CHATEAU-SALINS, VIC, MARSAL
Oncques ne fut pays meilleur.
De Metz à Château-Salins, de belles routes courent à travers le pays messin. Elles sont souvent ombragées de hauts peupliers selon l’ancien usage. Elles tracent dans une contrée mollement ondulée de grands sillages frémissants. Elles montent et descendent les collines comme des processions de pénitentes voilées.
Les villages ont gardé leur aspect militaire, les maisons serrées autour du clocher. Les toits rouges de tuiles rondes s’abaissent en pente douce sur les jardins, sur la campagne ; leurs lignes se confondent avec les plis du terrain. Il y a dans leur groupement une adresse, une habileté, beaucoup de méfiance. Ce ne sont pas de ces villages éparpillés qui dressent, comme les normands, un fin clocher de dentelle sur des vergers fleuris. Ici le coq de l’église domine à peine les toitures inclinées, disposées en bataillons autour de lui et faisant front vers les quatre coins de l’horizon. C’est un pays habitué à la guerre. Il en a souffert, telle est sa destinée. Il l’accepte. Il en tire même un haut orgueil.
Dans ces villages, on mène une vie plantureuse. Le pays messin est un pays de vignobles. Ses crus légers, colorés, piquants ont des qualités rares. Le Dornot, le Scy, leBeuvanges sont achetés par des maisons de champagne allemandes (Schaumwein) qui les font mousser. Quelle erreur ! « Pourvu que ça pétille, ils sont contents », nous disait un Lorrain. Mais ils ne savent pas apprécier le bouquet de ces vins délicats, leur goût de pierre à fusil, un je ne sais quoi qui éveille l’esprit et l’encourage à la raillerie.
A Château-Salins, peuplé de fonctionnaires, nous avons fait un court séjour. La ville est ennuyeuse. Au café, qui est bien le café type des petites sous-préfectures, un internationaliste à la barbe sale, quelque valet de gouvernement, essayait de persuader à deux braves Lorrains que les Allemands valaient les Français, que toutes les patries devaient n’en faire qu’une, l’Europe universelle, etc. Les Lorrains incrédules se moquaient de son bavardage. Il était la risée de toutes les tables.
Un charme du paysage, en ce moment, est la cueillette des houblons. Les alentours des communes sont garnis d’une forêt de lances sur lesquelles s’enroule la jolie plante légère. Tout le village est occupé à dépiquer ces lances, à les dépouiller de leurs lianes. Une odeur grisante monte de ces champs piétinés. La grande coiffe monacale des paysannes lorraines, la hâlette, prête à tous les travaux rustiques une grâce, une noblesse incomparables.
Rien n’égale la beauté d’un fond de vallée sur lequel l’ombre du soir descend. Les faneuses sont encore à l’ouvrage; on les voit soulever d’un geste gracieux le râteau chargé de foin. Comme la journée est belle, toute la maison est aux
regains, bien que ce soit dimanche. Les filles ont des tabliers blancs, les hommes une blouse propre. Quand les chariots volumineux forment la pyramide, on hisse sur le sommet du tas les fillettes, les enfants, et le cortège triomphant descend la grand’route et gagne une petite ferme isolée sous de vieux saules.
J’aime toujours voir le soir tomber sur un paysage lorrain. Les forêts s’éclairent déjà de taches d’or qui se reflètent dans les étangs. Comme cette terre recueillie invite à la rêverie ! Comme le bon sourire des petites filles qui ressemblent à nos Vierges gothiques, avec leurs beaux yeux éclatants ou malins, est réconfortant !
Nous sommes arrivés, la nuit tombante, à Vie. Cette petite ville est un enchantement. Elle conserve plusieurs monuments et des souvenirs de l’époque où les évêques de Metz l’ont habitée, exil qui dura plusieurs siècles. Sa vieille église a souffert pendant la Révolution et les épitaphes que les bourgeois de la ville se plaisaient à faire graver sur les murs extérieurs du moutier ont été stupidement mutilées. C’est bien dommage, car elles étaient d’un excellent style. Un petit portail, finement sculpté, a été heureusement épargné. On y voit saint Gall, disciple et compagnon de saint Colomban, apprivoisant des ours, bénissant des chevaliers qui partent à la croisade et prêchant son couvent. C’est un bon morceau de sculpture naïf et d’un anachronisme touchant. Comme le moyen âge savait exprimer sa pensée en peu de traits ! Quant aux ours, ils ne sont peut-être qu’une figure, les disciples de saint Colomban ayant évangélisé la Germanie.
J’ai remarqué aussi dans l’église (et quelle charmante église !
basse, aux arcs surbaissés, où la prière doit monter aisément comme dans une église bretonne), un saint Yves extrêmement élégant, très élancé dans sa houppelande flottante. Les avocats, au quinzième siècle, ne s’affublaient donc pas du ridicule costume qu’ils ont adopté de nos jours.
Les demoiselles de Yic ont une réputation de beauté : leurs yeux sont vifs, leurs joues vermeilles, elles ont la taille bien prise, elles portent gentiment la coiffe nationale. L’empereur le leur a dit dans une récente visite. Quelques profils entrevus dans la fente d’une persienne nous ont permis de comprendre pourquoi les habitants de Yic n’ont aucune envie de quitter leur petite ville.
Il règne dans cette contrée un patriotisme urbain des plus drôles. Vie méprise Château-Salins, la sous-préfecture, et Marsal, une ruine. Vie ne croit qu’en lui-même, en sa jolie rivière, en son vignoble, en sa grand’place où, le soir, un café est ouvert jusqu’à minuit, en ses demoiselles dont les charmes font le bonheur de Vie. Ces philosophes sont parfaitement heureux.
