MOEURS MESSINES
Notre esthétique à nous est de savoir pleurer. Stanislas de Guaita.
J*aime la mélancolie d'un bosquet de l'Esplanade où pleure nuit et jour une délicieuse fontaine. Un Anglais généreux a doté la ville de Metz de cette nymphe au corps chaste, souvenir d'une époque raffinée et meilleure où les fumées de la bière n'obscurcissaient pas le goût. Autour de cette statue se réunissent, dans les après-midi d'été, de vieilles femmes, des bambins et d'anciens militaires. C'est une bonne tradition qui s'est conservée à Metz de confier les petits enfants à des voisines âgées, pauvres, pleines d'expérience et tout heureuses de conduire à la promenade de gentils compagnons aussi bavards qu'elles. Les vieilles femmes du peuple ont gardé de l'époque française l'amour de l'urbanité et des bonnes façons. Il faut voir, sous leur bonnet de dentelle noire, avec quelle politesse elles s'inclinent et rendent leur salut au vieux retraité qu'elles retrouvent chaque jour depuis vingt ans, assis sur le même banc de l'Esplanade, de quelle oreille attentive elles écoutent pour la centième fois le récit de ses exploits. Débris du vieux Metz, froissés, meurtris par tout ce qui les entoure, rapetisses et vieillots, ces pauvres gens évoquent la douceur
du passé. Ils remuent des souvenirs, et les petits enfants s'étonnent de la noblesse de leur langage. Avec quel plaisir le jeune auditoire s'assemble autour du vieux militaire qui raconte ses campagnes. Un peu d'exagération peut-être, lorsqu'il prétend que, dans les cas difficiles, le général lui demandait toujours son avis. Mais qu'importe ! Les détails, le ton du récit, la voix brève sous la moustache grise ravissent. A deux pas de la statue du maréchal Ney, des histoires de guerre charment toujours l'imagination.
Un soir, le vieux zouave d'Italie ou de Crimée manque au rendez-vous. Près de la fontaine en larmes, on raconte les détails de sa mort. Du fragile édifice de leurs admirations et de leurs regrets, de cette voûte ancienne et délicate sous laquelle ils abritent leur vieillesse, il leur semble qu'une grosse pierre vient de se détacher et laisse un vide.
Quand la nuit vient et que la garnison s'empare des allées, prudemment les vieux indigènes déguerpissent. Ils cèdent la place à des groupes plus bruyants. Des orchestres militaires organisent alors sous le feuillage des concerts, qualifiés de concerts monstres lorsqu'une même musique est vomie par cent bouches de cuivre. Des officiers s'attablent au bord de la terrasse. La statue de l'empereur Guillaume, qui tourne le dos à celle du maréchal Ney, est particulièrement entourée. Les promeneurs parlent haut : ils expriment leur admiration par des superlatifs grandiloquents. Il paraît même que du côté du bosquet où ruisselle toujours la fontaine de la nymphe, on entend — pudibonde Allemagne, voilezvous la face — claquer de gros baisers tout comme jadis, quand les élèves de l'Ecole d'application, ces mauvais sujets, oubliaient dans leurs promenades nocturnes les sévérités du règlement.
Aujourd'hui les baisers claquent plus fort. Les petits enfants
de Metz ne se doutent guère de ces folies réservées aux grandes personnes : à cette heure avancée de la nuit, ils dorment depuis longtemps, partis vers de beaux rêves où s'amalgament, dans des fumées, la prise de Sébastopol et la croupe du mont Saint-Quentin.
Il existe à Metz tout un quartier tranquille et désert, occupé par des couvents : les religieuses de la Maternité, place Sainte- Croix; la Visitation, rue du Four-du-Cloître ; les Carmélites, rue des Trinitaires. Dans ces rues si étroites que, parfois, d'un jardin à son vis-à-vis, les arbres s'entrelacent, on rencontre le châle pointu, la cornette et la mante d'une congrégation dont le costume s'harmonise avec ces vieilles demeures. La foi s'est conservée, dans ce pays frontière, profonde et vive; le peuple y a beaucoup souffert.
Dans le cloître des Récollets, ancien couloir gothique, s'est fondé un orphelinat. Cinquante filles pauvres, presque toutes d'origine allemande, car les vainqueurs ont amené ici une extrême misère, y sont soignées, choyées, dorlotées par les mains admirables des filles de la Charité qui leur enseignent un métier, les placent, les dotent et les marient. Une crèche vient d'être ajoutée à Torphelinat. Les religieuses y recueillent, pendant la journée, les petits pauvres qui seraient confiés à de vagues voisines si ce nid tiède ne s'offrait à leur abandon. Le vieil ordre français de Saint-Vincent-de-Paul, si actif et si gai, a fort à faire pour mettre un peu de netteté et de politesse chez ses pupilles. J'ai assisté à la toilette d'un petit Prussien, affreusement sale, dont une charmante religieuse aux doigts aristocratiques fouillait la chevelure pour y écraser ce que vous devinez. C'était merveille de voir cette
douce créature, d'une beauté dont plus d'une mondaine eût été jalouse, absorbée par son horrible besogne, décrassant le jeune drôle barbouillé de savon et qui semblait tout heureux d'habiter un beau pays où d'aussi belles dames consentaient, pour l'amour de Dieu, à lui nettoyer la tète. La charité fait de grands miracles.
