‹ La blessure mal ferméeChapitre 8 sur 31 · D’ARISTOCRATIE RURALE · texte numérisé non relu

D’ARISTOCRATIE RURALE

Heureux le paysan auquel, eu héritage,

En plus de quelque coin de glèbe à défricher, Ses aïeux ont légué le conseil simple et sage D’aimer sa liberté, son chaume et son clocher.

Alex, de Metz-Noblat.

Ces grandes fermes de la vallée de la Seille, logées dans les murs d’une antique gentilhommière, avaient toutes, il y a quarante ans, un air d’aisance et de richesse. La terre rendait bien, la culture était facile, les prés humides et gras, et l’on vendait sans peine bétail et vendange à Nancy. La Seille poissonneuse fournissait à foison brochets, tanches, perches, anguilles et barbeaux. La plus humble chaumière s’ornait d’une glycine. Malgré l’âpre vent de Lorraine, à force de soins, les chrysanthèmes et les dahlias, les arbres de Judée poussaient dans les jardins, abrités sous de gros noyers et des rideaux de thuyas sombres. L’extrême misère était inconnue. La charité des châtelains, qui n’avaient pas déserté leur manoir, et des gros fermiers, dont la main s’ouvrait largement, soulageait toutes les infortunes. Les propriétaires delà Seille étaient renommés pour leur rustique bonhomie; leurs filles étaient de beaux partis, leur douceur attirait, leurs grands yeux étaient pleins de lumière.

On voit souvent au milieu des villages, les dominant, une maison plus haute que les autres. Elle a l’aspect d’une forteresse. Ses fenêtres sont rares, ses murs épais, flanqués d’un talus à la base. Il ne lui manque que les créneaux.

On les appelle encore des maisons fortes. Dans le moyen âge tourmenté que ce pays a connu, elles servaient de refuge, de grenier, de citadelle aux plus riches cultivateurs de la contrée, à leurs aides et tenanciers. On y pouvait au besoin soutenir un siège.

Le pays a beaucoup souffert de l’annexion. Les châteaux ont été abandonnés et, le maître n’étant plus là, le produit de la terre a diminué. Plus de berlines à la porte de l’église le dimanche, plus de majordome ni de train de maison. Les pauvres ont perdu leurs bienfaiteurs, remplacés par des fonctionnaires, douaniers, percepteurs, gendarmes, maîtres d’école, engeance famélique que l’on dirige vers la Lorraine comme vers la terre de Chanaan. On n’a plus entendu parler que de procès-verbaux. L’infâme espionnage a pénétré jusque dans les familles. La Seille qui courait doucement dans les prés est devenue, du jour au lendemain, la ligne de démarcation de deux peuples irréconciliables, et l’on a dû cesser de voisiner avec les frères et cousins de l’autre rive. La vie est devenue intolérable. Tous ceux qui le pouvaient ont passé la frontière, laissant derrière eux des maisons qui tombent en ruine, des jardins où les orties ont étouffé les roses.

Ces paysages de la Seille, larges horizons baignés de lumière, ces molles prairies cernées par des coteaux harmonieux et semés

de beaux bouquets d’arbres, de petits bois et de villages reliés l’un à l’autre par des routes plates bordées de peupliers, ont un aspect calme, solide et reposant. Le cœur se laisse prendre au pur et profond regard des enfants, à la beauté placide des femmes, à la sérénité de ces grands pâturages virgiliens sur lesquels monte si doucement l’ombre du soir.

Il n’en est pas de même des côtes, rude pays de vignerons, aux chemins raboteux qui serpentent dans la pierraille du coteau comme des couleuvres vives. Là le verbe est plus haut et les regards moins bucoliques.

Pourtant des blouses bleues, d’un bleu naïf, encore raides et empesées, sortant de l’armoire, circulent sur les grand’routes. C’est plaisir de voir flâner ces beaux hommes séchés, raidis, bronzés par la fatigue de la semaine et d’admirer comme ils portent le cou haut et droit. Les petites filles habillées de bleu des pieds à la tête et les tabliers blancs s’en viennent jouer au bord de la rivière qui tourne dans les herbes. Des femmes avec des fleurs dans les mains vont faire une pieuse visite au cimetière.

A chaque tournant de route, aux carrefours des sentiers de vigne, des croix de pierre, de bois vermoulu rappellent que le pays est catholique, obstinément.

Les colchiques d’automne donnent à ces prairies du fond de la Seille, vers le mois d’octobre, une teinte violette et mélancolique. La rivière glisse doucement sous un rideau de saules et de roseaux tremblants, elle tourne paresseusement dans des prés où paissent de grands troupeaux et des chevaux de labour, parfois plus de cent, qu’une petite fille pousse avec un fouet et des cris hardis.

C’est dimanche. Le ciel est nuageux. Beaucoup de cultivateurs s’empressent de rentrer leur foin. Il revient par les che-

mins, où traînent déjà les vapeurs bleues du soir, des chars volumineux, hauts et graves, sur lesquels une famille se repose, des petits enfants aux yeux clairs, au regard ferme et fier, regard des Lorrains, regard de fleur sauvage : qui s’y frotte s’y pique.

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