les compatriotes de Fabert qui n’ont pas froid aux yeux.

Il est question de démolir Saint-Maximin. Ce serait dommage. Cette vieille église romane du douzième siècle mérite le respect et l’affection de tous les Messins. Est-ce son portail Pompadour qui choque les ecclésiastiques? D’où vient donc cette rage de proscrire le dix-huitième siècle qui fut comme le moyen âge bâtisseur d’églises et d’abbayes? Et que mettre à la place du vieux Saint-Maximin ? Un temple néo-roman, biscornu et prétentieux, à quoi bon ?

Mille magnifiques souvenirs devraientprotéger Saint Maximin de la destruction. C’est dans cette petite église, intime et si recueillie, que le jeune prêtre Bossuet prêcha sa première oraison funèbre. Il dit, sous ces voûtes romanes, les vertus d’Henri de Gournay, dont toute la famille était enterrée dans une petite chapelle proche du chœur. Il rappela l’origine illustre des Gournay, descendants de saint Livier, le chevalier martyr qui mourut, l’épée à la main, luttant contre Attila. Il compara le héros de Fleurus au belliqueux patron de Metz. Il montra cette race de nobles née pour la guerre, le sacrifice et la gloire, habile au métier des armes et au service de l’Eglise. Déjà la voix de l’orateur, ample et solide, savait célébrer un héros. Ce fut comme la répétition de l’oraison funèbre du grand Condé. Détruira-t-on la charmante petite église qui entendit ces accents magnifiques et fut le théâtre des débuts du plus grand orateur français ?

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C’est à Metz, ville sérieuse, sous la gravité du ciel lorrain, que Bossuet acquiert ses rudes dons de polémiste. Il bataille avec Paul Ferry, lumière de l’Église protestante, érudit et dialecticien. Il dispute avec les rabbins de la vieille communauté juive, savants, talmudistes fameux; car les juifs de Metz n’étaient pas de simples mercantis : ils avaient leurs traditions et fournissaient à la médecine, depuis le dixième siècle, des hommes de talent. Avec ces rudes jouteurs, adversaires de marque, tels qu’il est bon d’en rencontrer dans sa jeunesse, Bossuet forge son arme. II s’habitue à saisir le défaut de l’ennemi; il apprend l’art de bien argumenter, de terrasser l’erreur; il ébauche son Histoire des variations des Eglises protestantes. Ses cinq ans de Metz l’ont mûri. Il a respiré l’humeur guerrière qui flotte dans cette ville, cerclée de vieux remparts ; il s’est imprégné de la foi, du catholicisme qui règne à Metz; il a prié dans ces magnifiques églises dont les voûtes appellent irrésistiblement la confiance, incitent lame à de beaux élans; il a senti, enfin, sur cette frontière le souffle proche de la Germanie et de ses brouillards. Metz est le dernier boulevard de l’esprit catholique français en présence de l’Allemagne protestante. Au delà du Rhin, commence la « grande Saxe » toujours rebelle, les lorêts et les villes où survit le vieux levain des querelles et des hérésies. Maintenir le catholicisme à Metz, c’était maintenir la hiérarchie, la discipline, la tradition française, et Bossuet, pendant son long séjour dans cet âpre climat qui trempe les hommes, apprit à fondre dans un même enthousiasme sa religion et son patriotisme. La ville martiale prêta à sa parole ce tour mâle et vigoureux, ces raccourcis saisissants, cette franchise et cette audace qui plaisent en lui, le ton des grands soldats, la langue rude et forte qu’on a toujours parlée au bord de la Moselle.

Le jeune homme qui me guide à travers Metz est le fils d’un des plus anciens maîtres tanneurs de la cité. Il m’entraîne vers ce pauvre et pittoresque quartier des Tanneries, débris du vieux Metz en train de disparaître. D’un petit pont étroit l’on aperçoit une enfilade de hautes maisons qui surplombaient la rivière, multiples étages de bois noirci et vermoulu, où les tanneurs de Metz apprêtaient ces cuirs souples et ces harnachements qui paraient autrefois la cavalerie française.