Pourquoi donc, disait un Allemand à un conseiller municipal indigène de Metz, y a-t-il dans cette ville des gens réduits à une telle misère qu'ils couchent en famille sur des litières de feuilles morles ? — Monsieur, répondait le vieux Messin, nous ne connaissions pas ces misères-là avant la guerre. Nos classes riches nous ont quittés et vous nous avez amené tout ce que l'Allemagne a de plus pauvre.
Il n*est resté du temps jadis et des élégances d'autrefois que des confiseries qui ressemblent à des salons. Là scintillent encore, pour la joie des yeux, des étalages à la française. Les dragées sont offertes dans des coupes de cristal, les fruits confits sur de fines assiettes, les pralines dans des flacons de Baccarat, les sirops transparents sur des plateaux de verre. On y retrouve la vieille boîte de baptême capitonnée de satin bleu piqué, admiration de notre enfance, la bourse brodée que le parrain offrait à la marraine, le cornet de dragées qui se jetaient du parvis de Téglise, aux gamins, et les bonbonnières ornées de devises amoureuses. On y voit des grains d'argent glacés qui donnent à tous les marmots l'illusion d'être riches et ces « cosaques » de papier doré dont l'étui cache une tiare ou un bonnet de roi. La boutique a des boiseries du dix-hui-
tième siècle laquées blanc et rehaussées de filets d'or. De grandes glaces reflètent à Finfini des palais de sucre. Une vieille dame aimable et avenante, habillée de noir avec une petite croix d'or sur son corsage, circule parmi ces douceurs et vante sans exagération sa marchandise, la mirabelle exquise et la fraise candie dont raffolent les Américains.
Voltaire disait qu'à Metz il n'avait vu que des confiseries et pas de libraires. Il oubliait tous les grands imprimeurs de Metz. Admettons que dans ce pays de cocagne on aime trop la friandise ; mais c'est précisément dans ces vieilles boutiques dédaignées par l'auteur de la Pucelle que s'est le mieux conservée l'aménité de l'ancienne France. Ville d'évêché, de parlement et de garnison, Metz a toujours possédé de fins gourmets, des clients difficiles. Jusqu'à ces dernières années, on y mangeait encore la meilleure cuisine française.
Hélas! tout cela disparait. Les vieilles dames meurent et les pimpantes boutiques d'autrefois, où la marchandise était offerte de si bonne grâce, sont remplacées par des « automatic bars » où, pour dix pfennigs, le militaire saxon peut se restaurer de viande crue à la tartare, d'un œuf dur et d'un hareng fumé. Un marchand de « délicatesses », violemment éclairé par des lampes électriques, attire nos regards. Nous nous approchons. L'homme vend des andouilles, du fromage de porc et des saucisses de Brème.
Les femmes de Metz, si chastes sous leurs vêtements de deuil, ont maintenu autour d'elles une politesse qui leur est favorable. On aime les voir marcher, avec leur beauté ferme et régulière, dans ces rues qui sont leur cadre naturel. L'esprit et la bonté se lisent dans leurs yeux, leur taille est amoureuse, leur front fidèle et tendre. L'habitude de riposter à
3o LA BLESSURE MAL FERMEE
toutes sortes de gens donne à leur regard une assurance particulière ; on sent qu'elles n'ont pas capitulé.
Les Messines ont volontiers une chapelle favorite où elles se réfugient quand le courage vient à leur manquer. Je me souviens de celle de la Visitation dont l'architecture simple et classique m'a ému. On y monte par un large degré de pierre orné d'une rampe en fer forgé, luxe courant dans les vieux hôtels patriciens de Metz. La chapelle a deux bras, l'un accessible aux profanes, l'autre sombre et grillé où les religieuses cloîtrées assistent aux offices. Ce soir-là il n'y avait personne dans le bras des profanes, sauf une novice qui confessait d'impalpables menus péchés. Mais derrière les gros barreaux de la clôture on entendait distinctement le murmure des Visitandines qui priaient.
Une mince, une angélique et fragile petite voix de nonne s'élançait sur une note aiguë, si plaintive, qu'elle vous traversait 1 ame. La nuit tombante assombrissait les dorures de l'autel et le flanc ciselé des lampes. Derrière la grille on ne voyait que du noir. Du fond des ténèbres vous arrivait cette petite voix mourante, purifiée par la souffrance, qui n'était pres(|ue plus humaine tant elle vibrait haut sous les voûtes. Ce soupir désespéré m'est toujours resté dans l'oreille.