‹ La blessure mal ferméeChapitre 5 sur 31 · SILHOUETTES MESSINES · texte numérisé non relu

SILHOUETTES MESSINES

Mon père, faites-nous la grâce de nous délivrer des Allemands.

( Inscription lue sur la tombe du père Potot au cimetière de Metz.)

D’un logis en pierre de taille, d’allure modeste, un vieillard, droit comme une épée, sort tous les jours à la même heure vers la fin de l’après-midi, quand le jour baisse et que, dans les rues étroites, les passants se croisent sans se reconnaître. Il tient en main une canne de jonc à bec d’ivoire ; sa haute stature se dessine sous une redingote croisée sur la poitrine. Il a gardé la moustache et l’impériale des soldats du second Empire.

La consolation du vieux Messin est de parcourir ces rues dont l’aspect n’est pas modifié, passages peu fréquentés, sombres, silencieux, où l’esprit peut rêver à son aise à l’ancienne gloire de Metz. Chèvremont, la rue des Trinitaires, la rue de la Bibliothèque, la rue du Haut-Poirier, quartiers déserts où rien n’a bougé depuis quarante ans. Notre promeneur aime cette illusion. Tous les jours, on le voit longer le mur du palais des rois d’Austrasie, jeter un coup d’œil curieux sur l’hôtel où vivait Valentin Busch, le grand maître verrier de la cathédrale, et contempler d’un air admiratif la tour de Saint-Livier, qui rappelle la plus belle époque de la République messine, le

temps des bourgeois chevaliers, des franchises municipales.

On n’imagine combien le culte de l’histoire est ancré dans le cœur d’un vieux Messin. Celui qui gravit le haut de Sainte- Croix sait qu’il foule les décombres de plusieurs villes superposées. Vingt fois brûlée, Metz a toujours su renaître de ses cendres. Elle fut gauloise, romaine, austrasienne, tour à tour visitée par l’empereur ou le roi, flambée par les barbares et défendue par sa bonne artillerie : son clair génie, comme une fine étamine, a tout reçu, tout purifié. De tant d’épreuves et de tribulations est résulté ce tempérament messin si bien adapté aux difficultés de la vie, si philosophe, si tolérant d’apparence, au fond si opiniâtrément attaché à ses traditions, à ses souvenirs.

Pourquoi préférer ces vieux quartiers tristes aux nouveaux? C’est qu’ils ont la beauté d’une amitié fidèle. Les maisons n’ont rien qui nous choque. Leurs balcons élégants nous plaisent. Rue des Bons-Enfants, rue Piérre-Hardie, rue Taison, voilà de vieux noms qui sonnent agréablement aux oreilles. Qu’il est doux de s’y promener quand on connaît par cœur l’histoire de ces rues, de ces demeures, des corporations, des couvents, des casernes qui les occupaient, quand chaque niche de saint, chaque enseigne vous est familière et qu’un corridor sombre vous rappelle un souvenir d’enfance, une partie de cache-cache, une bataille de boules de neige.

L’intérêt, le charme d’une ville ne se mesurent pas à la largeur de ses boulevards. Quelle place moderne de Metz rivalisera avec la vieille place Saint-Louis aux arcades magistrales ? C’est là, sous ces voûtes en ogive, que s’installaient au moyen âge messieurs les changeurs de Metz, Lombards ou Florentins. L’ombre de leurs grands doigts crochus qui comptaient les florins a couru sur ces murs de pierre, plus d’une boutiqué obscure cachait de prodigieux trésors. Les gens de Metz n’ont

jamais fait grand étalage de leur richesse, mais elle était solide et profonde.

Le quartier de la rue Mazelle a conservé aussi son originalité. Place des Charrons, rue Vigne-Saint-Avold n’habitent que de braves gens, ayant gardé la politesse native qui distinguait le peuple messin. Quartier bien animé les jours de marché, quand l’auberge de la côte de Delme regorge de campagnards et que, sur la place Mazelle, les gros chevaux de labour, un tortillon de paille tressé dans la queue, trottent devant le maquignon.