La Monnaie de Vie , trop savamment restaurée l’an dernier, est une curieuse maison gothique ; les sculptures en sont un peu lourdes. Je leur préfère l’exquise figure de Vierge en pierre, à demi enchâssée dans le chevet de l’église, où je distingue mieux la finesse et la douceur lorraines.
M. Lamy, conseiller général, a installé dans la Monnaie de Vie un musée local. Les sceaux de la ville, les monnaies épiscopales, les meubles lorrains commencent à le garnir. La famille d’Hoffelize, alliée aux O’Gorman de Nancy, a fait jadis construire cette demeure. Les archéologues discutent pour savoir si l’évêque a battu monnaie ici ou plus loin. Tout cela est bien superflu. Le principal est qu’il existe un musée lorrain à Vie, que les habitants y viennent, que ces souvenirs natio-
naux les ancrent de plus en plus dans la pensée qu’ils sont avant tout Lorrains particularistes et résolus à ne pas se laisser absorber. M. Lamy représente bien ce type lorrain têtu, plein de bonhomie, de rondeur et d’une merveilleuse diplomatie. Il fallait voir sa figure réjouie, fine et moqueuse, quand il nous expliquait les revendications de la Lorraine.
Marsal a subi des sièges. Elle a connu Fabert. Nos armées, au dix-septième siècle, l’ont disputée aux Impériaux. Garnison aujourd’hui délaissée, Marsal n’a pas détruit ses fossés, ses remparts, ses portes de citadelle décorées de trophées français : c’est une impression très curieuse de pénétrer dans cette ville qui a gardé son appareil guerrier et qui n’est plus peuplée que de laboureurs et de vignerons. J’ai remarqué cependant, chez l’habitant, la tournure, l’air décidé, la parole brève et claire du troupier français.
A Marsal, on voit encastrés dans les murs des boulets russes, des boulets prussiens. La première visite des Allemands, en 1870, fut accompagnée d’une pluie d’obus. La ville n’avait que quelques dépôts incapables de résister. Elle se rendit. Quand on pense que ce peuple de braves a été vendu à l’Allemagne et nous sert de rançon, cela devrait bien nous faire réfléchir.
C’était l’heure de la grand’messe à Marsal. Une cloche, une belle cloche d’autrefois, lente et profonde, sonnait en haut de la tour romane. Les murs énormes de l’église vibraient. Quelques garçons causaient sur le parvis jonché de feuilles mortes, sous des châtaigniers dorés par l’automne. Les filles entraient deux par deux, coquettes dans leurs robes de toile, coiffées de jolis chapeaux enrubannés. L’intérieur de la nef, éclairé doucement par les arcades romanes, s’emplissait de
fidèles; les bancs de chêne se garnissaient de vieux bonnets lorrains, et déjà les anciens, ayant mis leurs lunettes, lisaient les grandes majuscules de leur livre de messe. Trois couronnes de pain frais, garnies de fleurs des champs, étaient posées au pied de l’autel. Les enfants de chœur s’agitaient autour des cierges. Un suisse, habillé comme un grenadier de Napoléon, habit bleu et plastron de drap blanc croisé sur la poitrine, magnifique sous son plumet droit, attendait, la hallebarde sur l’épaule et la canne à la main. Ce cérémonial dans une si petite ville était étrange. Marsal, pauvre village, veut encore faire bonne figure dans le monde. Fierté lorraine.
L’horloge sonnait les dix coups sonores. Clopin-clopant, les vieux retardataires se pressaient autour du bénitier, et l’orgue tout à coup s’est mis à ronfler majestueusement. Quelle belle chose que le catholicisme, à la campagne, pratiqué avec ferveur, croyance et majesté ! comme ces messes de village m’ont toujours plus impressionné que celles de nos paroisses urbaines, où tout devient triste et machinal ! Partager la couronne de pain bénit entre tous les fidèles, jolie coutume que les prêtres des villes ne devraient pas laisser perdre.
Vous arrivez à l’improviste dans une maison lorraine. Vous y trouvez le pot-au-feu, le rôti qui vous attendent, une nappe blanche, des confitures, du pain savoureux, de l’eau-de-vie de mirabelles, du vin rose, le tout servi par une famille aimable, où chacun s’empresse à vous faire fête, dès que l’on devine que vous êtes Français. Pendant le déjeuner, un phonographe a joué à notre intention. Je n’aime guère le phonographe, mais celui-là jouait la marche de Sidi-Brahim, surnommée ici : Panpan! l’Arbi (c’est moins compromettant). Nos hôtes écou-
taient cette musique avec un tel ravissement que nous nous sommes laissé émouvoir à notre tour. »
On trouverait comiques, en France, ces incidents. Ici, ils deviennent touchants, \otre hôte lève son verre et boit à la France. Et ce n’est pas un toast banal. LaFrance, cela signifie, pour lui, la patrie qu il désire retrouver, les vieilles amours qui lui tiennent toujours au cœur, et cela veut dire aussi le mépris du vainqueur, une admirable confiance dans l’avenir qui réparera toutes les injustices. Les Français devraient venir en Lorraine pour y reprendre l’espérance.
Le paysan qui vous croise sur la grand’route se demande d abord qui vous êtes. Il écoute de loin votre conversation. Vous parlez français. Il entre en confiance, il vous salue en passant d’un : Bonjour, Messieurs, franchement dit; il ne demande qu à entamer l’entretien. Population remplie de bonne grâce et de gentillesse, heureuse de causer, de plaisanter; charmant peuple ennobli, perfectionné par la douleur, comprenant la vie à la façon cornélienne, c’est-à-dire avec un idéal de fermeté et d honneur, voilà cette bonne Lorraine que nous avons perdue et que nous avons tort d’oublier.