Ce commerce de luxe, qui voulait des ouvriers loyaux, a été ruiné comme tant d’autres par le progrès de la mécanique et le mauvais goût croissant du public pour l’article de pacotille et de bazar. Le dernier tanneur de Metz vient de fermer boutique. On lui avait d’ailleurs coupé les vivres, car la rivière de Seille, dont les eaux grasses avaient longtemps contribué à la fortune de Metz, est aujourd’hui couverte, le canal changé en rue, et les façades lépreuses, bossues et originales, qui gardaient à ce petit quartier l’aspect mouvementé du moyjn âge, se transforment en maisons de rapport, en casernes lucratives.

Par les canaux qui traversaient ses quartiers marchands, Metz rappelait les villes du nord de la France et de la Belgique, si mystérieuses le soir, quand les ténèbres brunissent l’eau et que le jour n’est plus qu’un fil d’or, tranchant sur le sommet des toitures vertigineuses. La vieille industrie municipale, installée au bord de la rivière depuis plus de mille ans, l’honnête réputation des maîtres tanneurs messins fidèles à leurs usages, à leurs cérémonies corporatives, à la messe annuelle et au banquet par lequel ils célébraient la fête de saint Simon, leur patron, les chaudes et confortables maisons de ces bons bourgeois, modèles de labeur et de probité, et même cette

odeur étrange de bois de eampèche et de mégisserie qui flottait sur l’eau sale, contribuaient à donner à cette paroisse une poésie douce et sombre. Le reflet des lampes, la nuit, sur le canal, éveillait l’image d’une obscure Venise. L’imagination, suivant les zigzags des chauves-souris dans les airs, reculait dans le passé vers ces grandes villes ouvrières du treizième siècle, républiques seules dignes de ce nom où, les métiers gouvernant la cité, un maître tanneur de Metz pouvait ambitionner l’honneur d’être élu maître échevin et de parler, le chapeau sur la tète, h l’empereur.

Ces souvenirs avec le cours de la Seille vont rentrer sous terre. Un Metz moderne, hygiénique et banal, remplacera peu à peu les anciennes curiosités du passé Mais comment modeler à la discipline prussienne, à l’obéissance muette, à l’impassibilité, ces natures goguenardes et frondeuses, fils d’une ville libre, où l’outil tenait lieu de blason, où les citoyens se conduisaient eux mêmes? Les Messins n’ont jamais connu de joug. Celui de la France s’est fait sentir avec infiniment de douceur. Ce n’est que depuis quarante ans qu’ils ont appris à dissimuler leurs sentiments.

Pourtant le fond de l’âme n’a pas changé. L’instinct de liberté couve toujours sous une apparente bonhomie. Que le kreisdirector se promène dans le vieux quartier des Tanneries où tous les enfants parlent français : il entendra silfler la Marseillaise.

Quittons le passé et rentrons dans le Metz moderne. La rue Serpenoise est la plus grande artère de la cité. C’est vers elle que tout le commerce allemand s’est porté et les magasins de cette rue n’étalent que des devantures germaniques. Les libraires exposent la littérature de Berlin, des livres militaires

dont les gravures insistent sur les souvenirs pénibles de la guerre de 1870, sur la fuite des soldats français; des portraits de Bismarck, de Moltke, de Wagner et de Schiller ; et, dans un petit coin, quelques polissonneries dites parisiennes : « Au bord de l’alcôve » ou « Le corset d’irma ». Les marchands de pipes étalent, au milieu des fourneaux d’écume, des photographies de la famille impériale. Les bonnetiers, les lingères, les corsetières exhibent des objets de toilette à bon marché, des cache-corsets h cinquante-cinq pfennigs et des corsets à quatre-vingt-dix pfennigs qui vous laissent rêveur. Cette parcimonie dans les vêtements de dessous est inquiétante. Des couturières, en revanche, suspendent des robes de soie luisantes comme des dominos de mardi gras et des corsages dont il est difficile de juger la façon, car ils ont la tête en bas et les manches écartelées. Les bottiers offrent à leurs clients des chaussurés d’éléphant garnies à l’intérieur de petits manches à gigot en papier frise, fantaisie d’étalage. Les fleuristes exposent des diadèmes de dahlias pour couronner des vierges fortes. Un chemisier montre des cols de toile verte et des mouchoirs à pois qu’on dirait trempés dans des épinards. Le charcutier vend « les délicatesses » de Dantzig et de Kœnigsberg. Il y a même des « bars automates » où pour dix pfennigs et sans courir le risque d’une œillade de la servante, chacun peut se restaurer d’une tartine à la tartare, d’un œuf dur, d’un hareng à l’huile et d’une chope de bière de Munich. Tous ces magasins multicolores et bariolés attirent le client par des enseignes flamboyantes. Ils sont couverts jusqu’au premier étage de lettres d’affiches qui crèvent les yeux, éclairés par des lampes électriques dont les feux vous aveuglent. Une réclame insolente sert à masquer la marchandise.