Grand Dieu ! quelles sont ces détonations? Voici les derniers remparts qui s’écroulent. Adieu, beaux murs, courtines et fossés, tours majestueuses où les artisans faisaient le guet, bastions redoutables, armure bosselée qui portait la trace des boulets et la cicatrice de trente sièges, nous n’irons plus jouer sur vos verts glacis, ni nous baigner aux pieds de vos murailles dans les eaux vives de la Seille. Cependant, vieux bourgeois d’une ville fortifiée, le Messin restera toujours prudent, avisé, craignant les stratagèmes. La défiance est son péché mignon.

Il est dur de se dire : notre génération 11e verra pas ses rêves réalisés. Nous sommes des sacrifiés, nous faisons le pont pour que nos fils puissent passer la rivière. Sinon, c’est la débâcle. 11 est dur de souffrir et d’attendre, et d’endurer la honte des années, des quarts de siècles sans voir luire à l’horizon la plus petite étoile.

Un peu attristé par la disparition de tout ce qu'il aime, le promeneur revient par le quartier Saint-Eucaire, l’un des plus populeux et des plus pauvres de la ville. Le soir tombe. Les enfants s’interpellent en jouant : Charles ! Henri ! François ! Louis ! Ces vieux noms de rois de France résonnent, cris d’hirondelles, dans la ruelle obscure, et le vieillard se réjouit en songeant que, si les remparts sautent, il n’existe dans aucun

arsenal de dynamite assez puissante pour arracher au peuple sa langue maternelle.

Tous les jours, à une heure sonnant, se déroule sur la place de la cathédrale un spectacle imposant. Un escadron de cinquante balayeurs, divisé en trois pelotons, se tient rangé en ordre de bataille devant les grilles du marché couvert. Les hommes sont coiffés d’une casquette noire. Les brouettes réglementaires de même taille sont rangées à l’alignement. Ils sont là cinquante, immobiles sous les armes, la pelle et le balai dressés sur la brouette, l’arrosoir fixé contre la planche, la roue bien graissée, attendant les ordres de leur chef. Soudain, au tournant de la place d’Armes, apparaît un homme à cheveux blancs, d’une tournure martiale, une grosse canne à la main. Ce fonctionnaire, bien qu’en veston et en melon, est le colonel des balayeurs. Son aide de camp, coiffé d’un modeste chapeau de paille, l’accompagne. Ils discutent le plan de bataille de la journée et vers quels quartiers ils lanceront leurs colonnes. D’une voix retentissante, le vieux donne les ordres, lève la canne. L’aide de camp transmet ses commandements. Les brouettes défilent respectueusement avec la gravité allemande devant leur chef, les balais s’inclinent et, par toutes les rues qui aboutissent à la cathédrale, les soldats courent à leur poste de combat. C’est un spectacle impressionnant. Le public fait cercle autour de cette armée et passe en revue les serviteurs de la Cité. Quand le dernier balayeur a tourné l’angle de l’édifice, satisfaits de leurs hommes, le colonel et son lieutenant vont boire à la brasserie.

Il convient d’ajouter que les rues de Metz sont assez propres. Mais n’est-ce pas comique de penser que tout, jusqu’aux balayeurs, y est militarisé?

Les Allemands, depuis l’annexion, ont fait un formidable effort pour enter sur l’arbre gaulois une greffe germanique. Des nuées de professeurs se sont abattus du ciel de la Baltique sur les vergers lorrains. Ils ont mission d’implanter en Lorraine la langue allemande, la méthode allemande, le patriotisme allemand, magistrature qui les gonfle d’orgueil. Une maîtresse d’école se croit une colonne de l’Empire. Grassement payés, les instituteurs s’imaginent régenter les cerveaux lorrains comme un régiment à la Kœpenick. Réussiront-ils de ce peuple messin, vif et enjoué, gai, pétillant comme le vin de ses coteaux, Français depuis qu’il existe une France, à faire en quarante ans d’authentiques Teutons? J’en doute. Autant essayer de capter le frisson de la Moselle.

Les livres de classe sont allemands, l’histoire est enseignée à l’allemande, c’est-à-dire que le culte des héros de France en est banni et les gloires nationales inculquées au petit Messin ne sont pas celles de ses pères. On veille même en dehors de l’école à la royauté de l’Allemand. Aux écriteaux pendus aux murs, aux étalages, aux enseignes, rien que des mots allemands. « Quand mon maître, les jours de congé, me surprenait à parler français dans la rue, me disait un jeune Messin j’étais puni le lendemain. » Ils s’imaginent, par des mesures de rigueur, niveler les âmes, comme on rase les remparts d’une ville. Quelle illusion ! La maison, la table de famille défont l’œuvre du maître d’école. Où la violence d’un pédant croit réussir, la douceur d’une mère, sa tendre voix embellissant le foyer et les larmes que certains affronts lui ont fait verser retiennent par des chaînes de soie le fils à la langue maternelle. La police et les règlements n’y peuvent rien. La

plus belle langue est celle dont les mots consolent et font jaillir en nous des étincelles.

Mon ami Jean a cinq ans. Il sait lire dans un grand livre d’images l’histoire de Bertrand du Guesclin ; il n’aime d’ailleurs que les récits de guerre, d’aventures et de coups de main. Quand il part à l’école, le matin, son sac sur le dos, sa pèlerine au vent et sa casquette en bataille, il a déjà l’air d’un petit soldat, crâne et déluré, et la sœur de la salle d’asile avec lui n’en mène large. « Il me fera mourir », dit-elle du polisson. Elle dit cela quand elle est fâchée. Le reste du temps, elle parle allemand, car elle arrive de Prusse, où son ordre, la Miséricorde, se recrute. C’est une sentinelle vigilante que l’Empire a mise là pour pétrir quelques fronts lorrains. Les fronts résistent.

Mon ami Jean n’aime pas la sœur. Il trouve qu’elle n’est guère jolie, qu’elle gronde toujours, qu’elle apprend des histoires qui n’ont aucun sel, des chansons ennuyeuses, des prières en allemand que le petit Jésus ne comprend pas, et surtout qu’elle donne des tapes. Quand la sœur lève la main sur sa frimousse rebelle, il se précipite au-devant du coup et il est persuadé que la sœur se fait très mal, ce qui le fait rire en dedans.

Jean, comme tous les petits garçons, aimerait volontiers la chère sœur. Mais comment s’intéresser à une personne qui parle toute la journée un langage inintelligible? Chez lui, quand il est à table, Jean comprend tout ce que disent son papa et sa maman ; de temps en temps, il place même son mot, judicieusement. Mais à l’école il ne comprend rien, rien de rien, il se sent tout dépaysé et tout bête, il use ses culottes

pour le roi de Prusse. Si la sœur parlait français et non allemand, Jean la comprendrait et, au lieu de lui faire des pieds de nez dans le dos, il s’instruirait.

Ils sont tous comme lui à l’école. A part quelques enfants d’officiers et de fonctionnaires ou des riches qui ont eu des bonnes allemandes, ses petits camarades, comme lui nés et élevés dans de vieilles rues de Metz où les pierres depuis douze siècles n’ont résonné qu'à des mots français, sont aussi ignorants.

En récréation on se rattrape. Et les petits Allemands, est-ce qu’on joue avec eux? Mais non, puisqu’ils ne savent pas le français. On les laisse dans leur coin. Quelquefois cela finit par des batailles.

Ceux qui croient à la fusion des races devraient venir se promener un jour d’hiver dans le quartier Saiut-Eucaire, quand les pelotes de neige voltigent entre deux camps d’écoliers belligérants. Au tournant des rues les partis s’attendent et se défient, la mitraille vole au commandement comme une décharge de mousqueterie, et plus d’un rentre à la maison les doigts gelés, l’œil noir et la figure endolorie. C’est la revanche des heures de classe où, d’une oreille distraite, on écoutait patoiser la sœur. Dans les rues du Champé et de l’Epaisse-Muraille, dans ces corridors de ville fortifiée, le petit Messin se retrouve chez lui et le sang batailleur de sa race se réveille.

Ces soirs-là Jean, fatigué, tombe de sommeil après souper; il n’a plus la force d’ouvrir son Bertrand du Guesclin et, quand sa mère l’emporte au lit, ses grands yeux courageux se ferment. — Allons, dis ta prière avant de t’endormir. — Je ne m’en souviens plus. — Dis celle que t’apprend la sœur! — Ah! non, par exemple... Et Jean se réveille pour réciter d’une voix claire son Pater en bon français.

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