Sur le trottoir passent, sanglés dans leurs uniformes et se poussant du col, de grands Poméraniens qui font sonner leurs

éperons. Des femmes tristes sont pendues à leur bras. Ils s’arrêtent devant les piles de lard et de côtelettes, admirent les jambons, flânent une minute devant le cadre d’un photographe où 1 on voit, à côté de Gretchen habillées comme des femmes de chambre, des fiancés sûrs d’eux et glorieusement balafrés. Et ils continuent d’un pas raide leur promenade méthodique.

Je songe aux modestes maisons messines, si discrètes, mais, à l’intérieur, si commodes et si majestueuses. Je songe aux vieux Messins, si sobres et si distingués d’allures, tous les jours Iroissés dans leur intime pudeur par ces magasins tapageurs, ce commerce vantard, ces mœurs de bazar et ce luxe de café-concert.

J aime sur un petit bras de la Moselle, le plus sombre, le plus léthargique, l’accent circonflexe du pont Saint-Marcel et les jardins touffus, abandonnés, dont les platanes croulants s’abaissent jusqu’à la rivière. J’aime le pont Moreau et ses vieilles arches qui tremblent sous le choc et le bourdonnement d’un moulin. J'aime, avec son air glorieux et ses belles pierres de taille, le pont Saint-Georges qui semble se rappeler tous les régiments qu’il a vu défiler. J’aime surtout, sur le grand bras de la Moselle, l’interminable Pont-des-Morts, construit par 1 hôpital Saint - Nicolas avec l'habit, robe ou sarraut que chaque défunt lui léguait, et d’où I on précipitait, cousus dans un sac, les ennemis de la République messine, ceux qui tramaient des conjurations contre les échevins et contre les Treize.

Solides sur leurs piles, ces vieux ponts en dos d’âne conservent à Metz la physionomie gothique d’une gravure de l’ancien temps.

A défaut des jardins de la Poudrière qui appartiennent à la garnison, il restait aux vieux Messins la ressource de se promener au jardin d’Amour. On appelait ainsi des quinconces de marronniers plantés à la pointe de l’ile, au milieu des eaux, et qui étaient, pour ceux qui ne pouvaient courir à l’Esplanade, pour les enfants, pour les vieillards, un refuge agréable. Aucune voiture n’y passait. Loin du tapage et des embarras de la rue on venait goûter là le calme et le frais. La Moselle lente et moirée câlinait doucement le rebord de la terrasse, où les rentiers chauffaient leurs rhumatismes. Ils regardaient les blanchisseuses tapant leur linge, les chalands qui passaient, les pêcheurs, dans l’eau jusqu’aux genoux, rivalisant d’astuce avec la perche et le goujon; ils observaient les reflets de l’onde dansant sur les pierres du quai et les balcons de fer forgé fleuris de géraniums. Ou bien, levant les yeux vers les hautes verrières de leur cathédrale, ils l’admiraient une fois de plus. L’endroit était charmant, ombragé, silencieux, et la pointe de l’ile, comme l’éperon d’un vaisseau, penchait sur la Moselle.

Hélas ! le jardin d’Amour a disparu. Un horrible temple protestant, d’un style archaïque emprunté aux bords du Rhin, un vilain monument balourd et disgracieux a succédé aux beaux arbres culbutés. Heureusement, la nuit tombée, les pierres sont invisibles et deux marronniers échappés au désastre, vers la pointe de l’ile, avec un peu d’illusion, permettent de supposer que Metz possède encore un jardin d’Amour.

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